‹ L'état socialiste;Chapitre 10 sur 121 · X INTRODUCTION · texte numérisé non relu

X INTRODUCTION

généralisent avec une prodigieuse vitesse, qui donc, une fois l'uniformité de Toutillage et de l'armement acquise, remportera ? Ce sera toujours le nombre, c'est-à-dire la force brute. Un coup de massue sans art — 35o,ooo hommes qui en écrasent i5o,ooo — détruit en i8i3 à Leipzig la suprématie du peuple économiquement et socialement prédominant en Europe.

Il est permis de penser que Marx n'eût pas tenu le langage de Frédéric Engels, et Engels a reconnu depuis qu'il a parfois exagéré son « écouQinisme ». Il importe peu que les formules de Marx manquent % de clarté explicite. La logique du système les complète. L'économisme apparent de Marx tient à une métaphore. Il a parfois exprimé sa théorie de la lutte des classes en disant que la classe sociale dirigeante se sert de la classe opprimée comme d'un outil. C'est ce qui n'empêche que son système social ne soit avant tout une théorie de V exploitation de Vhomme par Vhomme comme le saint-simXiàdsme lui-même. Et si loin que l'on recule les limites des concepts, si disposé qu'on soit à en effacer le contour, on ne peut dire que l'exploitation soit un phénomène économique. Elle est une main-mise brutale, que se permettent les privilégiés, forts de leur fbrce individuelle ou de la force de l'État, mise à leur service.

On ne se. tire pas de la difficulté en admettant, av^c Paul Kampffmeyer, « une force économique constructive des États » (*). Sans doute, nous savons que l'État remplit aussi des fonctions économiques,

(1) Article cité, p. 494.

iNTRODUdTlOif xi

et qu'il en absorbe davantage à mesure que se complique la vie sociale. Dès le moyen-âge, « le Saint- Empire germanique ressemble à une grande propriété rurale », avec ses fonctionnaires dont le nom même rappelle la division du travail sui* une terre noble. Mais c'est ce qui n explique pas qu il y ait aussi un ordre militaire indéjpendant, d'où les paysans sont exclus. On a beau dire que la spécialisation croissante des besognes exige que le paysan s'attache à sa glèbe (*), et renonce à porter les armes, tandis qu'il confiera le soin de sa défense, moyennant des redevances et des services, à une classe militaire, qui vivra du métier des armes. Ce besoin n'existerait pas, s'il n'y avait auparavant un danger qui menace l'exploitation économique paisible, et c'est ce danger, et toujours par conséquent la force brutale du dehors, qui oblige à constituer au dedans aussi une organisation de la force brutale. Sans doute, pour entretenir cette organisation, il fan* prélever sur le travail pacifique une part sufiisante de plus-values. Mais ultérieurement la classe belligérante est tentée d'utiliser contre les nationaux sa force, alimentée par eux, afin de les pressurer davantage ; ou bien, quand ses prébendes sont menacées, elle crée le danger extérieur, auquel elle était destinée à parer ; et la population productive, intimidée, oft're alors de meilleur gré son

• t (^} Cette spécialisation des besognes n'e&t pas si urgente. On Ta bien vu par le système moderne des armées nationales. Mais le paysan a été systématiquement désarmé par la féodalité, alin qu'on pût le pressurer sans danger. On peut énumérer les ordonnances et les usages qui ont amené ce désarmement de la population roturière.

JCII INTRODUCTION

tribut. C'a été la politique des partis militaires en Europe durant tout le xix« siècle. Pourtant c'est dans cette organisation de la force que consiste avant tout la fonction de l'État présent. Parasitairement cet organisme militaire vit sur Torganisme prx>ductif, dont elle entrave le travail et absorbe le revenu. Il est bien évident que l'existence d'une vie économique, qui alimente sa propre ennemie, l'organisation militaire, est la condition sine qua non qui peut seule rendre possible la croissance parasitaire du militarisme et de l'État policier. Mais une condition sine qua non ne saurait se confondre avec une cause déterminante (*); et on n'a rien expliqué encore de la formation de l'État, quand on a dit les ressources économiques préexistantes dont il vit. Car il n'est pas nécessaire économiquement que. le prélèvement qui est fait sur ces ressources soit utilisé pour créer une organisation d'État militariste et policière.

