CHAPITRE IX
Il y a la mortification extérieure et la mortification intérieure. Nous devons parler de l'une et de l'autre.
Article 1°'. — De la mortification des sens extérieurs.
Si quelqu'un, disait saint Jean de la Croix, enseigne une doctrine qui porte au relâchement dans la mortification de la chair, on ne doit pas y ajouter foi, quand même il la confirmerait par des miracles. Donc, mortifions tous nos sens.
D'abord nos yeux. La. mort entreparles fenêtres. Un regard perdit David. « Le Seigneur, dit saint Augustih, a en abomination celui qui attache ses yeux sur la créature ; si donc vous jetez sur elle vos regards, ne les fixez jamais », pas même sur la beauté des personnes de même sexe, à plus forte raison, jamais sur les autres. Saint Liguori ne voit pas comment excuser de péché véniel les regards fixés sur des personnes jeunes de sexe différent. Il n'y a pas moins de péril à voir qu'à être vu, a dit Tertullien. La bienheureuse Claire de Montefalcone ne regardait jamais le visage des personnes avec lesquelles elle conversait ; et, comme on lui en faisait le reproche : « A quoi bon les regarder, répondit-elle, puisqu'on ne leur parle qu'avec la langue. » Les yeux de Davidn'auraient pas tant pleuré s'ils n'avaient pas regardé une femme.
Quand on a les yeux baissés vers la terre , le cœur s'élève vers le ciel, dit saint Bernard. Saint Louis de Gonzague n'arrêtait pas ses yeux sur le visage de la marquise, sa mère; il eut un jour un scrupule d'avoir regardé ce que faisait un novice qui se trouvait près de lui à table. Et en avouant ce scrupule, il dit qu'il ne faisait jamais cette faute d'ordinaire.
Saint Bernard d'Abbeville, voyageant un jour avec deux de ses religieux, rencontra une femme
mise d'une manière très mondaine. S'étant aperçu que ses deux compagnons n'avaient pas été assez modestes, il leur dit après : « Cette femme serait belle, si elle n'était borgne » ; ettous deux assurant qu'elle ne l'était point : « Pour moi, dit-il, je ne me suis pas appliqué à savoir si cette femme n'avait qu'un œil , ou si elle en avait deux. » La leçon fut comprise. Saint A. Rodriguez, portier pendant quarante ans, avouait, avant de mourir, qu'il n'avait jamais regardé , durant ce temps , une femme en face. Saint Bernard, après un an de noviciat , ne savait pas si sa cellule* avait un plafond ou une voûte. Des lectures romanesques firent grand mal à sainte Thérèse. N'ouvrons jamais ni romans, ni feuilletons, ni journal suspect, ni aucun écrit de ce genre.
Qu'est-il même nécessaire pour un religieux, qui est mort au monde, de suivre avec une avide curiosité les nouvelles que donnentles journaux? Il est facile de trouver un moyen d'employer son temps plus utilement pour les âmes et pour soi.
Mortification de Vouïe. Fermons les oreilles aux flatteries, aux compliments. Ceux qui veulent nous perdre, nous protestent souvent qu'ils nous aiment, aditsaintCyprien:etle cœur de la femme surtout a une espèce de besoin d'entendre ces sortes de protestations qui sont des plus dangereuses. Les bruits du monde, les chants légers, les nouvelles de mariages, les chroniques légères qui circulent dans un pays, ne doivent pas pénétrer dans la solitude d'une âme religieuse. On coupe court à certaines confidences, à certains aveux des personnes du dehors ou des enfants , dès qu'on voit qu'elles touchent à la sainte vertu. On peut, jusque-là, les favoriser, afin de trouver l'occasion de recommander instamment à ces âmes la fuite du danger et l'ouverture en confes-
siori ; on peut s'assurer ensuite qu'elles ont évité le péril et fait part de leurs peines au saint tribunal ; mais on doit éviter de les faire entrer dans des détails qui pourraient devenir dangereux pour la vertu. Il faut se souvenir qu'on empoisonne les âmes par les oreilles, comme le corps par la bouche.
