CHAPITRE XXII
Rien ne favorise le saint exercice de la présence de Dieu, comme le silence ; rien aussi n'est plus salutaire, soit pour les communautés, soit pour chaque âme religieuse en particulier. C'est ce qu'ont compris tous les saints, qui ont fait du silence les éloges les plus magnifiques, tous les fondateurs d'ordres qui n'ont pas manqué de le prescrire dans certains lieux et à certaines heures surtout, quand ils ne l'ont pas établi perpétuel, comme chez les Trappistes.
L'expérience prouve, dit saint Liguori, que, dans les couvents où règne le silence, les règles sont bien observées ; et un couvent où l'on parle sans cesse est une image de l'enfer. Les religieux qui ne gardent pas le silence, troublent la paix d'un monastère. Saint Ambroise raconte qu'un prêtre faisant oraison et étant troublé par le cri des grenouilles, leur commanda de se taire, et elles obéirent; et des hommes et des religieux ne se tairaient pas, pour laisser les autres prier en paix !
Pour les individus, l'habitude de trop parler amène une abondance de fautes , dit le Saint-Esprit, et la langue est une université d'iniquités.
Faites votre examen de conscience le soir, et vous n'aurez pas de peine à vous en convaincre.
Saint Arsène avait fui la cour de l'empereur Théodose-le-Grand, et s'était retiré au désert de
Scétée. Un jour qu'il priait Dieu de lui faire connaître comment il arriverait à la perfection, il entendit une voix qui lui dit : Arsène, fuis les hommes garde le silence, et vis dans le repos. Saint Arsène obéit, et il garda le silence d'une manière héroïque. Quand on lui demandait la raison de la sainte rigueur avec laquelle il le pratiquait, il répondait : Je me suis souvent repenti d'avoir parlé, et jamais de m'être tu.
L'habitude de parler éteint la dévotion : un four ouvert ne garde pas longtemps sa chaleur ; elle entrave la prière et l'union avec Notre-Seigneur. Qui parle beaucoup avec les hommes, parle peu avec Dieu, dit Saint Liguori, et on trouve rarerement une personne spirituelle qui parle beaucoup.
Le silence, au contraire, tarit la source de la plupart des fautes. Aussi est-il écrit : Celui qui ne pèche jiasjiar j^aroZe est un homme parfait. Il favorise et suppose la pratique de l'humilité, de la mortification, de la douceur, de la charité, etc. Le silence force à méditer les choses célestes, dit saint Bernard. Il favorise l'union avec Dieu qui est le comble de la perfection en ce monde. Saint Paul de la Croix appelait le silence une clé d'or qui garde toutes les vertus. Aussi les saints ont-ils estimé le silence, et sont-ils souvent allés le chercher dans les grottes des déserts. Saint Jean le Silencieux qui, d'évêque se fît moine, le garda pendant 47 ans, c'est-à-dire jusqu'à sa mort.
Saint Pambon ayant entendu dans une instruction ces mots du Psalmiste : T observerai mes voies afin de ne pas pécher par ma langue^ s'écria : C'est assez, je viendrai entendre le reste quand j'aurai mis cette leçon en pratique. Au bout de quarante-neuf ans, on lui demanda s'il avait réussi.
Pas encore parfaitement, dit-il. Cependant ses efforts furents efficaces, car après sa mort on put dire qu'on ne l'avait jamais entendu, ni mentir, ni médire, ni parler inutilement. Il ne mourut cependant qu'à l'âge de nonante-trois ans.
Saint Thomas, en faisant ses études, s'étaitcondamné à un rigoureux silence que ses condisciples allèrent jusqu'à prendre pour de la stupidité : aussi l'appelaient-ils le bœuf muet. Mais Thomas fît de tels progrès dans les sciences, ainsi que dans la piété, que son maître, Albert le Grand, dit un jour : Ce bœuf mugira un jour si haut par sa doctrine, qu'il sera entendu de tout l'univers.
Pour une âme religieuse, le silence est un devoir dans le temps et dans les lieux où il est prescrit par la règle. Le violer sans raison, c'est une négligence et parfois un scandale. C'est pourquoi sainte Claire de Montefalcone disait : « En temps de silence, il est difficile de parler sans faire une faute. » Ne parlons donc que pour dire des choses qui vaillent mieux que le silence.
Encore faut-il nous munir au préalable d'une permission, si c'est possible. Si un signe charitable suffit, sachons nous en contenter. Si une parole est nécessaire, attendons la récréation pour la dire ; et s'il n'est pas possible d'attendre, disons-la à voix basse et le plus brièvement possible. Sachons garder, non-seulement le silence de bouche, mais encore celui d'actions, évitant de faire du bruit en marchant, en ouvrant ou fermant les portes, en toussant, et cela surtoutpendant le grand silence qui atoujours été en si grand honneur dans les communautés ferventes. Les premiers religieux de l'illustre abbaye de Cluny auraient subi la mort plutôt que de le violer. Sachons aussi avec modestie faire garder le si-
lence à ceux que nous devons introduire dans le monastère. Qu'ils sentent, en y entrant, qu'ils sont dans la maison de Dieu et comme à la porte du ciel.
Carnéade se plongeait si profondément dans la petisée de la philosophie qu'il oubliait de boire et de manger. A table il ne songeait pas à toucher à un mets, il fallait qu'on le réveillât comme d'un profond sommeil pour le faire manger. Pourquoi les pensées de la foi n'absorbentelles pas notre esprit?
Remarquons toutefois que le silence n'est pas la taciturnité. Il faut donc se prêter à ce que la charité exige de nous, tout en préférant toujours les entretiens avec Dieu à ceux que nous devons avoir avec les hommes, et en ne prenant pas un prétexte frivole pour une raison de parler. Dans les récréations, il faut savoir parler quand les autres se taisent et il faut se taire quand les autres parlent. Mais de quoi faut-il parler, sinon de sujets utiles, et autant que possible de Notre-Seigneur? Si l'on parle peu de Jésus-Christ, c'est un signe qu'on l'aime peu, dit saint Liguori.
Saint Louis de Gonzague lisait la vie d'un saint ou un autre livre de piété, afin d'y trouver matière de s'entretenir avec ses condisciples. Avec les plus jeunes, il engageait la conversation sur des sujets pieux; avec les anciens et les prêtres, il exposait des doutes. Saint Berckmans avait établi l'usage de s'entretenir de choses spirituelles dans le noviciat dont il faisait partie, et son couvent devint par là un sanctuaire de vertu. Qu'on dise de nous comme on le disait de saint Ignace : Cet homme regarde toujours le ciel et parle toujours de Dieu.
Pendant que sainte Thérèse s'entretenait de choses spirituelles avec le P. Vincent Baron,
religieux dominicain, Notre-Seigneur la favorisa d'une vision dans laquelle il lui fit clairement connaître qu'il se trouvait toujours présent à de semblables conversations, et que c'était une excellente manière de le glorifier, que de mettre ainsi ses délices à s'entretenir de lui.