CHAPITRE IL
Les liens de l'autorité s'étaient relâchés ; aucun pouvoir supé- Anarchie
, ou tyrannie.
rieur n'était assez fort pour commander aux villes, et dans les villes, aux divers partis qui les déchiraient. La licence ne connut plus de frein ; les communes s'érigèrent en républiques indépendantes ; mais elles ne purent pas organiser la liberté qu'elles venaient de prendre ; divisées par les luttes des partis que l'autorité supérieure avait jadis contenus, mais qui maintenant se déchaînaient en toute liberté, elles passèrent de révolutions en révolutions, et bientôt épuisées par ces discordes intestines, livrées sans protection aux entreprises ambitieuses des nobles voisins ou des condottieri, elles finirent par abdiquer entre les mains d'un puissant seigneur ou d'un soldat heureux la liberté dont elles ne savaient pas jouir. Dès lors, les provinces et les villes des Etats pontificaux n'ont plus le choix qu'entre la tyrannie ou la guerre civile ; c'est ce que vont nous montrer quelques exemples pris dans les diverses provinces du Saint-Siège. Voici Viterbe. A l'instigation des Florentins, elle s'était révol- Les révolutions
dô
tée, en 1375, contre Grégoire XI et avait chassé de ses murs le viterbe. recteur et le trésorier du Patrimoine de Tuscie ; mais elle ne fit que changer de maître; car en même temps, elle se donna au chef du parti gibelin, le préfet de Rome, François de Vico (1). La tyrannie se substitua ainsi au gouvernement pontifical et elle ne tarda pas à en faire regretter la douceur. Dès lors, la ville de Viterbe fut divisée en deux partis hostiles : les uns, partisans du préfet, et s'appuyant sur ses troupes, désiraient le maintien de la tyrannie, les autres, hostiles au pouvoir établi, mais craignant de montrer leur hostilité, conspiraient pour la liberté. Ces derniers semblèrent l'emporter en 1378; « ils se soulevèrent en
(1) Ciampi, p. 36 : « Cosi li Viterbesi non potendo sofiFrire , si dettero al prefetto Francesco di Vico. »
foule contre le préfet, qui remporta la victoire, fit prisonniers beaucoup de révoltés et mit les autres en fuite (t). » L'échec de cette tentative consolida la tyrannie; François de Vico resta maître de Viterbe jusqu'en 1387 ; les chefs des opposants avaient été tués ou bannis. Mais, au mois de mars 1387, une révolution rendit Viterbe au parti de la liberté : « Le 6 mars, » dit la chronique, « les gens de Viterbe firent du tumulte. Le préfet était chez lui, il se défendit et s'empara de la place de la Commune. Le 17 du même mois, éclata une autre sédition contre le préfet, qui prit peur, s'enfuit et entra dans la maison de Nicola di masser Giovanni, près de Saint-Biaise; l'un des bannis, Angelo Palino, de la famille Tignosi, alla l'y trouver et le tua, le fit jeter du haut d'un pont dans un jardin et traîner sur la place publique, où son corps resta par terre, la bouche contre le derrière de son cheval , que l'on avait tué. L'on dévasta sa maison et celles de ses partisans; les prisons furent forcées et le palais du podestat pillé... Un fils bâtard du préfet se saisit d' Angelo, le meurtrier de son père, le fit bien engraisser, le traîna dehors, le lia sur la place, le coupa tout vif en morceaux, qu'il donna à manger à ses chiens affamés. »
