CHAPITRE XIV
DE l'humilité
Il est une vertu gui aide puissamment à garder les saints vœux. C'est l'humilité. Celui qui la possède n'a point de peine à être pauvre, il sait qu'il n'a droit à rien qu'aux châtiments de Dieu ; il est mortifié , car le souvenir de son néant et de ses péchés l'accompagnant partout, il sent toujours le besoin de les expier. Ce n'est donc pas lui qui laisse errer son cœur, son esprit, sur des affections ou des pensées dangereuses ; ses yeux ni ses sens, sur des objets capables de les flatter. Du reste, le Dieu qui résiste aux superbes et les livre à leurs sens réprouvés, donne aux humbles sa grâce , à l'aide de laquelle ils vivent dans un corps, comme s'ils n'avaient point de corps. L'obéissance ne coûte rien à celui qui a en horreur sa propre volonté et son propre jugement. Il se souvient de l'abus qu'il a fait de sa liberté et des écarts de son esprit ; il y renonce donc volontiers pour faire la volonté de Dieu, exprimée par celle de ses supérieurs et par ses règles, et soumettre son jugement aux lumières de ceux qui ontcharge et grâce pour le conduire. Un religieux humble est donc un religieux parfait. L'amour propre ne mettant point en lui d obstacle à l'amour de Dieu et du prochain, la divine flamme de la charité s'allume dans son cœur et le consume de ses ardeurs célestes.
N'en serait-ce pas assez pour déterminer toutes les âmes religieuses à acquérir l'humilité. Cette
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vertu admirable règle selon la raison les mouvements des passions qui nous portent vers un bien difficile et élevé, et nous faisant connaître notre néant, elle nous rend vils à nos propres yeux. Elle est opposée, par conséquent, à l'orgueil qui est un amour désordonné de notre propre excellence ; et de même que l'orgueil est le père de tous les vices, de même l'humilité aide à acquérir toutes les vertus. C'est pourquoi, on l'appelle le fondement de la vie spirituelle. Aussi Notre- Seigneur nous a-t-il particulièrement recommandé cette vertu. Ecoutons ses divins enseignements. Apprenez de moi, dit-il, que je suis doux et humble de cœur , et vous trouverez le repos de vos âmes. Saint Augustin commente admirablement ces paroles. « Apprenez de moi, dit-il, non à fabriquer le monde, non à créer toutes les choses visibles et invisil)les, non à faire faire des merveilles dans le monde, et à ressusciter les morts, mais bien que je suis doux et humble de cœur. Vous voulez être grand , commencez par être très petit. Vous voulez construire un grand édifice, songez d'abord à jeter le fondement de l'humilité, et plus quelqu'un veut élever haut un édifice gigantesque, plus profondément il en creuse les fondements... Or, quel est le faîte de la construction que nous entreprenons? Où doit-il atteindre ? Je me hâte de le dire , c'est à la vision de Dieu. Vous voyez que c'est chose grande et élevée que de voir Dieu. « Il n'en est point de pareille ; donc nous avons à creuser profondément en nous le fondement de l'humilité.
Pour cela, nous n'avons qu'à considérer à la lumière de la foi et même de la simple raison, ce que nous sommes. L'homme est sans doute un abîme de grandeur. Il est grand par son corps dont la structure est ici-bas, l'œuvre la plus mer-
veilleuse de Dieu ; il est grand par son intelligence, capable de tout connaître ; il est grand par son cœur, qui est fait pour Dieu. L'homme porte en lui, comme les anges, l'image de son créateur; son âme immortelle est le prix du sang d'un Dieu , et elle est appelle à la vision et à la possession de Dieu dans le ciel. Seigneur, disait David , vous avez placé lliomme bien jieu au-dessous des anges , vous Vavez couronné d'honneur et de gloire. Aussi s'indignait-il avec raison contre celui qui, ne comprenant pas la dignité à laquelle il a été élevé, se met au niveau des animaux sans raison, et leur devient semblable. Mais toutes ces grandeurs de l'homme , d'où lui viennent-elles ? Est-ce lui qui s'est donné l'être ? Est-ce lui qui se le conserve ? Qu'avez-vous que vous n'ayez reçu ? et pour le corps et ses sens et pour l'âme et ses facultés ? Qui donne à vos yeux la lumière, à vos pieds la terre ferme, à votre poitrine l'air, à votre estomac ses aliments , à votre intelligence la vérité, à votre volonté la force de bien faire, à votre cœur l'amour, sinon Dieu? Il faut en convenir, c'est Dieu qui nous a faits, et ce n'est pas nous qui nous sommes fait. Si vous avez tout reçu, pourquoi vous en enorgueillir, connue si vous ne l'aviez joas reçu ? dit l'Apôtre. S'attribuer à soi-même tout ce qui est en nous d'être, de bien, de perfection, de qualité, c'est une erreur, un mensonge, une folie ; c'est de plus une injustice et une ingratitude à l'égard de Dieu. Tout le bien qui est en nous ne vient point de nous , et si peu que nous ayons de raison, nous pouvons et devons dire comme Jérémie : Ego vir videns paupertatem meam. Je connais majoauvreté; de moi je n'ai que le néant d'où Dieu seul a pu me tirer avec tout ce qu'il m'a donné ; sans lui, je rentrerais dans le néant. Il n'y a qu'une chose que je puisse reven-
