‹ L'état socialiste;Chapitre 30 sur 121 · REMARQUES PRELIMINAIRES · texte numérisé non relu

REMARQUES PRELIMINAIRES

Tous les régimes jaridiques qui ont existé jusqu'ici ont eu pour fondement dernier la force ; c'est la raison pour laquelle ils ont toujours visé à servir la petite minorité des puissants aux dépens des larges masses populaires. Les systèmes juridiques de T Antiquité, le Droit grec et le Droit romain, manifestaient ouvertement ce caractère paf l'institution de l'esclavage ; ils livraient aux maîtres, pour qu'ils s'en servissent selon leur bon plaisir, la partie de beaucoup la plus considérable de la population. Le régime féodal, qui s'est maintenu pendant le Moyen- Age et jusqu'à une époque avancée du dix-huitième et du dix-neuvième siècles, possédait, lui aussi, dans le servage, une institution juridique qui avait le même but et eut le méme.résultat.

4 l/ÉTAT ET LE 1>H01T EN GÉNÉRAL

La grande Révolution française elle-même, dont l'action se développe aujourd'hui encore, n*a fait que masquer le mal ; elle ne Ta pas supprimé. Sans doute» la Révolution française et les mouvements qui se rattachent à elle ont aboli la dépendance personnelle des masses vis-à-vis de personnes déterminées et ont fondé Tordre économique sur le système de la liberté des contrats ; mais comme celte liberté n'est qu'apparente et que, daps les contrats importants, riches et pauvres, puissants et humbles sont en antagonisme, il se trouve que les non-possédants, malgré Fabolition de la dépendance personnelle, sont restés, en leur qualité de classe populaire, assujettis aux riches tout comme auparavant. En dépit d'innombrables tentatives faites par les classes inférieures pour réformer en leur faveur Torganisation de l'État ct-de la société, un système juridique poursuivant le bien de la masse et non celui de la petite minorité des puissants est encore à créer, en théorie et en pratique.

Le premier soulèvement des classes inférieures qui, après plusieurs essais infructueux, eut du moins un résultat extérieur, fut le christianisme. Le christianisme primitif n'avait nullement — et il ne pouvait en être autrement dans un programme de pauvres gens — cette préoccupation presque exclusive du supra-sensible qu'il reçut, par la suite^ de l'influence des classes dominantes. Les premiers chrétiens espéraient que le Christ reviendrait bientôt, glorieusement, dans les nuages^ et qu'il fonderait un magnifique royaume terrestre où les premiers seraient les derniers, les derniers les premiers, et où tout chrétien qui aur.ait abajidoQn.é«

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pour TaïuQur du Christ, fortane et famille, serait dédommagé au centuple (*). Les premiers chrétiens asp^fj^ient donc, comme les réformateurs sociaux de notirë époque, à un état social favorable aux pauvres; la seule différence est que rétablissement du nouvel ordre des choses^ devait résulter, d'après la conception chrétienne primitive^ d'un miracle.

Mais, au temps où naquit le christianisme» le milieu n'était nullement favorable à ces aspirations. Une seule personne exerçait un pouvoir absolu sur toult^ la partie connue du globe ; partout dans l'empire romain une foule prodigieuse d'esclaves était en présence d'unnombre relativement petitd'hommes libres ; et ceux-ci de leur côté se divisaient en deux catégories, les uns démesurément riches ^ les autres pauvres à mendier. On ne peut donc s'étonner que les anciens chrétiens aient perdu le courage de se raidir contre cet océan d'injustice et de violence et de revendiquer les droits des pauvres dès ce monde terrestre. C'est pour cela, et aussi parce que le retour miraculeux du Christ ne se produisit pas, que Ton ne tarda pas à situer le royaume de Dieu en un autre monde où les destinées humaines trouveraient leur juste compensation. Par là le christianisme fut dépouillé de son caractère social; par là aussi l'attention des foules fut détournée des conditions de leur existence terrestre ; cette existence n'apparaissait plus désormais que comme une préparation passagère è, la vie éternelle dans l'autre monde, dans

(•)'St Mathieu, 19, 27-30. SI Marc, fO, 28-3*. St Luc, 10,28-30. Apocal., 20, 4sqq.: 21, 1 sqq. Cf. D. Strauss, ChnstlicheGlaubensi^kre, t. U (18U>,p.§3a^.

() l'état et le OHOIT EN GENÉRAJ.

le l'oyauDie de Dien. Aussi voyons-nous que les mouvements populaires, pendant les deux mille ans qui ont suivi, revêtirent presque exclusivement un caractère religieux, et que les courants sociaux qui s'y sont mêlés ont été dans leur but comnie dans leur résultat sans grande importance.

Ce n'est que pendant la Révolution française, le sentiment religieux ayant été considérablement aiFaibli par la Réformation et par le mouvement philosophique du dix-huitième siècle, que les masses s'éveillèrent de leur sommeil. Cç grand mouvement populaii*e ne fut essentiellement, il est vrai, que le règlement du conflit survenu, touchant des questions presque exclusivement politiques, entre la royauté et les classes privilégiées d'une part, et, d'autre part, la bourgeoisie grandissante ; les chaînes économiques qui accablaient les classes non possédantes furent seulement peintes de neuf : elles ne fuirent pas brisées. Mais pour la première fois — et ce fait assure à jamais à la Révolution française son importance — les classes inférieures se dressent sans obéir à des motifs religieux, apparaissent comme étant dans l'État la force motrice, et obtiennent, par leui's luttes, de grands résultats, dont une partie seulement ont pu être annulés par la suite.

Depuis, les eftbrts des classes inférieures pour créer un ordre juridique conforme à leurs intérêts nont jamais entièrement cessé. Jusqu'à la Révolution de Juillet (i83o), les mouvements populaires poursuivirent, exactement comme la grande Révolution française, des buts surtout politiques ; depuis cette époque, le socialisme a conquis dans la conscience des masses une prépondérance marquée.

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