En 1390, de nouvelles guerres civiles éclataient dans Viterbe : la ville était gouvernée par Guido d'Asciano, capitaine du Patrimoine au nom de Boniface IX ; mais, d'autre part, les Bretons continuaient à dévaster la campagne au nom de Clément, VII; devant à la fois subvenir aux frais de la guerre et subir les pillages des ennemis, les gens de Viterbe étaient fort malheureux. A plusieurs reprises, ils se révoltent aux cris de : Vive la paix! Enfin, ils forcent les prisons, chassent le capitaine de leur ville; les bannis rentrent en grand nombre et la cité se place sous l'autorité nominale de Clément VII. Les partisans de Boniface IX reprennent l'offensive en 1391 ; le 7 février, Pelage, cardinal de Ravenne, réunit des troupes, appelle à lui les bannis de la révolution précédente et s'assure de l'appui tacite des mécontents qui étaient restés dans la ville; à minuit, il pénètre dans la cité par la porte de Saint-Pierre, les habitants sont éveillés en sursaut au bruit des trompettes et des tambours, et aux cris de : Vive le pape de Rome, Boniface! poussés par l'armée et les partisans de Pelage. Les partisans du régime établi en 1390, prennent aussitôt les armes, criant : A mort les étrangers I Vive le
(1) Ciampi, p. 38 : « Nel detto anno fu levato rumore in Viterbo contro il prefetto chc ottenne vittoria e pigliô molti Viterbesi e molti fuggirouo. »
pape Clément! et dans la nuit, s'engage une lutte confuse entre les deux factions; la bataille fut grande, dit le chroniqueur. Le cardinal fut repoussé; il dut prendre la fuite, laissant aux citoyens de Viterbe de nombreux prisonniers, parmi lesquels se trouvaient les évêques d'Adria et de Spolète; ses biens furent pillés (1). Celui qui avait facilité au cardinal cette entrée par surprise, Angelo de Gasella, fut arrêté le mardi-gras; le lendemain, la populace le tailla tout vivant en morceaux, et, avant qu'il ne fut tout à fait mort, on le décapita. C'est ainsi que ces échauffourées se terminaient toujours, par le pillage et des actes de violence et de cruauté commis par le parti vainqueur contre les vaincus.
La conclusion de ces désordres, ce fut le rétablissement de la tyrannie : une deuxième fois, en haine du pape, les gens de Viterbe se donnaient au préfet; ils appelaient dans leurs murs Jean Sciarra de Vico, le fils de ce même François de Vico qui avait péri d'une mort si cruelle, en 1387. « Ils le firent entrer à Viterbe par la porte de Sainte-Lucie à la suite d'un beau cortège ; arrivé à Saint-Laurent, il descendit de cheval, se fit montrer le menton de saint Jean, puis alla se reposer à Saint-Sixte, où avait habité le cardinal Pelage (2). » Cette restauration de la tyrannie ne dura que trois ans, pendant lesquels Boniface IX combattit vigoureusement Sciarra de Vico ; enfin, en 1396, le préfet dut lui rendre tout ce qu'il avait usurpé sur l'Eglise, et en particulier Viterbe.
Ce changement de régime fut suivi d'un bouleversement dans la population de la ville ; les gibelins, qui avaient appelé le préfet et qui étaient les soutiens de sa tyrannie, durent subir le sort des vaincus : ils quittèrent Viterbe, ta la suite de Sciarra, et se retirèrent avec lui à Vetralla. Au contraire, les guelfes, partisans du pape, rentrèrent dans leur patrie dont ils avaient été bannis (3). Ainsi finit, k l'avantage du Saint-Siège, la longue lutte qui durait depuis de longues années, au sujet de Viterbe, entre les papes et les préfets de Vico.
Le rétablissement de l'autorité pontificale ne rendit pas la concorde à Viterbe; les factions continuèrent à la déchirer. En 1409, l'abbé de Saint-Martin del Monte y jouissait d'une grande influence (4). Il on était de même de l'antique famille
(1) Ciampi, p. 41 et 42.
(2) Ibid., p. 43.
(3) Ibid., p. 45 et note 4.
