CHAPITRE VI
Le vœu de pauvreté a pour but de retrancher non seulement la jouissance extérieure, l'abus des biens de la terre, mais encore de porter le remède à la racine du mal, en sevrant le cœur et en l'empêchant de s'attacher à ces biens périssables. C'est ainsi qu'il facilite la pratique de la vertu de pauvreté qui est la fin du vœu et qui est plus excellente que le vœu lui-même. C'est d'elle que Notre-Seigneur, qui était le maitre des ri-
chesses du monde, a voulu faire la compagne de sa vie et de sa mort.
Jamais il ne s'est séparé d'elle, ni dans la crèche , ni à Nazareth, ni dans sa vie publique. Les renards ont leur tanière, les oiseaux du ciel leur nid, mais le Fils de l'Homme n'a pas où reposer sa tête. Sur la croix il a pu dire : Je suis un ver de terre et non un homme. Les soldats l'ont dépouillé de ses vêtements et ont tiré sa robe au sort.
Il a uni l'enseignement à l'exemple : Si vous voulez être parfait, a-t-il dit, allez, vendez tout ce que vous avez, donnez-le aux pauvres, et venez, suivez-moi, dans la voie du dépouillement volontaire. Il a ajouté :
Heureux les joauvres d'esprit , parce que le royaume des deux leur ajojjartient ! Il promet les richesses du ciel à ceux qui méprisent celles de la terre et qui n'y attachent point leur cœur. Heureuse l'âme détachée ; elle peut dire : Nous sommes des voyageurs et des pèlerins sur la: terre ; nous n avons pas ici de demeure permanente, nous en cherchons une éternelle ! Elle a retranché la racine de tous les maux qui est le désir des biens de la terre.
L'athlète, dans la lutte, se dépouille de ses vêtements afin que son ennemi ne puisse le saisir par là. L'âme, dépouillée des biens d'ici-bas, est à Tabri des atteintes du démon : pour elle , plus de sollicitude des choses du temps ; elle plane audessus de la terre ; tandis que celle qui n'a pas acquis le détachement a ses ailes comme enchaînées par la glu des choses du monde. Amassezvous des trésors dans le ciel, où la rouille ne les ronge j)oint, et où les voleurs ne peuvent les ravir. Qui, parmi les âmes religieuses, ne voudraient ressembler à Jésus ? Qui n'ambitionnerait les effets de la promesse faite par lui aux pauvres
d'esprit et de cœur ? Qui ne travaillerait avec plus d'ardeur à entasser les richesses de la pauvreté, que les plus avares des mondains ne le font pour se procurer les biens de ce monde ?
Le religieux qui sent le prix de la pauvreté, ne se contente pas de la pratique exacte du vœu, ce qui est le premier, le plus bas degré de cette vertu, il veut en franchir tous les degrés. Le second degré, c'est la pauvreté du cœur qui bannit ^66' regrets des biens que nous avons quittés ; (quel esclave devenu libre regrette sa chaîne ?) et l'attachement à ce qui est à notre usage. Le religieux, dit saint Liguori, doit être comme une statue qui se laisse parer ou dépouiller sans se réjouir et sans se plaindre.
Que de fois, ceux qui ont renoncé à une fortune qu'ils avaient dans le siècle, s'attachent à une bagatelle, à un tableau, à un livre , à une image, voire même à un petit animal, comme il arriva à un ermite du temps de saint Grégoire.
Le diacre Jean, en effet, dans la vie de ce saint Pontife, raconte qu'un certain anachorète, après avoir renoncé à de grands biens, pour vivre dans une austère pénitence, avait gardé avec lui un petit chat auquel il tenait. Il pria Dieu de lui faire connaître la récompense qui l'attendait pour tant de sacrifices. Pendant son sommeil, il lui fut révélé que sa récompense serait la même que celle du pape Grégoire. Le lendemain, il s'éveilla tout triste, se demandant comment il se pouvait faire qu'il n'eût pas plus de récompense qu'un pontife, qui avait tant de richesses entre les mains ; et le Seigneur, après plusieurs jours, lui dit qu'il tenait plus à son chat que Grégoire à ses richesses.
Quelle folie ridicule ! Et nous, reconnaissons qu'elle est la nôtre, quand nous avons delà peine à nous voir enlever tel ou tel objet. Dès que nous
remarquons cet attachement, il faut avoir soin de prier nos supérieurs de nous enlever ce qui l'entretient en nous, ou de nous autoriser à le donner à un autre.
