CHAPITRE VIII
EST-CE MAL DE DÉTOURNER DE l'ÉTAT RELIGIEUX?
Après avoir lancé l'anathème contre ceux qui contraignent les femmes d'entrer en religion, le saint Concile de Trente soumet au même anathème ceux qui empêchent de quelque manière, sans juste liaison, la volonté qu'ont de jeunes filles ou d'autres femmes, de recevoir le voile ou de faire le vœu. On encourrait cette excommunication en employant la fraude ou la violence, et non en usant des promesses et des prières. Ces peines n'atteindraient pas non plus ceux qui détourneraient d'entrer dans une congrégation religieuse; mais ils n'en seraient pas pour cela innocents.
Cette sage rigueur de l'Eglise nous fait assez comprendre qu'il est criminel de mettre des obstacles injustes aux vocations religieuses,
« Je pense, dit Suarez, que celui qui trompe (quelqu'un pour le détourner (l'entrer en religion, pèche mortellement. Il commet une grave injustice a l'égard de celui qu'il trompe et quelquefois à l'égard de la communauté dont il l'éloigné. La fraude est par elle-même mauvaise et nuisible au prochain, surtout quand on est appelé à donner un conseil. En effet, celui qui accepte la charge de conseiller, s'oblige par là-même, par une sorte de contrat tacite, à donner un conseil sincère, et cette obligation devient plus grave quand le conseil qu'on donne regarde les bonnes mœurs, et quand la tromperie entraîne un grand détriment pour le prochain. Or, c'est là ce qui arrive dans le cas dont il s'agit. Je ne doute donc point que la fraude en pareille matière ne renferme une grave injustice. Bien que Tétat religieux ne soit pas néces-
saire au salut, cela ne change pas la question; et cela n'empêche pas que celui qui en est privé involontairement par un moyen inique ne subisse un grand dommage.
« Il n'est pas non plus nécessaire au salut, ni même quelquefois à la vie présente, d'obtenir telle charge ou tel bénéfice, et cependant il est hors de doute que c'est une grave injustice demployer la fraude pour empêcher un autre d'arriver à cette charge ou à ce bénéfice ; il en est donc à plus forte raison de même,
âuand on use du même moyen pour écarter quelqu'un e la vie religieuse.
« Et ce péché qui est grave en lui-même, poursuit Suarez, peut s'accroître d'une autre sorte de malice, par exemple, lorsque pour détourner quelqu'un par la fraude de son désir de se faire religieux, on médit gravement de l'état religieux en général, ou de tel ordre en particulier... On se rend coupable de ce péché, non seulement quand on trompe celui qui demande conseil, mais encore quand, de son propre gré, on s'ingère à donner un mauvais conseil au prochain, à le tromper et à étouffer ainsi le projet qu'il médite. Car la malice de cette faute ne consiste pas principalement à abuser de la charge de conseiller (quoique cette circonstance ne serve pas peu à augmenter la gravité du péché) ; elle consiste plutôt dans la fraude
âui entraine pour le prochain un dommage consiérable. »
Mais que penser de ceux qui voulant sans de justes raisons détourner les autres de se faire religieux n'emploient ni la violence, ni le mensonge, mais simplement les promesses et les prières? Saint Liguori va nous le dire.
Voici ce que nous lisons dans son ouvrage intitulé : Pratique du Confesseur. « Si l'intention de celui qui veut se faire religieux est bonne, et qu'il n'existe aucun empêchement, le confesseur, ni un autre, comme saint Thomas l'enseigne, ne peut, sans une faute grave, empêcher ni détour-
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ner le pénitent de suivre cette vocation, quoique la prudence puisse conseiller quelquefois d en différer l'exécution afin de mieux éprouver si la résolution est ferme et persévérante. » Il est évident que cette faute, grave pour tous, le serait davantage pour ceux à qui est confiée la charge des âmes, et qui à ce titre sont tenus par leur état de procurer l'avancement spirituel du prochain.
« Je pense, dit saint Liguori, que les parents qui sont dans ce cas commettent un double péché grave ; car outre le péché contre la charité, ils commettent une autre faute contre leur devoir d'état ; ils sont tenus, en effet, sous peine de faute grave, de travailler au progrès spirituel de leurs enfants. Aussi Dieu punit-il quelquefois dès ce monde cette opposition coupable à ses desseins.
« Les parents toutefois ne seraient pas coupables , s'ils s'opposaient à la vocation de leur enfant pour une cause juste ; par exemple si cet enfant devait les laisser dans la nécessité, ou si une famille d'une haute noblesse devait s'éteindre. Je pense cependant, dit saint Liguori, que dans ce dernier cas un enfant ne serait pas tenu d'abandonner sa vocation pour ce motif. On voit par là que la loi de Dieu et la doctrine des Saints respectent les droits des parents comme ceux des enfants, et sauvegardent ainsi les intérêts des uns et des autres. »
Remarquons en passant que c'est tromper un enfant que de lui dire qu'il ne peut pas entrer en religion, 'si ses parents ne le veulent pas. C'est là tout juste la doctrine de Luther; et c'est manifestement une faute grave que de s'en servir pour détourner de la vie religieuse. C'est le tromper encore que de lui dire qu'on se sauve aussi bien dans le monde, qu'un bon chrétien dans le monde a autant de mérite qu'un religieux. C'est, d'après saint Thomas, parler comme l'hérétique Vigi-
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lance. C'est tromper quelqu'un que de lui dire que les obligations de l'état religieux étant plus graves, le salut est plus difficile en religion que dans le monde. Saint Thomas, tout en reconnaissant qu'un religieux est plus coupable qu'un séculier, s'il transgresse ses vœux, ou pèche par mépris, ou donne du scandale, ajoute cependant que s'il pèche par infirmité, ou par ignorance, en secret, sans transgresser ses vœux, il pèche plus légèrement qu'un séculier, toutes choses égales d'ailleurs ; car si son péché est léger, il est comme absorbé par le grand nombre de saintes actions qu'il fait, et s'il est grave, il a des conséquences moins funestes, car le religieux se relève plus facilement étant aidé par ses frères (II-II® q. 186 a. 10).
C'est encore tromper quelqu'un que de lui dire que si sa vocation est véritable, il ne pourra pas la perdre. Cette doctrine est conformée celle des manichéens, comme le remarc^ue saint Thomas. Pourquoi faut-il que de belles âmes que Dieu appelait, soient jetées hors de leur voie par d'imprudents conseils ? Quand on n'a pas étudié des questions aussi graves que celles que nous traitons, il faudrait du moins savoir se taire. Il en est, hélas! qui ne saventpas même le faire et qui donnent àla jeunesse des conseils antichrétiens, dont ils rendront un compte terrible à Dieu.