(4) Ibid., p. 48 : « Con un suo fratello chiamato Giorgio di Giovanni di Francesco e aveano in Viterbo grande amicanza di cittadini. »
des Gatti, qui, depuis plus de deux cents ans, avait pris une grande part au gouvernement de la ville. Aussi, ces deux factions à peu près égales entrèrent-elles en lutte. L'abbé de Saint-Martin réussit à faire élire prieurs quatre de ses amis, et ainsi sa faction s'empara du pouvoir municipal (1). Il en profita pour faire la guerre aux Gatti au nom de Viterbe et leur enlever, en 1410, la seigneurie de Celleno. Bientôt après, il se retournait contre le recteur du Patrimoine. Alléguant la décision du concile de Pise, qui avait déposé Grégoire XII et nommé Alexandre V, il lançait la foule sur la résidence du recteur du Patrimoine, Marc Gondulmerio, neveu de Grégoire XII. Marc vit tous ses biens pillés par la populace, et lui-même fut emmené prisonnier dans le palais du podestat. L'abbé del Monte était tout-puissant; il semblait devoir rétablir à son profit la tyrannie ; aussi Jean XXHI le ménageait-il : il ne conservait une juridiction nominale sur Viterbe qu'en abandonnant à l'abbé la réalité du pouvoir; après lui avoir conféré la riche abbaye de Farfa , il le nommait son vicaire en Tuscie. Les entreprises de Ladislas de Naples sur Rome, le Patrimoine et rOmbrie, rendirent de l'audace à la faction des Gatti; en 1413, Jean Gatti s'emparait sans difficulté de Viterbe et en chassait l'abbé de Saint-Martin del Monte et son frère Georges. Mais l'abbé n'était pas homme à se laisser ainsi éliminer, d'autant plus que la majeure partie de la population lui était dévouée. Il revint bientôt après avec des troupes commandées par Paul Orsini, condottiere au service du pape Jean XXIII (2). Dans la nuit de Saint-Thomas (21 décembre 1413), il forçait la porte de Salciccia et celle de Saint-Sixte et entrait sans difficulté dans la ville dont les citoyens faisaient pour lui des vœux. Malheureusement, ses soldats se livrèrent au pillage et exaspérèrent les habitants, qui prirent les armes aux cris de : Mort aux étrangers! repoussèrent les troupes de l'abbé et le firent lui-même prisonnier. Le lendemain, dix-huit de ses partisans étaient pendus devant le palais du podestat et lui-même était assommé dans sa prison. Jean et Petruccio Gatti l'emportaient, et l'échec d'une nouvelle entreprise dirigée contre eux, en 1414, consolidait encore leur pouvoir. Les Gatti devaient rester maîtres de Viterbe jusqu'au pontificat d'Eugène IV. Ainsi, à secouer le joug de l'Eglise, les gens de Viterbe .n'avaient pas gagné la liberté; ils n'avaient fait qu'aller à la tyrannie à travers la plus effroyable anarchie.
(1) Ciampi, p. 48.
(2) Ibid., p. 49.
C'est le môme spectacle que présente Pérouse pendant la même ^^^ révoiutiona période. Lorsque éclata le schisme, elle était déjà révoltée contre Pérouse. le Saint-Siège; Grégoire XI n'avait pas pu la réduire à l'obéissance, et si Urbain VI réussit à conclure avec elle un accord, le 4 janvier 1379, ce fut à condition de lui laisser une entière autonomie. Mais les Pérugins n'usèrent de la liberté que pour s'entre-déchirer. Ils étaient divisés en deux partis ennemis; les Raspanti ou aristocrates, les Michelotti ou démocrates, qui se livraient à tout propos des combats acharnés dans les rues de Pérouse; le succès des uns était toujours suivi de l'écrasement des autres, et la conséquence forcée du triomphe d'un parti était l'exil des principaux chefs du parti oppose. En 1382, les Raspanll avaient le pouvoir, mais les Michelotti ne se résignaient pas à la défaite; ils conspiraient; le jeudi, 11 avril, ils se soulevaient, criant : Aux armes ! vive le peuple! mort aux Raspantil parcourant la ville, tuant tous ceux de leurs adversaires qui se trouvaient sur leur passage. Après la première surprise, le parti aristocratique reprenait son sang-froid ; le chef de la révolte , Giacomo d'Oddo, était mis en fuite, et ceux qui s'étaient le plus compromis, s'exilaient pour éviter les représailles des vainqueurs; plusieurs Michelotti payèrent de leur vie l'échec de leur révolte (1). Le vendredi, {^^ avril 1384, survint une nouvelle échauffourée entre Raspanti et Michelotti; la guerre civile menaçait de se répandre dans tout le comté; mais, dans le conseil du 3, une trêve intervint entre les deux partis; « on décida de bien vivre (2), » et pour donner un bon exemple, ajoute la chronique, on prit et on décapita un assassin appelé Pitigarno. La concorde fut de courte durée; en 1385, on condamnait à une amende de 500 florins d'or et au bannissement Pierre Vincioli, coupable seulement d'avoir demandé le rappel des proscrits. Le lundi, 5 septembre 1389 , une nouvelle révolte se produisait : conduits par Oddo Baglioni, les gens du quartier de Saint-Pierre parcouraient la ville, poussant des cris de mort contre les Raspanti qui, cette fois, durent prendre à leur tour le chemin de l'exil. Le gouvernement de la ville fut bouleversé, toutes les magistratures changèrent de titulaires; les conseils furent transformés : ce fut une vraie révolution.