Troisième degré. Se contenter du nécessaire et éviter tout superflu, ne rien laisser perdre ni se détériorer. Quel religieux que celui qui veut avoir tout le luxe des mondains, ou peu s en faut, qui, peut-être, s'accorde au couvent ce dont il aurait été privé à jamais, s'il fût resté dans le siècle ? Sainte Madeleine de Pazzi vit beaucoup de religieuses damnées, dit saint Liguori, pour des fautes commises contre la pauvreté, et spécialement pour la vanité dans les habits.
Quand saint Norbert , fondateur des Prémontrés, fut installé malgré lui archevêque de Magdebourg, il fut conduit à son palais épiscopal par un brillant cortège; mais il était si pauvre dans sa mise, que le portier le repoussa, lui disant de se placer parmi les pauvres, et de ne pas incommoder tous ces grands seigneurs. On s'empressa de dire au portier que c'était l'archevêque, et le portier fut tellement effrayé de sa méprise, qu'il voulait s'enfuir. Mais Norbert le retint en lui disant : Vous me connaissez mieux que ceux qui m'obligent à habiter ce palais.
M°* Louise de France , devenue Carmélite et prieure du Carmel de Saint Denis, avait pour bas des chausses de grosse toile , pour souliers des pantoufles de corde sans talons. Elle n'avait jamais qu'une seule robe; elle porta la dernière huit ans. Elle l'avait rapetassée elle-même à plusieurs endroits avec de l'étoffe neuve. Une religieuse qui voulait la déterminer à la changer lui dit que ce serait une honte pour le monastère si elle recevait en cet état la famille royale. Depuis quand, dit-elle, serait-ce une honte de suivre l'es-
prit de notre saint état, ma famille sait bien que j'aifaitvœu de pauvreté, et que c'est surtout dans ma charge qu'on doit en donner l'exemple. Elle occupait la cellule laplus incommode, etn'y laissa faire aucune des réparations qu'elle eût permises à toute autre. Les croisées joignaient si mal que le vent éteignait sa lampe, elle les calfeutrait avec du papier. Etant devenue malade, ses religieuses et ses propres sœurs lui proposèrent de s'installer dans l'appartement où elle recevait la famille royale. Vous y serez plus commodément, dirent-elles. — Oui, sans doute, mais le commoçle n'est pas ce qu'on .vient chercher ici et en maladie comme en santé, il faut se souvenir qu'on est Carmélite.
Gustave, roi de Suède, alla la visiter dans sa cellule; n'y trouvant qu'un crucifix, une chaise de bois, une botte de paille sur deux tréteaux, il s'écria : Quoi, c'est ici qu'habite une fille de France ! Et c'est ici]qu'on dort mieux qu'à Versailles , répondit la princesse Carmélite. Le roi voulut voir son couvert du réfectoire composé d'une cuillère de bois et d'un gobelet de terre.
En quittant Saint-Denis, il disait : « Paris et la France, Rome et l'Italie , ne m'ont rien offert de comparable à la merveille que renferme le Carmel de Saint-Denis. »
Saint Aphraates, solitaire d'Antioche, reçut un jour la visite du sénateur Anthémius , qui lui apporta une tunique de son pays. Le saint la mit sur un siège : mais bientôt après il dit à Anthémius : « J'ai un conseil à vous demander, j'ai depuis longtemps un bon serviteur dont je suis content ; une personne me presse d'en accepter un autre, sous prétexte qu'il est de mon pays. Fautil renvoyer le premier? — Non, certes, dit Anthémius. — Donc, reprit Aphraates, veuillez repren-
dre cette tunique, car celle que j'ai me sert depuis seize ans, et je ne puis en avoir deux.
Quatrième degré. Bien que ce soit un devoir pour les Supérieurs et les économes de ne pas laisser manquer du nécessaire les membres d'une communauté, surtout les infirmes et les malades, ces derniers cependant ne doivent pas rechercher avec trop d'ardeur, ce dont ils croient avoir un vrai besoin.
