XXX INTRODUCTION
On devine maintenant à quelles objections donnera lieu le projet législatif concret d'organisation socialiste, auquel Menger veut préparer Topinion. 11 sait la difficulté d'un socialisme d'État qui concentrerait d'un coup aux mains du pouvoir central la besogne impossible d'une gestion de toute la production nationale. « La concentration de l'activité économique devra suivre la même marche prudente que celle du pouvoir politique, qui. comprit d'abord la famille et la tribu, puis la commune, et s'étendit ensuite à des organisations de plus en plus vastes, jusqu'à rendre possibles les Empires mondiaux de l'antiquité, du moyen-âge et des temps modernes » (livre III, ch. vi). L'élément dernier de l'organisation économique sera, pour Menger, la commune^ qu'il faut évaluer moyennement à 2.000 habitants ; et c'est un socialisme communaliste que le sien. Mais, sans doute, des autorités économiques plus hautes, d'arrondissement, de département, d'État, contrôleront et, dans une mesure qu'il faudra débattre, dirigeront cette activité communale (livre III, ch. v). Et l'on distingue bien les avantages qu'une organisation communaliste présente en effet. Le socialisme municipal permet mieux qu'une organisation plus vaste d'établir un rapport entre le travail et le salaire ; et il faut que le salaire ne soit pas seulement une expression nominale et monétaire, mais une assignation sur un ensemble réel de services et de denrées nécessaires à la vie .
Seule aussi, la commune peut être pratiquement rendue responsable, si un habitant se trouve lésé
ÏNtlIODÙCtlON XXXi
dans son droit à V existence. Ce droit doit donc être attaché, pour les infirmes, comme pour les ouTriers en chômage, au domicile communal ; et il appartiendrait aux autorités d'octroyer impérativement aux citoyens le droit de domicile dans les communes les plus capables de satisfaire vraiment à leur obligation d'assistance. Bien entendu, il faut alors acheter ce droit au travail, joint au droit de vivre pour les infirmes, par le sacrifice de la liberté de domicile (livre It, ch. vi), et on conviendra que ce sacrifice est lourd.
Il est d'autres sacrifices qu'il faudrait consentir pour réaliser la forme concrète de Forganisation économique proposée par Menger et qui serait, dans chaque commune, le groupe des travailleurs. 11 ne faut pas confondre ces groupes mengeriens avec les ateliers sociaux volontaires d'un Louis Blanc ou d'un Lassalle. Pour Menger, il appartient à la commune de les fonder et de les dissoudre. Elle nomme les chefs responsables qui dirigent le travail, et « qui disposent du pouvoir disciplinaire ». Le salut de la République sociale future est au prix de cette discipline rigide. Mais de même que cette prospérité matérielle suppose un renoncement absolu à l'autonomie individuelle, les groupes d'ouvriers communaux renonceraient aussi à se fédérer entre eux, par syndicats nationaux professionnels ou par fédérations communales. Menger prévoit les confiits d'intérêts les plus rudes, si l'on permet aux intérêts professionnels exclusifs de s'organiser en grandes armées syndicales; et c'est la liberté syndicale qu'il faut sacrifier au souci de la bonne entente économique entre producteurs et consommateurs.
XXXII iNtRODUCTION
II est certain que le danger décrit par Menger, mais que Louis Blanc et Rodbeii.us avaient déjà signalé, n'est pas négligeable. Il ne peut être contesté que des législations inteixiisant la liberté de coalition et d'association aient été longtemps efficaces. Encore est-il vrai qu'elles ont du céder à la poussée ouvrière. Il faut se dire que celles-là parmi les organisations possibles de travailleurs naîtront nécessairement qui donnei^ont le plus de force aux revendications ouvrières. Si la République sociale est fondée jamais, ce sera pour une grande part par Teffort des syndicats ouvriers nationaux ; et pour la même raison ce sont eux qui resteront les soutiens pendant longtemps de la République sortie d'eux . Ce n'est pas une raison suffisante de sacrifier une liberté précieuse, comme est la liberté syndicale, que de prévoir qu'il peut en naître des conflits futurs. Le problème est plutôt de rattacher le mouvement syndical au mouvement corporatif, de telle façon que les syndiqués soient intéressés comme consommateurs à ne pas abuser de la situation que le syndicalisme leur assure comme producteurs (*).