Mortification de l'odorat. Point d'autres parfums pour l'âme religieuse que l'encens de la prière et la bonne odeur de Jésus-Christ, qu'elle tient à répandre partout. Les filles du siècle cueillent des fleurs d'un jour, dit saint Ambroise, et moi je vous montre une fleur que vous devez cueillir, c'est Jésus-Christ qui a dit : Je suis 1^ fleur des champs, le lis des vallées.
MortiflcELtion de la. ^anrywe. Ne soyez pas de ceux dont parle saint Jérôme qui, ne sachant que dire, ne savent cependant se taire. L'habitude de parler beaucoup expose à dire des paroles légères, bouffonnes ou tendres, qui ne doivent jamais se trouver sur des lèvres religieuses. « Le rire et les plaisanteries frivoles trahissent une âme vaine , écrivait saint Bernard à sa sœur ; là où ils abondent, la charité parfaite ne règne pas. ».
Mortification du goût. Saint Bernard continue : a La nourriture prise avec modération est utile à l'âme et au corps. Si vous maltraitez trop votre corps, vous donnez la mort à votre compagnon; si vous le ménagez à l'excès , vous nourrissez votre ennemi. A la suite de la nourriture et de la boisson prises sans tempérance, entrent les mauvais esprits pour perdre les âmes. » On peut perdre au réfectoire tout ce que l'on a acquis au pied des autels et dans les exercices de piété, dit saint Léonard. Et saint Philippe de Néri disait à un de ses pénitents qui ne savait pas se mortifier à table : Mon fils, vous ne serez
jamais un homme spirituel. Saint Laurent Justinienne buvait jamais hors de table, même durant les grandes chaleurs; et quand on lui demandait comment il pouvait supporter la soif : Comment, répondait-il, supporterai-je les feux du purgatoire ? Qu'ils sont loin d'une telle mortification, ceux qui se plaignent toujours de ce que l'on sert au réfectoire. « Les plus mauvaises roues d'un chariot, dit saint Léonard, sont celles qui crient le plus. »
Saint Palémon dit à saint Pacôme son disciple, un jour de Pâques, de préparer pour honorer la fête , quelques mets mieux assaisonnés que de coutume. Pacôme mit donc un peu d'huile sur les herbes sauvages dont il vivait d'ordinaire. Mais au moment d'en faire usage, Palémon, fondant en larmes et se frappant la poitrine : Quoi, dit-il, mon Sauveur a été crucifié et je me nourrirais délicatement, et il ne put se résoudre à user d'un mets qu'il croyait trop exquis, bien qu'il fut insipide en réalité.
Saint Macaire le jeune reçut un jour une belle grappe de raisin, il s'en priva; et voulant joindrela charité à la pénitence, il la fit porter à un frère qui était d'une santé délicate. Celui-ci la fît passer à un autre, qui en fît de même. Enfin cette grappe fut ainsi portée, de mains en mains dans toutes les cellules du désert qui étaient nombreuses, et le dernier qui la reçut la porta à saint Macaire ne sachant pas qu'elle vînt de lui. Le saint reconnaissant la grappe et apprenant qu'elle avait été portée par toutes les cellules, remercia Dieu delà mortification et de la charité de tous les solitaires.
Mortification du toucher. « Seule dans son appartement, dit saint Basile, une vierge ne doit pas pour cela s'écarter des règles de la modestie la plus exacte, » (pas même durant les ténèbres
de la nuit). Saint François de Sales avait une tenue aussi digne étant seul que s'il eût été en public. Le temple de\Dieu est saint; et vous êtes ce temple. Si quelqu'un profane le temple du Seigneur, le Seigneur le détruira. Donc ne rien faire de contraire à la modestie sans une raison qui le justifie ; encore faut-il, même avec une raison, savoir éviter une certaine mollesse ou lenteur dans des soins nécessaires ou utiles. Une certaine hésitation , une certaine paresse peut amener des chutes.
