CHAPITRE I
DE LA VOCATION A l'ÉTAT RELIGIEUX
Dieu a fait pour tous les fidèles l'état commun et l'état de perfection. Il les a offerts à tous. Les préceptes sont proposés à tous et obligent tout le monde. Les conseils, ainsi que l'enseignent les princes de la théologie catholique, saint Thomas, Suarez et les autres, sont proposés à tous ; mais par eux-mêmes n'obligent personne. Toute âme de bonne volonté en règle générale peut les embrasser, mais n'y est pas tenue. Je dis en règle générale ; car il peut se faire que quelqu'un en particulier soit dans une condition à ne pouvoir
pas garder certains conseils. Quand deux préceptes ne peuvent pas être accomplis en même temps, celui qui est d'un ordre inférieur cède, pour laisser la place à celui qui est d'un ordre supérieur. Par exemple le commandement qui ordonne d'entendre la messe le dimanche, n'oblige pas, si on est tenu de garder un malade en danger de mort, qui resterait seul, si on allait à la messe. Si donc on est obligé par les devoirs de l'état où l'on se trouve déjà engagé, ou par un empêchement grave de ne pas embrasser l'état religieux qui serait incompatible avec les obligations déjà contractées, il est clair qu'on ne peut entrer dans une maison religieuse ; mais c'est là l'exception, puisqu'en parlant de vocation, on s'adresse surtout à ceux qui nont pas encore choisi un état de vie ; et l'exception confirme la règle générale : N. S. appelle d'une manière générale : Si voulez, venez, suivez-moi. Venez à moi vous tous qui souffrez, ce que saint Basile entend de l'état religieux. Quiconque quitte, pour V amour de moi, père, mère, etc, aura, le centuple en ce inonde et la vie éternelle. Il n'oblige pas en donnant ses conseils; mais il invite, et il n'exclut aucun de ceux qui sont encore libres de se choisir un état de vie. A tous il offre ce moyen de salut plus facile, sans l'imposer pourtant. Et, par conséquent, il est disposé à donner la grâce de se sanctifier dans cet état, et d'être fidèle aux obligations qu'on y contracte à quiconque aura la bonne volonté de répondre à son invitation.
Mais ce n'est là que la vocation que nous appellerons éloignée. Ce n'est pas la vocation prochaine, dont nous devons parler ici. Tous sont obligés, sous peine de ne pas entrer dans le ciel, d'observer les commandements, et cependant un très grand nombre ne les observe pas. Tous n'ont
pas une grâce efficace qui les porte à accomplir présentement la loi ; mais ils ont une grâce suffisante par laquelle ils peuvent observer la loi, s'ils le veulent; ils l'ont au moins en ce sens qu'ils peuvent l'obtenir par la prière, c'est pourquoi ils sont bien coupables, s'ils ne gardent pas les commandements. De même les conseils sont offerts à tous, non comme obligatoires, mais comme salutaires. Tous ceux qui ne sont pas engagés dans un état incompatible avec leur accomplissement, peuvent les embrasser, s'ils le veulent, ou peuvent du moins, parla prière et les bonnes œuvres, obtenir la grâce de les garder; mais, en ne les observant pas, ils ne pèchent point; caries conseils ne sont pas des préceptes, ou des ordres formels ; c'est la vocation que nous appelons éloignée ; mais tous n'ont pas la grâce efficace par laquelle ils comprennent actuellement l'utilité des conseils et sont décidés à les embrasser, ce qui est la vocation prochaine. C'est parce que les auteurs, qui traitent ce sujet, ne font pas toujours cette distinction qu'ils semblent ne pas s'accorder. Les uns soutiennent qu'a la vocation religieuse qui veut, qu'un grand nombre y soient appelés ; et ils ont raison ; car ils ne parlent que de la vocation éloignée. Il n'est aucun homme raisonnable qui puisse soutenir que tous les fidèles, qui n'ont pas d'empêchements particuliers, ont la vocation prochaine à l'état religieux. Qui ne voit que la plupart des chrétiens n'y songent pas et ne pensent pas même, hélas! à observer les commandements?
Les autres disent que la vocation religieuse est une faveur de choix et ils ont raison aussi; car ils parlent de la vocation prochaine, qui est une grâce efficace de Dieu, éclairant l'intelligence d'une âme sur les avantages de l'état religieux et déter-
minayit la volonté à l'embrasser; mais ceux qui n'ont pas actuellement cette grâce, peuvent la demander et l'obtenir, du moins si elle est utile à leur salut.