Il n'y a rien à redire à l'efficacité pratique des moyens préconisés par Menger pour amener la transition au régime socialiste. Une mesure révolutionnaire inaugurerait l'ère nouvelle : la socialisation de toutes les grandes propriétés, foncière, industrielle, commerciale et financière (livre IV, ch. iv). Il ne saurait être question, comme dans l'expropria-' tion actuelle pour cause d'utilité publique, d'accorder
(*) Voir Sldney et Béatrice Webb, Problems of modem industry. p. 192-2U8: et Oppenhelmer, Die Siedelmgsgenossenachatt^ 1899, p. 126 sq.
INtRODUCTlON X3CX1I1
aux propriétaires, même viâgèrement, une indemnité équivalente à la valeur socialisée. Une rente modérée, suffisante à couvrir des besoins raisonnables, leur serait accordée, à eux et à leurs enfants (livre IV, ch. iv). Avec les ressources qui de la sorte afflueraient dans ses caisses, l'État créerait, autoritairement, des communes socialistes. Menger n'imagine donc pas, lui non plus, que la création de rÉtat socialiste puisse être soudaine. Le régime social à venir ne sera fait d'abord que d'enclaves éparses dans l'ancien régime de la propriété et de l'échange privés, comme la propriété féodale au moyen-âge n'a compris au début que des enclaves encastrées dans la propriété allodiale, que toutefois elle devait absorber à mesure. Ainsi la propriété privée serait absorbée lentement, parce que la petite et la moyenne propriété ne résisteraient guère aux mesures de protection ouvrière que le nouveau droit de Qwre obligerait à leur imposer (livre IV, chap. v). Et la difficulté même de gérer la propriété privée augmenterait à mesure que les conditions de vie plus avantageuses des communes socialistes y feraient affluer les travailleurs. Une collectivisatiou croissante des services de circulation des denrées (par exemple l'institution d'entrepôts communaux et nationaux de céréales) suppléerait à la socialisation de la production dans les industries où cette dernière mesure serait différée pour des raisons d'opportunité. Encore ces vestiges de propriété et de droit privé ne subsisteraient qu'à titre de tolérance et par mesure de transition ; et tout citoyen qui serait une fois entré dans la commune socialiste ne serait plus autorisé à en sortir.
iLXXiV Introduction
Il est historiquement très vrai, comme dit Meiiger, que des moyens analogues ont déjà été employés dans les révolutions du passé (livre IV, ch. vi). Ni la socialisation d'un fragment important de propriété privée, ni la monopolisation de la vente et de la production d'une denrée par TËtat, ni la création de colonies d'État ne sont choses neuves. La coordination de ces mesures généralisées serait seule une nouveauté. Il est infiniment probable que plusieurs industries sont sur le point d'être monopolisées par l'Etat (ex. : celle de l'alcool, du sucre, les industries minières) selon la méthode mengerienne. Et, comme une politique réaliste ne se prive d'aucune force, il ne peut venir à la pensée de la démocratie socialiste de se priver, le cas échéant, du moyen d'action très puissant que mettrait à son service une socialisation par l'État. Encore cependant ne faut-il pas se tromper sur le pouvoir de l'initiative privée. Les coopératives de consommation, munies de leurs ateliers de production et affiliées bientôt aux syndicats agricoles, ou exploitant elles-mêmes leurs domaines d'agriculture coopérative, vaudront sous peu, même comme force d'expansion, l'initiative de l'Etat. Elles \ aussi équivaudront à des assurances contre le chômage. Par les conditions qu'elles accorderont à leurs ouvriers, elles feront le vide dans les exploitations patronales. Par leur fédération croissante elles engloberont la production et la consonmiation de tout le territoire, et réaliseront la république sociale par la liberté (*).
(*) Voir notre Étude sur le Rôle social des coopératives, (Revue de Métaphysique et de Morale. Janvier et juillet 1899).
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