Avec les autres, point de familiarité, pas même honnêtes, ni de jeux de mains; jamais de caresses, ni avec les enfants , ni avec les frères ou sœurs en religion , ni surtout, le dirai-je, avec certains animaux domestiques. C'est d'un ridicule achevé, pour une personne du monde, de caresser sans cesse les cniens, chats, etc., qu'en est-il donc pour une âme religieuse? Les anges nous aiment, ils ne nous caressent pas. Le religieux doit être un ange. Plus l'affection se manifeste par les sens, moins elle est profonde et pure, et plus on se rapproche des sentiments des mondains et même des libertins et de la vie animale.
Une jeune fille sérieuse vient un jour auprès d'un missionnaire. Elle avait une vraie vocation religieuse , et elle l'a prouvé depuis. Elle le consulte sur l'institut qu'elle doit choisir. — N'aimezvous pas les sœurs qui vous ont élevée ? demandat-il. — Non, mon Père ; je n'entrerai jamais là. — Pourquoi? — Quand j'étais au pensionnat, mes maîtresses étaient toujours à me caresser. Et je me disais à moi-même : Comment se fait-il que dès personnes qui ont renoncé à la famille et à toutes les affections de la terre se fassent les esclaves de ces petitesses ? Je ne veux pas d'une telle maison. — Elle avait du bon sens.
Point de mollesse dans les soins donnés aux malades : il en est qu'une religieuse fera bien de s'interdire absolument. On n'est pas tenu, pour soulager les autres, de risquer de se perdre soimême. Dans la tenue, éviter des postures nonchalantes, même quand on est seul, et certaines allures légères, hautaines ou vaniteuses.
Il est parfois des grâces sous le voile, Il est un art de donner d'heureux tours A l'étamine, à la plus simple toile,
a dit un poète satirique. Si je plaisais aux hommes, je ne serais pas le serviteur de Jésus-Christ, dit saint Paul. Saint Chrysostôme veut que la modestie étende son pouvoir sur la démarche elle-même ; elle ne souffre pas qu'elle soit molle ni efféminée, elle la veut simple et sans affectation.
Saint Grégoire raconte qu'unejeune fille pieuse nommée Muse avait encore quelques allures de légèreté. La sainte Vierge lui apparut au milieu d'un admirable cortège de vierges, et lui demanda si elle voulait venir avec elle. Muse, toute ravie, lui répondit qu'elle le désirait ardemment. Si vous voulez être admise dans nos rangs, reprit la Vierge, il faut renoncer aux rires, à toute légèreté et puérilité, et dans trente jours vous serez avec nous. Après cette vision, lajeune personne parut toute changée. Ses yeux étaient devenus modestes; son visage, sérieux; ses paroles, rares. Ses parents étaient surpris de ce changement. Le vingtième jour, elle fut prise d'une lièvre ardente, et le trentième la Vierge revint avec le même cortège, et l'appela. Me voici , ma souveraine répondit Musc ; et en disant ces mots elle expira.
Cette garde des sens est particulièrement nécessaire aux religieux qui se livrent aux œuvres
extérieures de charité, et qui sont obligés d'aller à travers le monde.
Saint Vincent de Paul disait aux filles de la charité : « Elles considéreront qu'elles sont beaucoup plus exposées que les religieuses cloîtrées, n'ayant pour monastère que les maisons des malades"; pour cellules, que quelques pauvres chambre s ; pour chapelle, l'égliseparoissiale ; pour cloître, les rues delà ville ; pour clôture, l'obéissance ; pour grille, la crointe de Dieu ; pour voile, la sainte modestie. C'est pourquoi elles tâcheront de se comporter avec autant de retenue, de recueillement et d'édification, que font les vraies religieuses dans leurs monastères. » Surtout elles useront de toutes les précautions possibles, pour conserver parfaitement la chasteté du corps et du cœur.
Article II. — De îa mortification intérieure.
La mortification extérieure sert de barrière à la chasteté et la protège ; mais qu'importerait que les barrières du temple fussent debout, dit saint Jean Chrysostôme, si le temple lui-môme était renversé ! Il faut donc aussi mortifier la mémoire^ Vesprit, le cœur.