Cependant, les Raspanti proscrits essayaient de reprendre l'offensive et ils pillaient tout le territoire de Pérouse; au nombre de deux cents cavaliers et de trois cents fantassins, ils saccageaient
(1) Arch. storico ital, XVI, parte I. Suppl. terzo al Graziani, p. 221.
(2) Ibicl., p. 229 : « Si deliberô di ben vivere. »
la ville de Chiusi, le 4 février 1390, et tenaient campagne contre les Michelotli pendant plusieurs mois (1). La lutte entre les deux partis se prolongea dans les années 1390 et 1391 ; la chronique de Graziani raconte plusieurs tentatives des Raspanli pour reprendre le pouvoir. La situation de la ville devint si difficile que Boniface IX intervint lui-même pour rétablir la concorde et ramener la paix dans les esprits. « Le pape, » dit Platina, « alla à Pérouse pour établir l'accord entre la noblesse et le parti plébéien des Raspanti (2). » Il n'y allait pas en souverain tout-puissant, décidé à imposer aux uns et aux autres ses volontés, mais plutôt en conciliateur timide dont Tarbitrage allait être tourné en dérision. Il fit son entrée à Pérouse, le 17 octobre 1392, au milieu des témoignages de respect et d'allégresse des citoyens; les magistrats avaient revêtu leurs beaux costumes d'écarlate; on dansa sur les places; chacun se félicitait de l'oeuvre pie qu'avait entreprise le pape de rétablir la paix dans la cité (3). Mais les difiBcultés ne tardèrent pas à se produire; Boniface IX était courtisé par les Raspanti ; le peuple en prit ombrage, se révolta et tua un de ses*" adversaires. Un autre jour, le 17 novembre , Pandolfo Baglioni soulevait ses partisans aux cris de Vive l'Eglise! à mort les Raspanti! Le pape prit peur, ainsi que sa cour, et bientôt après, il alla s'enfermer dans l'enceinte fortifiée de l'abbaye de Saint-Pierre. Enfin, le 7 juin, il réussissait à faire conclure la paix entre les deux partis ennemis, et aussitôt, les deux mille proscrits que les diverses révolutions avaient tour à tour chassés de leur pays, y faisaient leur rentrée, à la grande joie de tous, et surtout des femmes, qui dansaient à travers la cité; peu de jours après, on procéda à la nomination des prieurs; on en choisit cinq dans la noblesse et cinq dans le peuple. Mais tout d'un coup, le 30 juillet , une révolte éclate aux cris de Vive l'Eglise! à mort les Raspanti ! vive r Eglise! à mort les voleurs! Après une longue bataille qui se livra sur la place, les gentilshommes furent vaincus; soixante des leurs étaient tués; trois gentilshommes restèrent assiégés pendant trois jours dans la tour de Messer Ranieri, sans boire ni manger; ils durent se rendre sans conditions et après avoir été traînés devant le podestat, qui ne voulut pas les juger, ils furent
(1) Voir ibid., p. 248 et suiv.
(2) Platina, 1 , 378. Platina s'est embrouillé au milieu des partis pérugins en voyant dans les Raspanti le parti démocrate, et dans les Michelotti le parti aristocrate.
(3) Arch. st. ital.^ XVI, parte I, p. 253 : « Rallegrandosi dal pietosa uffizio di metter pace tra il popolo perugino. »
ramenés dans leur tour pour y être tués; leurs cadavres furent jetés par les fenêtres (l). Cependant, à Saint- Pierre, le pape était en proie à la plus grande frayeur, ainsi que les cardinaux qui étaient venus Ty rejoindre. La commune de Pérouse essaya de le rassurer, mais en vain ; dans la nuit il se transportait avec sa cour à Assise « à cause de la grande terreur que lui inspirait la révolte, » dit le chroniqueur. La victoire du parti populaire fut suivie de toutes les conséquences qu'avaient en ces temps-là les révolutions municipales de l'Italie ; un grand nombre de gentilshommes furent blessés ou tués; les autres durent aller en exil prendre la place de ceux qui en revenaient. « Le régime aristocratique avait duré neuf ans et trois mois, du l^"" avril 1384 à 1393 ; dans ce temps, régnèrent sur cette misérable cité tromperies, rapines, meurtres, assassinats, brigandages, adultères, violences, sacrilèges et liberté de mal faire (2). » Sans doute, nous ne sommes pas tenus d'accepter tous les termes de cette oraison funèbre dont l'auteur, sûrement, n'appartenait pas à la faction des gentilshommes. Cependant, la vivacité môme des expressions nous montre à quel diapason les esprits étaient montés, et combien étaient profondes les divisions de Pérouse.