Abstraitement parlant, le litige ne saurait être entre le 'marxisme et le néo-saint-simonisme de Menger. Mais bien est-il vrai qu'il peut exister entre deux doctrines contraires de la sélection sociale. Les uns disent que la lutte pour la vie existe dans la société comme dans le monde animal ; et, interprétant cette concurrence vitale en un sens individualiste, en arrivent à penser que tout ordre bumaiu engendre spontanément des espèces carnassières et rapaces, comme il est vrai que des espèces carnas-

(*) Voir là-dessus les considéra lions décisives de Charles SeignoboR. De la méthode historique appliquée aux sciences sociales.

iNtRODtJCtlON XllI

sieres et rapaces, par le seul jeu des lois de sélection, sont arrivées à vivre au détriment des espèces pacifiques dans le monde animal. C'est la doctrine de Nietzsche. Mais d'autres objectent que c'est là un aspect de la réalité, et non toute la réalité ; que iVunion pour la vie, dès le monde animal, est destinée à assurer la survivance à ceux qui, par elle, s'élèvent à une existence mieux défendue et plus richement diversifiée. Cela est vrai dès le monde organique le plus infime ; et les sociétés humaines les plus bouleversées ne durent que par ce qu'il subsiste eh elles de solidarité, en dépit des divisions. La horde des « fauves blonds » et des conquéi*ants pétrisseurs de peuples n'est pas si fréquente que le veulent dire les théoriciens aristocrates ; et ce qui dicte des lois aux plus primitives tribus, c'est avant tout la nécessité vitale de coordonner le travail pacifiquement.

Comme les espèces fauves terrestres, aériennes et aquatiques semblent menacées d'extinction dans le règne animal, ainsi, dans le règne humain, les races de proie et les castes belligérantes semblent devoir mourir d'inanition par suite de la révolte concertée des classes travailleuses. Ainsi pense le solidarisme des radicaux français, enclins au socialisme, et le communisme libertaire de Pierre Kropotkine (*). Nul doute que les deux théories n'aient des faits historiques nombreux à alléguer. Il ne s'agit donc pas tant de réfuter ces théories que de se rendre compte du nombre des faits qu'elles expli-

(^) Voir le beau livre de Pierre Kropotkine, Mutual Aid^ 1903 ; et Léon Bourgeois^ Solidarité, 1895, 2» éi. 19()3,

XlV iNtHOnÙCTlON

quent, et de les débarrasser des analogies biologiques, où elles s'attardent. L'événement de la démocratie et la tendance contemporaine au désarmement auraient alors un sens plus profond qu'on ne croit, et signifieraient un passage de la sélection par concurrence destructive à une sélection par Taidc/ mutuelle.

Anton Menger n'a pas approfondi jusqu'à ces postulats extrêmes sa doctrine de 1' « Etat individualiste de la force ». C'est pourquoi il est hésitant aussi dans ses conclusions pratiques. Une des formules lés plus fréquentes chez lui, c'est celle de l'intérêt limité des problèmes politiques. « Les conditions politiques », à l'entendre, « ne touchent pas très profondément à la vie interne des peuples ; et ces derniers ont souvent subi des changements brusques de constitution politique sans que leurs intérêts vitaux aient été lésés notablement » (livre III, ch. vu). (( Les révolutions politiques ne remuent guère que l'écume qui flotte sur la vague mouvante de la vie des peuples ; car elles ne se proposent pour l'ordinaire que de faire passer le pouvoir politique d'une coterie à une autre coterie » (livre IV, ch. m). « Rien n'atteste autant les brillantes capacités politiques du peuple romain que ce fait que jamais la plèbe n'a voulu rompre la communauté politique avec les patriciens, pour des litiges politiques » (livre II, ch. ix).

On ne reconnaît pas dans ces affirmations le théoricien, à qui Paul Kamptfmeyer a cru devoir attribuer la croyance en une « force créatrice de l'État, placée au-dessus de la société ». S'il est vrai qu' « avec un^e armée solide et une bonne police on

Page 1