CHAPITRE XIX
DE LA MÉDITATION OU DE l'ORAISON
La prière, où le cœur n'a aucune part, n'est point une prière, mais une vaine formule. Le cœur doit donc toujours accompagner les lèvres; mais quand le cœur agit sans que les lèvres remuent, on fait ce qu'on appelle l'oraison mentale
ou la méditation. Un homme qui ne pense, qui ne réfléchit à rien, n'est pas un homme ; un homme qui pense et réfléchit, mais jamais aux choses du salut et aux vérités de la foi, est-il chrétien? Comment pratiquera-t-il la foi, l'espérance, l'amour de Dieu? Gomment établira-t-il solidement les vertus dans son esprit ? Comment se sauverat-il, par conséquent? 11 est vrai, qu'on peut réfléchir en entendant des sermons, en faisant des saintes lectures ; mais si on ne fait rien de tout cela, le salut est très difficile ; et sainte Thérèse dit, que dans ces conditions, on n'a pas besoin de démons pour être entraîné au mal; on se précipite soi-même en enfer ; et le Saint-Esprit dit que la terre est dans la désolation parce que personne ne réfléchit.
Paroles remarquables et qui, jamais peut-être, ne se sont vérifiées plus à la lettre que de nos jours. De notre temps, en effet, les hommes sont absorbés plus que jamais par les intérêts périssables, par le tourbillon du monde, par l'entraînement des choses sensibles; et le grand mal vient de ce qu'ils ne réfléchissent pas. Si on prend les unes après les autres toutes les catégories de pécheurs, et qu'on se demande pourquoi ils blasphèment, profanent le dimanche, vivent esclaves de honteuses passions, etc., on sera obligé de convenir que tous sont dans cet état, parce qu'ils ne réfléchissent pas. Les âmes tièdes ne le sont, que par le manque de conviction religieuse, et par conséquent, par défaut de méditation Les saints sont ceux qui méditent; et leur sainteté est en proportion de leur esprit d'oraison.
Souvenez-vous de vos fins dernières, et jamais vous ne pécherez, dit le Saint-Esprit. Ce que nous venons de dire est vrai pour tous les fidèles ; et à plus forte raison pour les religieux. Eux, sur-
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tout, sont obligés d'éviter le péché, de se corriger de leurs défauts, d'avoir la foi, l'espérance, l'amour, la crainte de Dieu, la charité envers le prochain, et de conserver ces vertus jusqu'à la mort. Or, l'oraison est le moyen le plus efficace d'éviter le péché ; saint Liguori l'affirme. Les autres exercices de dévotion peuvent s'accorder avec le péché, dit-il ; mais l'oraison ne peut subsister en même temps que lui ; ou on abandonne l'oraison, ou on abandonne le péché. Si on persévère dans l'oraison, plus de péché. C'est dans l'oraison qu'on connaît ses défauts.
Celui qui ne se regarde jamais au miroir no connaît pas les taches de son visage et ne cherche pas à les faire disparaître. L'oraison est le miroir des âmes, comme l'appelle saint Bonaventure.
De plus, pour pratiquer les vertus, il faut connaître ces vertus; et ce n'est pas avec les yeuxdu corps ni à la clarté du soleil qu'on les connaît, mais avec le regard attentif de l'âme et à la clarté de Dieu. L'oraison est une lampe, dit saint Bonaventure, il faut ensuite avoir la grâce et la force pour pratiquer ces vertus; or, ce n'est que la prière qui nous obtient cette grâce et cette force. Et ceux qui ne font pas oraison et ne méditent pas, ne sentent pas cette nécessité de la prière : la vertu leur devient donc très difficile.
« Les prières vocales sont dites le plus souvent avec distraction, dit saint Liguori, surtout quand elles sont récitées par des personnes qui ne pratiquent pas l'oraison mentale. Dieu les exauce rarement. » Saint Chrysostôme dît que l'oraison est une fontaine au milieu d'un jardin, elle répand partout la fraîcheur et fait épanouir les
fleurs de toutes les vertus. Un jardin qui n'est pas arrosé devient aride.
L'oraison est le grand moyen d'arriver à la perfection. Celui qui tient les yeux de l'âme fermés ne peut pas découvrir le chemin du ciel. Notre perfection consiste dans l'amour de Dieu; mais où cet amour s'embrase-t-il ? Dans l'oraison, comme le disait David. Saint Pierre d'Alcantara s'yenflamma tellement, qu'il fut obligé de se jeter dans un étang glacé, et l'eau devint autour de lui bouillante comme dans une chaudière. Ils sont bien insensés ceux qui regardent co/nme oiseux le temps passé dans l'oraison. Ce repos que l'on prend en Dieu est le moyen de faire beaucoup pour sa gloire et pour sa propre sanctification. Ceux qui ne prendraient point de sommeil seraient incapables de tout travail. Les fleurs exposées au soleil ont plus de parfum. Saint Louis de Gonzague disait que sans beaucoup d'oraisons on n'arrive jamais à un degré éminent'de vertu. Qu'on le remarque bien, dans l'oraison on peut produire de grands actes d'amour et de saints désirs de procurer la gloire de Dieu qui seront récompensés, comme s'ils avaient été exécutés. C'est pourquoi c'est un devoir pour les Supérieurs, de laisser à tous les membres de leur communauté le temps de vaquer à leurs exercices spirituels, à l'oraison en particulier; sans cela plus de ferveur, plus de régularité, et peutêtre plus de persévérance dans la vocation sainte que l'on a embrassée.