A Pérouse, comme à Viterbe, les discordes civiles et l'anarchie eurent pour conséquence la tyrannie. Le parti vainqueur confia son sort à un brillant condottiere qui le préserva des représailles du parti hostile, mais confisqua la liberté de la cité. En 1397, la cité de Pérouse est gouvernée par un soldat de fortune, Biordo dei Michelotti; et pour se rendre compte de la tyrannie qu'il exerçait, il faut lire dans la chronique, la longue énumération des présents qu'il reçut, le récit des fêtes qui furent célébrées à Pérouse et des ambassades qui vinrent de tous les Etats italiens à l'occasion de son mariage (3) avec la fille de Bertoldo Orsini : des uoces royales n'auraient pas été plus splendides. Il étendit son pouvoir hors de la cité et du comté de Pérouse : « Il était seigneur de Todi, d'Orvieto, d'Assise, de Nocera, de Trevi, de Spello, de Gualdo, de Castel délia Pieve, de Porcaria, de la rocca d'Assise, de Pérouse et de toutes leurs dépendances (4). » C'est une vraie principauté qu'il s'était créée en Ombrie, en profitant des luttes des partis, en s'appuyant sur la faction des Michelotti , surtout en se servant de ses soldats et de sou épée. Son gouvernement fut très populaire et il
(1) Arch. st. ital., XVI, parte I, p. 258.
(2) Ibid., p. 260-263.
(3) Ibid., p. 26L
i4) Ibid., p. 262.
32 l'ÉLAT pontifical après le aRAND SCHISME.
dura jusqu'au jour où ce condottiere fut assassiné par l'abbé de Saint-Pierre (1), le 10 mars 1398. La nouvelle de ce meurtre fut accueillie des Pérugins avec la plus sauvage douleur. Lorsqu'elle se répandit, ils étaient au sermon; ils en sortent en foule, prennent les armes et se rassemblent sur la place, criant : « Mort aux traîtres^ mort aux traîtres ! » Ils se portent à Saint-Pierre pour y tuer l'abbé qui, prévenu à temps, a pris la fuite.; ils saccagent et brillent les maisons des meurtriers et de leurs amis; ils trouvent l'oncle de l'abbé de saint Pierre et le pendent ; son père était caché, on le découvre, on le tue et on le jette dans la rue par la fenêtre; l'abbaye de Saint-Pierre est pillée et brûlée ; l'on n'en conserve que l'église. D'autre part, on fixa un deuil public pour le neuvième jour qui suivit la mort de Biordo ; une grande cérémonie funèbre eut lieu sur la place, « tout le monde pleurait et l'on disait que le père du peuple était mort ; » et dans son enthousiasme pour la mémoire du condottiere, la chronique ajoute : « qui eût eu un cœur, aurait aussi pleuré. »
Il est impossible d'imaginer un tyran plus populaire. C'est qu'en effet la tyrannie est le gouvernement du jour, celui qui répond le mieux aux aspirations du peuple, parce qu'il remplace l'autorité du pape qui a disparu, et qu'il réussit à rétablir le calme et la sécurité dans l'Etat. Aussi, après les troubles qui suivirent la mort de Biordo, les Pérugins s'empressèrent-ils de se choisir un nouveau maître. « Le 19 janvier 1400, » dit la chronique, « se tint à Pérouse une assemblée générale dans laquelle tous les Raspanti et le peuple , d'un commun accord, se donnèrent ainsi que la cité et tout le comté de Pérouse au duc de Milan, et ainsi, il fut proclamé seigneur à vie de la ville de Pérouse (2). « Son gouvernement fut éphémère; car, le 18 octobre 1403, le peuple se donnait sans réserve au pape, et, le 20 novembre, il recevait avec la plus grande allégresse Gianello, frère et représentant de Boniface IX. La restauration du pouvoir pontifical ne rétablit pas la concorde; à plusieurs reprises, dans l'année 1404, les troupes des proscrits vinrent battre les murs de Pérouse ; et souvent des bandes armées parcouraient les rues et les places publiques, criant : Mort aux Raspanti ! ou mort aux Michelotti , selon la faction à laquelle elles appartenaient (3).