La mémoire. Effaçons les souvenirs du monde, de ses fêtes, de se^^ plaisirs, des affections et des périls qu'on y a rencontrés, des fautes même qu'on y a commises... Uesprit. Saint Basile veut que l'âme virginale, comme un miroir très pur, ne retrace qu'une seule image, celle de Notre- Seigneur.
Que jamais ce miroir ne reflète les traits d'un homme présent ou absent, continue-t-il, de peur que cette image terrestre n'efface celle du divin Epoux.
Le [Cœur. Catherine de Sienne écrivait à sa nièce Eugénie : « Garde-toi de lier ton cœur à d'autres qu'à Jésus-Christ ; car lorsque tu voudrais ensuite le détacher, tu ne le pourrais qu'avec une grande peine et de violents efforts. »
L'amitié sainte avec une personne vertueuse est un bien ; mais saint Augustin nous dit que l'amour spirituel engendre l'affectueux, et l'amour affectueux engendre le charnel, qui produit à son tour l'amour criminel. Cette pente est glissante: tenons-nous bien, afin de ne pas nous laisser entraîner dans des abimes.
Il est facile de reconnaître si une affection que l'on éprouve n'est pas selon Dieu : si on perd son temps avec les personnes que l'on aime ainsi, soit supérieures ou supérieurs et directeurs, soit égales, soit inférieures, si on éprouve une satisfaction sensuelle à se trouver dans leur compagnie, si on se donne de mutuels éloges, si on excuse les défauts l'un de l'autre, si on aime leurs caresses et si on leur en donne, si on se ruine en promesses d'affection, si on a de la peine à se séparer d'elles, si on est jaloux quand d'autres les fréquentent, si on se cachepours'entretenir tout à l'aise avec elles, si on tient à se voir regardé d'elles et à les regarder, si on se préoccupe d'elles dans la prière et ailleurs, il y a là un désordre. La créature prend la place du Créateur et l'âme est troublée, la paix étant la tranquillité de l'ordre.
C'est le cas de rompre, d'éviter des rapports qui ne font qu'attiser ce feu qui n'est déjà que trop ardent, et de se relancer davantage dans l'amour du Cœur sacré de Jésus. L'ouverture qu'on fait de cette tentation à un confesseur prudent, suffit quelquefois pour la dissiper; mais il importe, si cette affection avait pour objet le confesseur lui-
même, d'avouer son état sans qu'il puisse comprendre de qui il s'agit.
Saint Astion était cruellement assailli par des tentations impures, et le démon, qui les lui suggérait, lui inspirait également la honte de les avouer. Il en était fort triste, et saint Epictitius, son directeur, le remarquant, lui demanda la cause de sa tristesse. Saint Astion tomba à genoux et avoua humblement ses tentations ; aussitôt sortit de lui un démon sous la forme d'un Ethiopien tenant une torche embrasée, image de la tentation impure ; et il fut délivré.
Il arrive souvent que certaines âmes ont de la peine à se défendre de ces affections, tout en ayant la bonne volonté de s'en affranchir. Qu'elles ne se troublent point, mais qu'elles conviennent avec Notre-Seigneur que, toutes les fois qu'elles penseront à cette personne, elles feront un acte d'amour pour lui ; et si elles sont fidèles à cette promesse, cette affection humaine leur servira, comme d'un marchepied, pour s'élever au pur amour de Dieu. Mais malheur à l'épouse de Jésus qui oublierait que son Epoux céleste est jaloux et qu'il tient surtout à son cœur! Malheur à qui, s'étant donné à Dieu, se reprend pour se livrer à des affections humaines ! Quelle triste existence ! Que de temps perdu ! que de déceptions ! que de troubles ! Vierges par le corps, soyons-le par l'esprit; l'âme vraiment religieuse ne se contente pas d'éviter les fautes et de pratiquer une chasteté vulgaire; son cœur est à Jésus seul : Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu.