CHAPITRE XI
DE CEUX A QUI LE RELIGIEUX DOIT l'OBÉISSANGE
Quels sont-ils? Quelle est leur responsabilité? Deux questions qui feront la matière des deux articles suivants.
Article I". — Quels sont ceux à qui est duc l'obéissance religfieuse ?
L'obéissance religieuse est due à tout supérieur légitime. Or quels sont les supérieurs légitimes du religieux? Ce sont d'abord le Souverain Pontife et, pendant la vacance du Saint-Siège, le Sacré Collège. Ils peuvent commander en vertu du vœu ; et ils ont de plus la puissance de régime ou de domination, et celle de juridiction sur toutes les communautés de l'Eglise. C'est pourquoi toutes les communautés doivent professer pour le Saint Père et pour le Siège apostolique le respect le plus profond et le dévouement le plus filial. Les communautés doivent aussi obéissance
à la Congrégation des Evoques et réguliers et au Cardinal protecteur, dans les limites de leurs attributions.
Le Souverain Pontife peut donc nommer des visiteurs apostoliques, qui exercent son pouvoir même sur le régime intérieur des communautés ; et il le fait quand la mesure est nécessaire pour rétablir la discipline. Il peut aussi soustraire un religieux à l'autorité d'un supérieur subalterne. Le cardinal protecteur ne peut pas s'immiscer aux affaires particulières des religieux qu'il protège, ni transférer les religieux d'une maison dans l'autre, ni punir, ni exempter des punitions, ni recevoir appel contre les sentences des Supérieurs ; mais il peut visiter toutes les maisons et doit être consulté dans les fondations.
L'Evêque ne peut commander en vertu du vœu, ni même exercer l'autorité de simple régime inrieur sur les communautés reconnues par le Saint Siège, sinon en ce qui est prévu par les Canons, if ne peut sans induit spécial, relever les religieux de leurs vœux. Les Evêques de France ont cet induit pour les Communautés de femmes, qui existaient avant la Révolution, mais nonpour celles qui ont été reconnues depuis à Rome et dont les vœux sont réservés au Saint-Siège. Quant aux communautés non reconnues de Rome, les Evêques ont-ils l'autorité de régime sur elles? Cela dépend des Constitutions. Les Evêques à l'égard des religieux non exempts, et les prélats réguliers à l'égard des exempts, ont seuls la juridiction, ou le droit de juger au for extérieur, de corriger par des censures et d'excommunier. Les prélats réguliers, les provinciaux, les Supérieurs, et même les Supérieures des communautés de femmes qui n'ont pasjuridiction proprement dite, peuvent commander en vertu du vœu ; c'est le
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sentiment absolument plus probable, d'après saint Liguori; d'autres l'appellent certain.
Les Abbesses ou Supérieures n'ayant pas de juridiction ne peuvent dispenser des lois de l'Eglise ni des vœux, qu'elles peuvent cependant irriter ; mais elles peuvent dispenser des constitutions, si ces constitutions leur donnent ce pouvoir. Elles pourraient cependant, d'après une opinion propable, dispenser des lois de l'Eglise, si leur prélat leur en confiait le soin.
Les Officiers inférieurs aux Supérieurs, aux prieurs, aux gardiens ne peuvent commander en vertu de l'obéissance, d'après un sentiment qui nous semble plus probable, ni même d'après Suarez, donner en ce qui concerne leurs attributions des préceptes qui obligent en conscience, bien qu'il soit du bon ordre de leur obéir. Il est cependant des auteurs qui leur reconnaissent, du moins d'après certaines constitutions, le droit d'obliger la conscience de leurs inférieurs et même de commander en vertu du vœu.