Les années qui suivirent furent encore plus troublées. En 1406,
(1) Arch. st. ital., XVI, parte I, p. 264, 267.
(2) Ibid., p. 274.
(3) Ibid., p. 279.
pondant le faible ponlificat (rinnocent VII, la ville de Porouse fut disputée onti-e l'illustre condottiere Bi'accio di Moiitone et l'entreprenant roi de N;iples, Ladislas, qui finit par l'emporter (I). A la domi nation de Ladislas succéda celle de Bi'accio, qui occupait, en 1418, Pérouse ei son comté, le duché de Spolète et une partie (lu Patrimoine de Tuscie (2). Ai)rcs l'avoir excommun ié,?MartinV dut lui confirmer une grande partie de ses possessions dans l'Italie centrale; en 1420, à la suite de la médiation de Florence, le pape nommait l'heureux condottiere son vicaire à Pérouse, Assise, Todi et Jesi (3); ainsi, la tyraunie que Braccio de Montons exerçait d'une façon irrégulière dans ces villes, devenait un gouvernement légitime. A la mort du puissant condottiere (1424), Martin V replaça Pérouse sous sa juridiction immédiate; mais son pouvoir ne fut pas toujours respecté ; pour plier à la soumission cette ville turbulente, il fallait une main encore plus énergique.
Gomme à Viterbe, le grand schisme y avait développé les germes d'anarchie qui s'y étaient montrés pendant le séjour de la papauté à Avignon; elle avait revendiqué sa liberté, mais elle n'avait pas su en jouir ; déchirée par les factions et par les guerres civiles, elle n'avait trouvé de repos qu'en se plaçant sous le gouvernement de condottieri tels que Biordo ou Braccio; là encore, le schisme avait fortifié l'anarchie et l'anarchie avait produit la tyrannie.
Nous serions amenés à faire la môme constatation si nous examinions l'histoire intérieure des autres villes de l'Etat pontifical. Bologne passe tour à tour de la tyrannie des Pepoli à celle des Visconti de Milan , de celle des Visconti à celle des Bentivogli, pour s'être soustraite, pendant le séjour du Saint-Siège à Avignon et pendant le schisme, à l'autorité pontificale.
Déjà pendant le séjour des papes à Avignon, la ville de Velletri était profondément divisée en deux factions rivales, celle des Loups et celle des Brebis. Ascanio Landi nous les montre ruinant tour à tour les maisons et les campagnes de Velletri, faisant des razzias dans les troupeaux, s'enfermant dans des tours élevées et bien défendues qui, dans l'intérieur môme de la ville, leur servaient de châteaux forts (4). En 1378, les luttes s'étaient ravivées parce que
Les révolutions
de
Velletri.
(1) Platina, Vita Innoc, VII, p. 385 : « Ladislao, avuta Koma e occupata Perugia ch'era allora dall'arme de Braccio travagliata... »
(2) Platina, Vita Mart., V, p. 397.
(3) Pastor, I, p. 224.
(4) Borgia, Istoria di Velletri, p. 321.