Ne soyez pas inquiets en disant : Que mangerons-nous ou que boirons-nous ? Dans l'usage des choses nécessaires, préférons ce qui nous rend plus conformes àNotre-Seigneur : les meubles, les habits, les mets les plus pauvres, les remèdes les plus simples, les moins coûteux; non seulement ne perdons pas le temps, mais embrassons avec joie les travaux les plus pénibles ; soyons heureux de subir quelque privation , même dans les maladies.
Le frère de saint François l'ayant rencontré mal vêtu et transi de froid, lui envoya demander à acheter une goutte de sueur. Le saint répondit : Dites à mon frère que j'ai tout vendu à mon Dieu, et bien cher, et que je suis content de mon marché.
Saint Pierre Damien , cardinal-évêque d'Ostie, le conseiller des Papes, la lumière de l'Eglise, retiré à la fin de sa vie au monastère de Fontavellane, ne mangeait que du pain fait avec de l'orge et du son ; et le plat dans lequel il prenait son repas, était celui-là même dans lequel il lavait les pieds des pauvres.
C est par ces degrés que l'âme, en se détachant de tout, s'élève jusqu'à la possession du royaume des cieux. Heureux les religieux qui montent à ces hauteurs ! rien ne peut troubler leur paix; heureux les instituts où la pauvreté règne, ou l'on
ne tient pas plus à l'argent qu'aux cailloux ou à la poussière qui s'attache aux pieds, comme le disait saint François d'Assise ! Rien n'édifie le monde comme le spectacle du détachement, rien ne le scandalise comme l'attachement aux l3iens de la .terre. C'est ce qui le fait se plaindre des couvents. Il vaut donc mieux savoir sacrifier quelque chose de ses droits que de se faire la réputation d'être intéressé. Il faut éviter cette réputation non-seulement pour soi, mais encore pour son couvent, et aimer la pauvreté même pour sa communauté.
Ah ! ne redoutons pas pour notre congrégation, la pauvreté, la simplicité ; mais plutôt le luxe, le confortable, le bien-être. Comment sont tombés ces instituts si nombreux et si florissants avant la grande révolution ? Par la richesse. Comment s'élèvent et prospèrent aujourd'hui des œuvres
?ui ont eu les commencements les plus modestes? ar la pauvreté. Heureux les pauvres ! Que les supérieurs y veillent, s'ils veulent voir grandirleur institut. Que chaque religieux s'en convainque, s'il veut, pour sa part, contribuer au développement de sa congrégation, avoir en ce monde le centuple et la vie éternelle dans l'autre.
Saint Cyrille de Jérusalem , dans une lettre à saint Augustin, rapporte qu'un monastère de la Thébaïde , composé de deux cents religieuses , n'observait pas la pauvreté. L'une d'elles, restée fidèle, reçut mission de saint Jérôme d'avertir sa supérieure de ramener l'observance régulière, sous peine d'un châtiment. Elle le fit et on s'en moqua. Saint Jérôme lui apparut une seconde fois , et lui ordonna de renouveler cet avertissement, et de ne pas rester dans le monastère si on n'en tenait pas compte. Elle obéit, et comme la monilion était mal reçue , elle quitta le monas-
tère qui s'écroula aussitôt et ensevelit toutes les religieuses sous ses ruines.
Saint Norbert, visitant un jour le monastère de Mocesca, trouva que l'abbé Rodolphe y avait fait de trop belles constructions : il eh eut une douleur sensible : Vous avez, dit-il à l'abbé, employé' à faire des palais , ce qui aurait pu nourrir plusieurs pauvres ; il n'en ira pas ainsi. Et il se tourna, en priant Dieu, vers un petit ruisseau qui coulait tout près ; puis il partit sans qu'on pût le retenir. Le ruisseau qui n'avait presque point de force, devint un torrent impétueux qui renversa tout. Les religieux, après ce désastre, voulaient rebâtir un monastère à un endroit où ils fussent plus en sûreté, mais Norbert leur dit de rebâtir à la même place,, car désormais, ils n'auraient plus rien à craindre.
Dans un autre monastère, en admettant un novice qui avait de grands biens , on lui avait fait faire une donation générale en faveur du monastère. Norbert se fit apporter l'acte, le déchira, et se retira en priant Dieu de punir le couvent. Aussitôt un incendie éclate et réduit en cendres, les plus grandes parties de l'édifice.
Comme les saints, faisons respecter la pauvreté autour de nous. Ce sera le moyen de préserver notre institut de mille maux et d'assurer sa prospérité.