Le Supérieur ne peut rien commander contre la, règle, à moins qu'il n'ait le pouvoir d'en dispenser, ce qui doit être présumé quand il commande ; il ne peut rien ordonner au-dessus de la. règle, par exemple : il ne peut commander à son inférieurderecevoirl'épiscopat, ou un bénéfice séculier, s'il estrégulier.Ilnepeutcommandernonplus des choses héroïques, à moins qu'il ne s'agisse d'assister des frères atteints de la peste, ou d'autres choses semblables. Il ne peut rien commander au-dessous de la règle, comme des choses trop relâchées et vaines. C'est controversé s'il peut commander des actes intérieurs. Dans le doute, la présomption est en faveur du Supérieur, à moins gu'il ne s'agisse d'un dommage grave et certain à éviter. Si les Supérieurs ordonnent des choses
contradictoires, les ordres des Supérieurs majeurs doivent être suivis ; si le Supérieur et l'Evêque ne s'accordent pas, la volonté du Supérieur doit être exécutée dans les choses qui regardent la règle, à moins que l'Evêque n'ait le pouvoir et une raison d'en dispenser. On doit obéir à l'Evêque dans les choses qui regardent la discipline ecclésiastique. Remarquons ici en passant, que ces conflits entre les diverses autorités ont toujours quelques inconvénients funestes, que l'on doit redouter. De nos jours surtout, tous les supérieurs doivent conspirer à se faire respecter les uns les autres, et, dans ce but, ne pas laisser facilement paraître des divergences de sentiments et de volonté.
Les prélats réguliers, non pas seuls, mais avec le chapitre, peuvent faire des statuts qui obligent les religieux, s'ils confirment la règle. S'ils ne se rapporfent pas même indirectement à la règle, ils n'obligent pas ceux qui ont fait profession auparavant, à moins que le Pape ne l'ordonne. Si la coutume a aboli l'observance des règles accidentelles, les profès peu\'ent être obligés par le Pape à reprendre la première austérité, lors même qu'ils auraient voué une règle mitigée; le chapitre peut même les obliger de reprendre les règles essentielles, si elles ont été abandonnées, de telle sorte qu'un petit nombre de profès tendent à la perfection, au scandale des fidèles. Estce que le chapitre peut urger la réforme d'une règle mitigée dans les choses accidentelles? L'opinion la plus probable l'affirme; l'autre le nie.
Article II.— Quelle est la responsabilité des supérieurs.
Elle est grande devant Dieu et devant les ho m-
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mes, soit qu'on considère la gravité des décisions qu'ils ont à prendre, soit qu'on étudie les graves devoirs qui leur incombe.
C'est à eux à admettre et à exclure les sujets, à nommer aux charges de l'institut ceux qui sont les plus dignes de les remplir; et qui ne comprend que ces deux points sont de la plus haute gravité? Aussi les supérieurs doivent-ils, dans ces cas demander le conseil et souvent le vote de leurs assistants ou du chapitre.
Remarquons ici en passant que les membres des comniunautés qui ont la charge de donner sur les sujets et sur d'autres questions graves ou leur avis ou leur vote, ne doivent le faire en conscience qu'après s'être informés de la vérité; s'ils se sont mépris et qu'ils découvrent ensuite leur erreur, ils sont obligés de la rétracter. Ils doivent dire librement leur manière de voir, comme la chose leur paraît être devant Dieu, sans avoir égard au sentiment opposé des amis, ni même des supérieurs. Si l'on écoute le respect humain, dit saint Liguori, on approuvera des contrats désavantageux, des dépenses inutiles, des punitions injustes et d'autres choses semblables. Mais l'obligation de donner un vote consciencieux est surtout urgente, quand il s'agit d'élire les supérieurs et de repousser des sujets. De même que les premiers supérieurs pèchent gravement en donnant des emplois importants à ceux qui sont incapables ou indignes de les remplir, et assument par là sur leur tête la responsabilité de tous les maux qui s'en suivront, de même ceux qui ont à élire les supérieurs pèchent mortellement en ne donnant pas leurs votes dans les élections à ceux qu'ils croient devant Dieu les plus dignes. Si un vote, ou un conseil faisait chasser d'une maison un innocent, ceux qui au-
raient concouru à cette injustice seraient tenus à réparer le dommage causé.