Cela étant élucidé, indiquons les marques d'une vocation prochai7ie à la vie religieuse. Elles sont multiples; mais bornons-nous à celles qui sont essentielles, et ne compliquons pas ce que N.-S. a rendu si simple, et si facile. Il est des auteurs
3ui énumèrent tant de marques de vocation, tant e conditions d'une bonne vocation, qu'il serait facile de constater, si on regardait de près, qu'un bon nombre de bonnes âmes, vivant saintement dans un couvent, ne les réunissent pas toutes. Il y a donc des marques accidentelles, et des marques que nous nommerons essentielles. Laissons les premières, et disons que N.-S. ne pose qu'une condition au jeune homme qu'il appelle : Si vis perfectus esse : Sivous voulez êtreparfait,dit-i\, allez, vendez ce que vous avez, et venez, suivez-moi. La volonté d'être parfait est donc la vraie marque de la vocation, d'après le Divin Sauveur lui-même, supposé qu'on n'ait point d'empêchements et qu on ait les aptitudes voulues. La volonté d'être parfait, c'est un désir d'embrasser l'état religieux par un motif de foi, comme, par exemple, pour se mettre à l'abri des dangers du monde, pour faire plus parfaitement son salut, pour travailler à celui des autres .
Le savant théologien Lessius, pour lequel saint Françoisde Salesprofessaitlaplus grande estime, dit : « Si quelqu'un se sent porté à quitter le siècle et à imiter Jésus-Christ dans l'humilité de la vie religieuse, il est aussi assuré d'y être poussé par le Saint-Esprit, qu'il l'est d'être mu par le même Esprit, quand il est incliné à croire en Jésus-Christ, à faire pénitence, à donner l'aumône.
OU à embrasser toute autre bonne œuvre; je dis plus, il a la même certitude que pour l'acte de foi tel qu'il est nécessaire au salut. »
Le grand docteur de la théologie morale, saint Liguori , n'est pas plus exigeant : « Voici, dit-il, les trois principaux signes d'une vraie vocation : 1° une fin, une intention droite telle que de s'éloigner des dangers du monde, de mieux assurer son salut, et de s'attacher plus étroitement à Dieu; 2" qu'on ait aucun empêchement positif, comme le manque de santé, ou de talents, ou des parents dans la nécessité grave, choses à soumettre à l'appréciation des supérieurs, en leur exposant clairement la vérité ; 3° qu'on soit admis par les supérieurs de l'Institut. »
Quant on réunit ces conditions , on n'a pas besoin qu'un ange du ciel vienne éclairer sur une vocation, ce n est pas là la conduite ordinaire de la Providence ; la vocation pour lors est certaine.
Il est des cas où elle est moins claire. Voici celui qu'expose Suarez :
« Il arrive, dit-il, qu'une personne tout en ne se sentant pour la vie religieuse ni affection ni désir, a néanmoins quelques pensées, ou quelques impressions de grâce, touchant les dangers du monde, touchant rexcellence et les avantages de l'état religieux, touchant l'importance du choix d'un état, et l'indifférence dans laquelle il faut se tenir, pour ne chercher dans ce choix que le bon plaisir de Dieu. Et dans ce cas, d'après la manière commune de juger et de parler, on ne croit pas avoir la vocation religieuse, lors même que ces mouvements et ces pensées sont un commencement de l'appel du Saint-Esprit... Dans ce cas il n'est pas téméraire de penser à la vie religieuse^ ni de consulter à ce sujet. Pour demander conseil, en effet, il sufïit d'un commencement quelconque de bonne pensée sur l'état reli-;ieux, inspiré par la grâce. On peut avec raison consulter quelqu'un, pour savoir s'il
est avantageux d'entrer en religion sans inclination surnaturelle, ou sans un désir particulier delà vie religieuse, et par le seul choix etiicace qu'on fait de l'état religieux, après avoir réfléchi et demandé conseil. Que ce seul choix ainsi fait, suffise, et qu'il soit souvent utile d'entrer en religion sous sa seule influence, c'est ce que prouvent 1 expérience et la raison. Quand il s'agit des autres œuvres de vertu, il est souvent à propos ou plutôt nécessaire d'agir ainsi. Il en est donc de même, quand il s'agit d'embrasser l'état religieux ; il n'y a pas en effet de raison d'attendre une grâce extraordinaire, une vocation de l'Esprit-Saint
3ui donne un désir efficace de l'état religieux, avant e demander conseil. Il faut se hâter de tirer parti de toute occasion, de toute pensée sainte, au moins pour réfléchir et demander un avis sage. »
Nous venons de voir la conduite que doit tenir celui qui n'a qu'un germe de vocation religieuse. Il doit consulter, 'bien correspondre, dit saint Liguori, empruntant les paroles de saint François de Sales , et cultiver le premier mouvement. Mais quelle doit être la conduite de celui qui est consulté dans ce doute ? Suarez va nous l'apprendre : « Il faut dire ouvertement la vérité à celui qui demande conseil. Celui que l'Esprit- Saint commence à mouvoir doit être aidé, soit afin qu'il reste ferme dans son projet, soit afin qu'il ne résiste pas à la grâce, mais que plutôt par les prières et les bonnes œuvres, il obtienne une grâce plus abondante.» Et cette conduite doit surtout être celle des ministres du Seigneur, qui sont les aides de Dieu.
Sous prétexte d'éprouver une vocation , faut-il faire languir longtemps dans le monde des âmes qui commencent à vouloir le quitter? Lessius répond : « On ne saurait donner en ce genre de plus pernicieux conseil. Quoi de plus contraire à la droite raison et à la saine prudence, que de cher-
cher avec tant de périls à connaître ce qu'on peut savoir plus sûrement et sans danger d'une autre manière ! Le siècle n'est pas le lieu où il faut rester pour s'éprouver. Qu'on gagne au plus tôt un asile sûr!. . . »
Faut-il regarder comme douteuse la vocation de ceux qui sont déterminés par les déceptions ouïes malheurs de la vie du monde à entrer dans un monastère? Pour éclairer la question, il faut d'abord reconnaitre avec Suarez et saint Liguori que la condition la plus nécessaire d'une vocation religieuse, c'est une intention droite. «Car, comme parle Suarez, cette disposition est requise pour bien faire toute bonne œuvre, et à plus forte raison dans le cas, où il s'agit d'une œuvre de la plus sérieuse importance. Ils se trompent donc ceux qui entrent en religion, soit à cause des peines de famille ou des maux qu'ils endurent, soit pour se soustraire à la pauvreté ou au mépris. De telles fins ne sont pas bonnes , ou ne le sont pas dans la proportion qu'exige la sainteté de l'état religieux. »
« Il ne faut pas toutefois, continue Suarez, confondre l'intention avec l'occasion qui l'inspire. Il arrive souvent, en effet, que le désir d'entrer en religion naît à l'occasion de quelque malheur temporel; et cependant dans la suite, la fin qui détermine à exécuter ce désir, ce n'est pas ce malheur mais bien l'intention de servir Dieu. Souvent une déception ou une peine excitent à penser aux biens éternels, à mépriser ce qui passe ; et l'homme parvient ainsi peu à peu à vouloir rechercher les choses du ciel, et à laisser tout ce qui est terrestre. Il ne faut donc pas facilement dédaigner les tendances qu'a une âme vers la vie religieuse, lors même qu'elles ont pris naissance à l'occasion des maux temporels; mais
il faut alors étudier avec plus de soins ses aspirations. Un malheur, s'il n'est que l'occasion du désir d'une vie parfaite, n'est pas un obstacle à la vocation divine ; c'est plutôt le moyen dont Dieu se sert souvent pour nous attirer à la pratique des conseils. »
« Dieu a plusieurs moyens d'ai)peler ses serviteurs, dit saint Liguori citant saint François de Sales. Les uns ont été appelés pour avoir ouï les paroles sacrées de l'Evangile, comme saint François et saint Antoine, les autres ont été appelés par les ennuis , désastres et afflictions, qui leur survenaient dans le monde ; ce qui leur a donné sujet de l'abandonner. Bien que ceux-ci viennent à Dieu comme dépités contre le monde , ils ne laissent pas de se donner à Dieu d'une franche volonté ; et quelquefois de telles personnes deviennent plus saintes, que celles qui sont entrées au service de Dieu par des vocations plus apparentes. Platus raconte qu'un gentilhomme Dien Earé et frisé, étant un jour sur un beau cheval ien empanaché , tachait par tous moyens de plaire aux dames... Voilà que son cheval le renverse au milieu de la fange, d'où il sortit tout crotté. Ce pauvre gentilhomme fut si honteux et confus d'un tel accident, que tout en colère , il résolut en cet instant de se taire religieux ; et de fait, il fut reçu en religion, où il vécut saintement. »
Si quelques vues secondaires d'un avantage temporel se joignaient au motif surnaturel, on devrait encore croire à la vocation. L'état religieux entr'autres avantages, renferme aussi le bien temporel; et on peut tenir compte de ce bien, pourvu que ce no soit pas là le principal, ni l'unique motif qui nous engage à entrer en religion. L'or que l'on trouve dans la mine ne laisse pas d'être de l'or, quoiqu'il soit mêlé à la
terre. La vocation religieuse ne laisse pas d'être véritable, bien qu'il s'y mêle secondairement quelques motifs humains.
Ici se présentent encore diverses questions à résoudre : et d'abord les dégoûts et l'insconstance dans son désir d'être religieux, rendent-ils toujours la vocation douteuse? « Pour avoir une marque de bonne vocation, dit saint François de Sales, il ne faut pas une constance sensible, mais qui soit en la partie supérieure de l'esprit. Ainsi il ne faut pas juger qu'une personne n'est pas vraiment appelée parce qu'il lui arrive, même avant d'avoir quitté le monde, de ne plus éprouver ces mouvements sensibles, qu'elle avait au commencement; ni même parce qu'elle sent des dégoûts et des refroidissements, qui la portent à vaciller en s'imaginant que tout est perdu. Il suffit que sa volonté reste constante à ne point abandonner la vocation divine; c'est même assez qu'elle y demeure attachée par quelque affection.»
« Si même les bons désirs d'un jeune homme se ralentissent pour un temps, ce peut-être encore une preuve de vocation, dit le Père Pinamonti. Car pourquoi s'est-il refroidi, pourquoi a-t-il négligé la prière et la fréquentation des sacrements?... Pourquoi a-t-il consenti à souiller son âme d'un péché mortel? Toutes ces raisons font voir que l'inspiration vient de Dieu, vu qu'elle se fortifie par les bonnes œuvres et qu'elle s affaiblit par les mauvaises. Les fautes et les chûtes servent beaucoup à nous faire connaitre la nature des divines inspirations, tout en les troublant et en semblant en interrompre le cours.
« Les gens du monde se trompent quand ils pensent que ne point persévérer dans ses bons désirs est une preuve évidente qu'ils n'étaient pas bien fondés. Les maîtres delà vie spirituelle.
ne raisonnent pas ainsi. Les œuvres de Dieu, dit à ce propos saint Tliomas. ne sont pas toujours inaltérables ; et ce serait une hérésie de soutenir qu'on ne peut pas perdre la grâce après l'avoir reçue. »
Peut-on se hâter de prononcer qu'un homme est inapte à la vie religieuse, parce qu'il a vécu quelque temps dans le péché, ou parce qu'il conserve de grandes tendances au mal? Saint Thomas enseigne que l'état religieux convient aux pécheurs qui reviennent à Dieu. Et l'expérience prouve qu'avec la bonne volonté et la grâce, des hommes très enclins à la colère, ou à d'autres passions, sont arrivés à pratiquer les vertus religieuses dans toute leur perfection. De tels hommes dans le monde sont obligés d'éviter les fautes, vers lesquelles ils se sentent entraînés par leur nature; or est-il clair qu'il leur soit plus facile de triompher au milieu des dangers du siècle que dans la vie religieuse? Il faut se rappeler le sentiment de Cajetan, sentiment qui mérite d'être remarqué, comme le dit Suarez luimême. « Chacun doit penser que l'état religieux lui convient, à moins qu'il n'ait acquis la certitude du contraire, ou par des raisons sûres, ou par l'expérience. »
« Quand quelqu'un entre en religion, dit saint Thomas, il faut présumer qu'il est conduit par l'esprit de Dieu... L'interprétation en bonne part est angéliçiue ; l'interprétation en mauvaise part
est diabolique » N'oublions pas du reste que
l'épreuve définitive de la vocation, c'est le noviciat prescrit par les lois de l'Eglise. « Cette manière de faire l'épreuve de la vocation est la meilleure, et elle suffit pleinement, dit le théologien Lessius. Elle éloigne autant que possible les occasions et les causes de tentation. Elle
fournit de plus, tous les moyens, qui peuvent protéger et taire croître cette précieuse semence. . . Mais dans l'épreuve que vous faites de votre vocation au milieu du monde, le contraire arrive. »
« Pourquoi demeurerait-on au milieu des dangers et des obstacles, dit encore Lessius? Qu'y peut-on gagner? la connaissance du monde et des vanités? Mais il est nuisible la plupart du temps de faire cette expérience. » Est-il nécessaire de connaître le mal pour faire le bien V
Parlant de ceux qui « se réjouissent en euxmêmes et se glorifient devant les autres, d'avoir apporté tant de prudence à permettre l'entrée au noviciat, que nul des leurs n'en est jamais sorti, Monseigneur Lucquet, évêque d'Hésebon, dit qu'ils se glorifient de ce qui devait être pour leur conscience un grave sujet de crainte devant Dieu; » ils ont exigé ce que l'Eglise n'exige pas.
« Quelques-uns, réellement appelés de Dieu, ont assez à soutenir dans les combats du dedans pour qu'on leur épargne la pression morale du dehors. Pour suivre la volonté du Seigneur, plusieurs ont besoin non d'épreuves ; mais d'encouragements et d'appui. »