Gai, l'un des chefs des Loups, avait tué Jean Frengaello, homme fort estimé chez les Brebis. Le schisme ne fit que donner an nouvel aliment à ces disputes, d'autant phis que le Saint-Siège était impuissant à imposer la paix aux factions. Une partie importante des Loups adhéra à Clément VU et appela par conséquent les Bretons et le comte de Fondi, Gaetani, contre les Brebis, partisans d'Urbain VI. Des éléments étrangers vinrent se mêler aux luttes civiles pour les envenimer (1) : alliés aux Colon na, partisans du pape d'Avignon, les Loups pillaient les biens des Brebis et dévastaient toute la campagne. Aussi, là comme ailleurs, les luttes des factions amenèrent l'établissement de la tyrannie. Mais à Velletri, elle présenta un caractère nouveau : au lieu d'être exercée par un capitaine d'aventure ou par le chef du parti triomphant, elle le fut par une ville voisine ; ce fut Rome qui s'empara du gouvernement. Les archives municipales de Velletri conservent encore l'acte authentique qui établit la tyrannie des Romains; les paroles par lesquelles il débute nous montrent bien les raisons qui l'ont inspiré ; il est fait pour la paix, l'union et le repos de la cité et de tout le territoire environnant {ad pacem , quietem et unionem civiUitis Velletri el loiius patriœ circumstantis) (2). Et en effet, l'examen dos principaux articles de cet acte nous montre bien qu'il en était ainsi. Les Romains s'engagent à ménager la paix entre Velletri et Honorât Gaetani, comte de Fondi; si le comte de Fondi ne veut pas conclure la paix, ou si, dans la suite, il déclare la guerre, le peuple romain prêtera appui et assistance aux gens de Velletri et ne traitera que de concert avec eux. De même, pour amener la fin des guerres civiles, on spécifie qu'il y aura amnistie pour le passé, en particulier pour tous les excès qui ont été commis lorsque le parti des Loups est sorti de Velletri pour ravager la campagne ; cependant, on ne rappelle pas les bannis. Pour prix de cette intervention pacifique, les Romains se font reconnaître le droit d'imposer à Velletri un podestat de leur choix et de prélever un cens annuel de mille livres (3). En
(1) Jbid., p. 327 : « Erasi augmentata la pestilente fazzione délie Pécore e de Lupi. Questi uscivano e aderivano a Colonnes! e all'antipapa e venivano a danui alli fautori di Lfrbano VI uccidendosi e imprigionandosi. »
(2) Arch. de Velletri, acte du 24 septembre 1389.
(3) « Impriniis, voluerunt partes ipse, nominibus quibus supra, quod potestas Romanus more solito honorifice recipiatur in ipsa civitate continue. Quo assunipto et recepto , pro Velletrensibus Romanus populus et ipsi doniini talitcr opcrcntur quod fiât pax vel treuga pro longo tempore inter comitein Fundorum et commune Velletri. Si vero pax vel treuga fieri non
réalité, c'était une vraie tyrannie qn'ils lai imposaient; incapables de rétablir la paix, de se délivrer des incursions des Loups ou du comte de Fondi, les gens de Velletri se plaçaient, par cet acte du 24 septembre 1389, sous le protectorat du peuple romain. En 1408, cà la faveur de l'anarchie qu'avait accrue le concile de Pise, Ladislas occupa une grande {)artie des Etats pontificaux ; il enleva aux Romains et s'attribua à lui-même la suprématie sur les Veliternes ; c'est lui qui, cette année, leur envoie un podestat, et les archives communales de cette ville conservent, encore aujourd'hui, plusieurs privilèges qui lui furent délivrés parle puissant roi de Naples. D'ailleurs, sa domination fut un bienfait pour la cité : le podestat napolitain prit une série de mesures pour effacer les divisions entre Loups et Brebis (I); tour à tour se servant des éloquentes exhortations d'un religieux franciscain, ou usant de menaces, enlevant d'ailleurs aux différentes factions l'appui que leur prêtaient les seigneurs voisins, il réussit à faire conclure la paix entre les deux partis : ce fut encore la tyrannie qui rendit la sécurité à Velletri pendant l'anarchie du grand schisme.
Assise nous présente un autre exemple de ces discordes civiles. Les révoiuiioas Elle semble avoir été fidèle au Saint-Siège sous Boniface IX, d'Assise. qui alla s'y réfugier quand il dut quitter Pérouse ; mais bientôt, elle se souleva conti-e l'autorité du pape, et les révolutions s'y succédèrent rapidement. Dans une seule journée, le samedi 17 octobre 1398, « les gens d'Assise firent trois révolutions; ils » crièrent d'abord Vive l'Eglise! puis Vive le peuple de Pérouse!
potuerit, vel facta fuerit et finiretur seu frangeretur per partem adversam, ipsi populus et officiales tcneantur et debeant juvare Velletrensibus, et cum eis ad guerram et pacem concurrere.
» Item, quod fiât remissio per Romanum populum ejusque oflSciales dicto ^
commun! Velletri de censu annuo mille librarum in quibus tenetur dicto -'
populo pro toto tempore preterito, presenti, et pro uno anno incipiendo in festo S. Nicoiai et, ut sequitur, finiendo inclusive.