Par Voraison nous exerçons la charité : à l'égard des pécheurs d'abord, comme une sainte Thérèse, une sainte Madeleine de Pazzi qui convertirent ainsi tant d'âmes ; puis envers les âmes du purgatoire et à l'égard de tous ceux qui sont témoins des vertus que pratique l'âme qui fait orai-
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son. Les parfumeurs qui travaillent les fleurs en gardent 1 odeur, lors même que ces fleurs sont llétries; et l'âme qui vit avec >Jotre-Seigneur par l'oraison, répand autour d'elle la bonne odeur de Jésus-Christ, même quand elle a quitté l'oraison. On comprend, par tout ce qui vient d'être dit, que les saints aient fait de l'oraison leur vie.
Sainte Rose de Lima, qui n'était qu'une ouvrière, faisait tous les jours de longues heures d'oraison, et quand elle rencontrait un confesseur ou un prédicateur, elle se jetait à leurs genoux, les conjurant de faire comprendre à leurs pénitents et à leurs auditeurs l'importance de l'oraison et de leur en enseigner la méthode. Et quand on lui demandait pourquoi ? L'oraison, disait-elle, est une pharmacie spirituelle, on y trouve des remèdes pour guérir toutes les maladies des âmes. Sainte Rose ne faisait là que ce que le catéchisme du concile de Trente conseille aux pasteurs des âmes. Il veut, en effet, qu'ils exhortent les fidèles à ne passer aucun jour sans méditer quelque mystère de la passion de N.-S., car, remarque-t-il, l'unique raison pour laquelle nous succombons si vite, même aux moindres attaques, c'est que nous n'avons pas soin d'exciter en nous le feu de l'amour divin par la méditation des choses célestes.
De ce que nous venons de dire, on peut conclure avec saint Philippe de Néry, qu'un religieux sans oraison, est un religieux sans raison. Et saint Liguori ajoute : Ce n'est plus un religieux, mais un cadavre de religieux. Est-ce assez pour nous convaincre de l'importance de cet exercice? Mais répondons aux objections que l'esprit malin peut nous suggérer à ce sujet.
Je n'ai pas le temps, dit-on quelquefois. 11 y a du temps pour tout. Nous avons le temps de dormir,
de prolonger nos repas, de médire, de faire le mal peut-être, et nous n'en avons point pour Dieu ? Le moyen de ne pas perdre de temps, c'est de faire oraison. Par là on se tient en grâce avec Dieu ; tout est méritoire; on s'applique à ses devoirs d'état plus consciencieusement. Si un pauvre nous voyait jeter des pièces d'or à la rivière, il ne serait pas bien indiscret en nous en demandant une; nous perdons tant d'heures chaque jour qu'on peut bien nous en demander pour "Dieu au moins la moitié d'une.
Je ne suis pas assez instruit ni assez éclairé pour faire oraison. Un bon frère des déserts d'Orient, im faisant sacuisine,pleurait sans cesse, et quand on lui en demandait la raison, il disait qu'à la vue (le son feu, il pensait à celui de l'enfer et au malheur de ceux qui y brûlent. Frère Gilles était fort simple ; il portait envie à saint Bonaventure qui était un grand docteur; ce bon frère pensait que Bonaventure étant très savant pouvait aimer le bon Dieu plus que lui. Saint Bonaventure l'en détrompa; et frère Gilles, tout heureux, de crier à une femme qui passait : Bonne femme, réjouissez-vous, vous pouvez aimer autant le bon Dieu que frère Bonaventure qui est un grand savant. Que d'humbles âmes sont d'une union à Dieu que nous admirons!...
Je suis toujours distrait clans Voraison. Ces distractions sont-elles volontaires, chassez-les. Viennent-elles malgré vous, elles n'empêchent pas une sainte et fructueuse oraison, selon l'enseignement de saint Thomas et de saint Liguori. Ne vous en troublez donc point et ramenez-vous doucement à Dieu.
C'est trop aride de méditer : La conversation avec Dieu n'a point d'amertume. Ce dégoût que nous éprouvons vient souvent de ce que nous
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n'aimons pas assez le bon Dieu. Comment ! on trouve du plaisir à la chasse, à la pêche, à admirer les montagnes, les palais des villes, à parler dans l'ombre avec une personne amie, lors même qu'on ne la voit pas, et on n'en trouverait pointa s'occuper de son salut, à contempler les grands mystères de la foi, à s'entretenir avec Dieu? Si ce dégoût est une épreuve, n'en soyons que plus fidèles à l'oraison. Jésus au tabernacle a besoin de chandeliers et de statues qui parent son autel; et saint François de Sales nous apprend que les confitures sèches sont les meilleures et que le pain dur est plus nourrissant que le lait.
Je ne sais comment m'y prendre pour méditer. Nous savons tous méditer sur nos affaires temporelles, pourquoi ne le saurions-nous point sur les affaires du salut? Du reste, nous allons apprendre la méthode d'oraison que votre confesseur vous rappellera au besoin.