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cliquer pour moi, que Dieu n'a pas mise en moi, c'est le péché dans lequel j'ai été conçu, c'est le péché que j'ai commis si souvent peutêtre, et par lequel je suis devenu moins que le néant, que le rien qui n'a pas offensé Dieu, tandis qu'hélas! je l'ai offensé si souvent et peut-être si gravement. Avons-nous donc lieu d'être fiers de dons qui ne sont qu'empruntés, et de faiblesses détestables qui nous ont fait descendre au-dessous, non-seulement des animaux et des pierres qui ne peuvent pécher, mais au-dessous des démons et du néant lui-même ? Si nous avons obtenu grâce, c'est parce que le Dieu qui nous avait d'abord tirés du néant, nous a ensuite, dans sa miséricorde, retirés de la boue du péché, de stercore erigens psiuperem ; et c'est à sa miséricorde que nous devons de n'être pas consumés par les feux de l'enfer, et foulés aux pieds par les démons qui le peuplent. Celui qui est sorti de prison ou des galères devient le rebut de la société ; il baisse la tête ; et s'il osait la lever, combien qui se chargeraient de lui rappeler sa honte ! Par la miséricorde divine, nous sommes sortis de l'enfer, cette prison de Dieu ; et nous pouvons à tout instant mériter d'y être plongés, lors même que jusqu'ici nous aurions conservé la grâce.
Il comprenait ces vérités, le R. P. de Condren, supérieur de l'Oratoire. Faisant voyage, il se trouva un jour obligé de coucher dans un endroit où les chiens passaient la nuit ; et ayant pris un peu de paille qu'il y trouva pour se reposer, comme il s'aperçut que cette paille servait à un chien qui était auprès de lui, il la quitta pour la lui laisser, persuadé qu'il était au-dessous des animaux à cause de ses imperfections.
Mais, aveuglement étrange ! ces vérités, pourtant si claires, n'auraient pas suffi pour nous faire
convenir de notre bassesse, pour nous inspirer l'horreur de l'amour-propre, la défiance pour notre esprit propre et ses pensées si souvent égarées, pour la volonté propre d'où sont venues toutes nos fautes, pour les tendances de notre nature perverse qui nous ont emportés si loin de Dieu. Il a fallu que N.-S. vint sur la terre, qu'il s'anéantit lui-même, en prenant la forme de l'esclave. Sa grande leçon d'humilité n'était point suffisante ; il y a ajouté ses exemples, il s'est fait un homme méprisé, le dernier de tous, l'opprohre des hommes et l'abjection du peuple, lui, la splendeur de la gloire du Père, lui le Roi des Rois. Notre orgueil résistera-il encore, et ne viendra-t-il pas, selon le mot de Bossuet, crever devant le berceau et la croix du Sauveur ?0 mon bon Maître, quand, pour l'amour de moi, vous avez aimé et choisi le mépris, l'abjection, les outrages, les crachats, les fouets, je dois au moins, pour l'amour de vous, reconnaître mon néant, ma misère, mes malheureux péchés que vous avez expiés par de si cruels tourments. Ce n'est pas assez, je veux aimer ce que vous avez aimé ; vos goûts sont dignes de votre sagesse, de votre grandeur infinies. Ce sont donc, les seuls vraiment dintingués et capables d'élever l'humanité au-dessus d'un orgueil vulgaire ; donc je veux aimer comme vous le mépris, l'humiliation, les opprobres, et m'élever successivement à tous les plus hauts degrés de l'humilité.
Or, ces degrés sont les suivants : Le premier, c'est de se reconnaître intérieurement digne de mépris, et il est facile d'en convenir par ce que nous venons de dire ; le second, d'avouer extérieurement qu'on mérite d'être méprisé ; le troisième, c'est de désirer que les autres eiî soient persuadés ; le quatrième, de supporter patiem-
VŒU DE PERSEVERANCE. CLOTURE Zlù
ment que les autres parlent de nous comme d'êtres méprisables ; le cinquième, de supporter patiemment qu'on nous traite avec mépris ; le sixième, de le supporter non seulement avec résignation, mais encore avec joie. Heureux ceux qui, à la suite de Notre-Seigneur, descendront avec courage ces degrés de l'échelle de l'humilité. Ceux-là seuls, trouveront le repos selon la promesse de Notre - Seigneur. Invenietis requiem. Qui peut troubler dans un monastère une ame qui aime l'abjection et le mépris ? Les fondations de l'édifice de sa sanctification étant profondes, cet édifice s'élèvera jusqu'au ciel, car il est écrit : Celui qui s abaisse sera élevé. Elevé dès ce monde, car l'orgueil est odieux à Dieu et aux hommes; élevé dans le ciel, où le Seigneur le fera asseoir sur un trône d'autant plus éclatant, qu'icibas il aura aimé davantage l'abjection.