» Item, de omnibus homicidiis, injuriis atque damnis illatis communi et ^
specialibus personis, tam Velletrensibus quain aliis, tempore quo pars lupo- -
rum iverat et fuerat extra Velletrum, et usque in diem assumptionis potestatis ad ofiBcium potestarie dicte civitatis, per ipsos populum et officiales fiât plena remissio coinmuni et specialibus personis Velletri, nec de predictis ulterius cognosci et procedi possit in ipsis Urbe et Velletro, aliqua ratione vel causa, et predicta non intelligantur quoad extititios et diffidatos de dicta civitate Velletri, de qua diffidatione plene patet manu mei Lodovici, notarii infrascripti, olim notarii maleficiorum communis Velletri. » (Arch. comm. de Velletri, acte du 24 septembre 1389.)
(1) Borgia, Istoria di Velletri, p. 342-343.
3G l'état PONTiriHAL APRÈS LE GRAND SCHISME.
» enfin Vive Meser lo Imbroglia! et ainsi, ils l'appelèrent dans » l'intérieur de la ville avec 1500 cavaliers, et ils le reconnurent » pour leur seigneur (1). » Broglia de Tiderio était un condottiere alors au service du Saint-Siège. Il devint ainsi tyran d'Assise; car un document de l'année 1399 lui donne le titre de capilaneus et gonfalonerius civitatis Assisii (2). En 1416, nous trouvons encore la ville en pleine révolution, et la discorde est si vive qu'elle pénètre dans le couvent de Saint-François pour y diviser les disciples du patriarche séraphique. La cité était alors gouvernée, au nom du Saint-Siège, par Guidantonio de Montefeltre, mais elle se partageait en deux factions rivales qui tiraient leur nom des deux principales familles d'Assise; c'étaient les Guelfes Nepis et les Fiumi Gibelins. Excités par un frère Mineur, les Fiumi tentèrent de chasser Montefeltre et de placer leur patrie sous la tyrannie de l'illustre condottiere Braccio de Montone, qui venait de remporter des victoires signalées sur les troupes de Martin V et gouvernait le comlé de Pérouse. On ouvrit la porte de Sainte-Glaire aux soldats de Braccio, qui entrèrent dans la ville accueillis par les acclamations des Fiumi; les Nepis furent massacrés en grand nombre. Bientôt après, le nouveau tyran d'Assise dut partir contre les troupes pontificales de Spolète. Un franciscain du parti opposé en avisa Guidantonio de Montefeltre, qui vint aussitôt avec deux mille cavaliers et douze cents fantassins; le religieux qui l'avait appelé lui ouvrit la nuit une poterne sous les murs du couvent de Saint-François; ses troupes, arrivant sur la place, éveillèrent en sursaut les habitants aux cris de Vive C Eglise! et, à peine éveillés, les partisans de Braccio furent égorgés; l'on n'oublia pas le frère qui avait appelé le condottiere contre Montefeltre (3).
Il serait facile de multiplier les exemples ; mais ceux que nous \ venons de citer nous semblent suffisants pour montrer dans
'> quelle anarchie profonde était tombé l'Etat pontifical pendant le
schisme. Les liens de l'autorité avaient été brisés; chaque ville avait proclamé son autonomie, et l'Etat s'était partagé en un certain nombre de communes indépendantes qui essayaient , par une série de guerres toujours renaissantes, de s'asservir les cités voisines. En même temps éclatent de terribles duels entre Rome
(1) Chron. de Graziani [Arch. st. ital., XVI, p. i, p. 274).
(2) Ibid., p. 274, note 1.
(3) P. Giuseppe Frattini, Storia délia basilica e del convento di S. Francesco in Assisi. Prato, 1882, p. 244-246.
et Vilerbe, Péroiise et Foligno, Velletri et le comte de Fondi , Spolète et Terni , et ces luttes acharnées ravagent les campagnes et les transforment en désert. La division pénètre dans l'intérieur des cités; divisés en factions rivales, les citoyens d'une môme ville se jettent les uns sur les autres, s'exterminent ou se chassent tour à tour de leur patrie commune, jusqu'au jour où, las du désordre et de la misère qui en est la légitime conséquence, et craignant de tomber sous le joug de puissants voisins, ils se décident à abdiquer entre les mains d'un heureux condottiere la liberté dont ils ne savent pas jouir.