Toutefois les inférieurs* n'ont pas le droit de juger les supérieurs et leur conseil, qui peuvent avoir des motifs graves de prendre d'une manière régulière certaines déterminations, dont ils n'ont à rendre compte qu'à Dieu, à leur conscience et à l'Eglise. L'injustice serait du côté des inférieurs, qui les jugeraient témérairement.
Mais ce que nous venons de dire n'est qu'une
fiartie de la charge qui incombe aux supérieurs. Is auront à répondre devant Dieu et de leurs propres actes, et de la conduite de la communauté tout entière, s'ils négligaient leurs devoirs à son égard.
Se pourrait-il que par une sotte ambition on allât devant un tel fardeau ? Ceux qui s'égareraient de la sorte ne tarderaient pas de s'en repentir, et la bénédiction de Dieu n'étantpas avec eux, ils ne pourraient que faire la ruine de la communauté qu'ils gouverneraient. Les religieux fervents redoutent les charges ; ils comprennent la responsabilité qu'elles entraînent ; ils ne les acceptent que par obéissance à la volonté de Dieu, quand elles leur sont imposées; et ils sont toujours prêts à déposer, dès que la Providence le permettra, une fonction dont ils se croient indignes.
Comme nous l'avons dit, en parlant du maitre des novices, c'est aux supérieurs à instruire des vérités du salut, des devoirs de la vie chrétienne et de la vie parfaite, tous leurs inférieurs qui les oublieraient. C'est à eux de veiller à ce qu'aucun abus ne se glisse dans l'institut pour en diminuer la régularité. Leur vigilance doit s'étendre aussi sur chacun des sujets de leur communauté. Si l'un de leurs inférieurs courait des dangers pour
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son salut dans certaines relations, clans certaines amitiés, clans certaines fonctions même saintes, ils seraient tenus de les en affranchir, et s'ils l'y laissaient exposés par leur faute, le Seigneur leur demanderait compte de leur perte ; ils doivent donc s'enquérir de la conduite de tous, sans paraitre favoriser trop les rapports.
C'est à eux de corriger les abus avec fermeté et douceur tout à la fois ; autrement, ils seraient responsables des fautes c{ue l'impunité ferait commettre. L'alliance de la douceur et de la fermeté n'est pas toujours facile; et cependant la douceur seule risque de tout laisser faire; et la sévérité sans la douceur, même dans les manières et les paroles, rebute et éloigne. Comment garder la patience avec des esprits opiniâtres, presc[ue insolents, parfois, qui, avertis souvent, jamais ne se corrigent ? Comment garder une bonté inaltérable même envers des cœurs durs et peut-être ingrats, c{ui, inconsciemment sans doute, osent tourner en mal les intentions les plus saintes? Et pourtant, quand on est supérieur, il faut toujours être patient et bon, sous peine de ne rien guérir et d'élargir la plaie déjà envenimée.
C'est aux supérieurs à conduire leurs inférieurs vers la perfection, et cj[ui ne sait que la conduite des autres est l'art des arts ? Il y faut tant de discrétion, de prudence, de ménagements, de science des choses saintes !
« C'est une chose pleine de périls, dit saint Ignace, de vouloir conduire tous les religieux par le même sentier ; c'est une chose pire encore de les mesurer sur soi-même, de prétendre leur imposer son propre esprit. » Tout en exigeant de tous la régularité commune, il faut se conformer à la marche de l'Esprit-Saint sur chaque sujet, et tenir compte des santés, des aptitudes, du
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tempérament, de l'âge, de la condition de chacun. Avec les esprits timides, dit saint Liguori, il faut user de douceur, il faut plus de fermeté avec ceux qui sont d'un naturel fier et moins docile. Mais qui ne sent tout ce que cette fonction demande de qualités et de vertus?
La multitude des occupations des supérieurs ne retranche rien à leurs devoirs comme religieux : il faut qu'en faisant face à leurs fonctions, ils soient toujours en tête de tous aux exercices religieux, autrement chacun trouvera des prétextes pour les manquer. Disposant des biens de la communauté, il faut qu'ils sachent rester au moins aussi pauvres que le plus humble des leurs, sous peine devoir se multiplier les infractions à la pauvreté. Chargés de commander et devant veiller à ce que leurs ordres et les points de la règle s'exécutent, pour ne pas laisser mépriser leur autorité et s'affaiblir la discipline, ilfaut qu'ils soient les serviteurs de tous, étant disposés à entendre, avec bonté et même avec tendresse, tous ceux qui veulent recourir à eux, les accueillant d'une manière paternelle, écoutant patiemment le récit de leurs peines, ne les congédiant pas sans les avoir consolés et exhortés au bien, et gardant sur les confidences secrètes une discrétion entière.
En étant tout à tous, ils ont plus besoin que personne d'être tout àDieu. Les nourrices ont besoin d'une plus abondante nourriture ; il faut donc qu'ils s'unissent à Dieu par la prière, l'oraison, plus intimement que les autres, puisqu'ils ont à puiser la grâce pour eux-mêmes et pour leurs inférieurs.
Et que dire du souci que donne aujourd'hui l'administration temporelle des biens d'une communauté ? C'est pourtant un devoir de les sauve-
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garder, de ne les dépenser qu'à propos, de n'en pas user au détriment de la pauvreté et de la mortification religieuses, tout en sachant être généreux pour de vrais besoins, et pour des œuvres qui doivent tourner à la gloire do Dieu. Il n'est pas toujours facile de discerner une sage économie, d'une sorte de lésinerie qui mécontente la communauté et ruine ^a réputation aux yeux des gens du monde, non plus que d'être magnifique dans ses entreprises sans être téméraire ou prodigue. Si la prudence commande aux supérieurs de consulter et de tout peser avant que d'entreprendre, elle condamne aussi une sorte d'indécision qui faitjDalancer toujours, avant d'exécuter ce qui a été Hument arrêté. Comment garder le milieu entre l'audace qui hasarde tout témérairement et la pusillanimité qui se laisse toujours arrêter ? entre la condescendance aux avis des autres, et une certaine fermeté qui sait agir de telle sorte qu'on ne soit pas accusé de se laisser gouverner ? En encourageant les fervents et en reprenant ceux qui sont plus lâches, comment échapper au reproche de partialité, reproche qui, s'il était mérité, ferait bien des mécontents? En donnant les charges aux plus dignes et les emplois à ceux qui ont des aptitudes pour les remplir, ils font ombrage à certains esprits vains qui se croient en disgrâce. Et puis quelque parti que prennent les supérieurs, ne rencontreront-ils pas toujours des critiques ? Les bienfaits ne fontils pas toujours quelques ingrats ? Il faut qu'ils sacnent s'élever au-dessus des blâmes du mauvais esprit, au-dessus peut-être même de certains procédés peu délicats, etfairelebien malgré tout, même à ceux dont la conduite leur perce le cœur. Faut-il s'étonner après cela que les supérieurs aient des peines qui se trahissent sur leur visage
ou dans leurs paroles ? Et ceux qui leur reprochent l'inégalité de leur humeur, ne l'eraient-ils pas mieux d'avoir compassion d'eux, et de s'attribuer à eux-mêmes, ce dont ils sont la seule cause ? Si avec de tels devoirs, une telle responsabilité, de tels soucis, ils avaient encore à faire, non à de vrais religieux, mais à des sujets revêches, insoumis, critiques, ne seraient-ils pas condamnés à veiller non avec joie, comme le veut l'apôtre, mais comme en gémissant ? Et les inférieurs qui ont l'esprit de foi et un bon cœur ne doivent-ils pas, par la confiance, par l'ouverture la plus simple, par le respect le plus profond, par une soumission filiale, par une obéissance empressée, leur alléger leur fardeau ? Mais parce qu'il ne faut pas que les supérieurs se laissent vaincre par le mal, mais qu'ils triomphent du mal par le bien, nous allons mettre sous leurs yeux quelques exemples qui les exciteront à ne pas se lasser dans la pratique des vertus qui font les saints.