‹ L'état socialiste;Chapitre 31 sur 121 · L ANARCHISME · texte numérisé non relu

L ANARCHISME

La première question à laquelle la théorie socialiste doit répondre est celle de savoir si TÉtal est nécessaire pour que les hommes puissent vivre en commun d'une manière pacifique. C'est le problème de Tanarchisme, qui a pris une si grande importance au xix« siècle. Sans doute, si l'on se borne à formuler scientifiquement les rapports des forces en présence, on peut aisément négliger la discussion des théories anarchistes. Mais si Ton veut juger les institutions humaines en se plaçant à un autre point de vue que celui du droit en vigueur, il est impossible de ne })as se demander si cette masse énorme de contrainte et de déplaisir qui est inséparablement liée à l'existence de l'État, quelle qu'en soit la forme, ne repose pas par hasard simplement sur un préjugé invétéré.

L'idée centrale de tout système anarchiste est que le libre jeu des forces et des passions humaines suffît à garantir une vie en commun harmonieuse, même aux plus hauts degrés de la civilisation. Cette vue fondamentale n'appartient pas en propre à Fanarchisme : i)lus d'un libéral, plus d'un socialiste, Bastiat et Fourier, par exemple, ont soutenu des

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opinions semblables (*). Mais Fanarchismc seul a résolument déduit de cette manière de voir cette <;onclusion que Fénorme appareil de TÉtat et de rÉglise, au moyen duquel se réalise dans notre société l'adaptation réciproque des actions humaines, doit être supprimé comme inutile et même comme nuisible.

Notre régime actuel, qui est en apparence celui d^tin État réglementant toutes choses, est cependant fortement imbu d'éléments anarchistes. Tout com* merce qui demeure pacifique, au moins dans la règle, bien que pouvant donner lieu à des différends qui ne sont du ressort d'aucun juge, a un caractère anarchiste. Or, les États qui forment la grande communauté civilisée de l'Europe et de l'Amérique vivent côte à côte, sans juges, à l'état de paix; leurs nombreux différends sont vidés dans l'immense majorité des cas par des transactions, et il n'y a que les conflits d'intérêts les plus importants qui soient tranchés par la guerre. De même les sphères d'influence des plus hauts détenteurs de l'autorité (gouvernement et parlement, État et Église) se heurtent sur tous les points ; mais ou bien les conflits qui se produisent demeurent pendants, car il n'y a pas ici non plus de juge compétent, ou bien ils se terminent, comme là, par des compromis. Même dans le

(*) Bastiat, Harmonies économique» (1850), dans les Œuvres complètes, t. VI (1835), p. 2, 22. Fourier, Le nouveau monde industriel et sociétaire (1829), p. 57 sqq. {Œvvres complètes, t. VI, 3" éd. [1848], p. 47). 11 est de fait que l'on trouve déjà ehez Fourier et chez ses disciples à mainte reprise la note anarchiste. Voir Fourier, l. cit, p. 34 (Œuvres complètes^' t. VI, p. 113 sqq ); Considérant, Destinée Sociale, 1. 1 (1837), p. 25 sqq.

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domaine des relations privées, relations qui se trouvent, par suite d'une évolution de plusieurs milliers d*années, soumises de la manière la plus complète à Tempire du droit civil, la famille, au point de vue des personnes, offre l'exemple d'un groupement à moitié anarchiste. Les rapports personnels, notamment les relations sexuelles des époux, puis les relations entre les parents et les enfants, ne sont placés que pour une faible part sous la protection du droit et des tribunaux sans que la vie commune de la famille perde son caractère pacifique ou cesse d être. Et le cas assez fréquent de parents vivant et faisant ménage commun pendant de longues années, sans contrainte extérieure et sans autorité légale, avec leurs enfants devenus majeurs, peut servir de modèle parfait d'un groupe anarchiste.

Ce régime qui ne connaît ni lois ni tribunaux^ l'anarchisme veut l'étendre à tous les domaines de la vie sociale, en particulier à réconondie et à l'adml- ^isti^ation. Dès lors, notre Etat actuel, qui règne et qui commande, et dont les ordres sont précisément les lois, doit disparaître et se transformer en une organisation d'un caractère économique; cela est évident. En ce qui concerne cette négation de l'État militaire et bureaucratique, le socialisme (') est entièrement d'accord avec l'anarchisme. Il n'y a sur ce point, entre les deux conceptions, qu'une diffé-

(M Engels, Herrn Eugen Dilhring's Umwaelzung der Wrssenschaft (1877),p. 233, 234 ; Die Eiilwicklung des Sozialismus von der Utopie zur Wissenschaft (1882). p. 43 ; Bebel, Die Frau in derVergangenheit^ Gegenwart und Zukunft (1883), 25" édition (1895», p. 336. 396, 397 (trad. franc. La Femme dans le passé, le présent et l'avenir, p. 251, 298, 299).

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rence marquée : c'est que le socialisme veut prendre pour point de départ TEtat tel qu'il s'est formé au cours de milliers d'années et le transformer radicalement selon ses théories, tandis que l'anarchisme cherche à donner à la vie sociale une base absolument nt)uvelle. Désormais l'organisation de la société humaine ne doit plus reposer comme jusqu'à ce jour sur la contrainte ; tous les éléments de la société anarchiste, le groupe, la commune, la province et les organismes supérieurs doivent être fondés et se maintenir par de libres contrats des intéressés (*). Alors que le vieux droit naturel donne pour fondement aux États existants, même quand la tyrannie la plus hideuse et la pire exploitation des masses marquent cette hypothèse au coin de l'impossibilité, un prétendu assentiment des peuples impliqué dans un contrat social nébuleux, l'organisation sociale anarchiste veut reposer dans tous ses éléments sur le principe de l'assentiment explicite et sur lui seul.

Toutes les écoles anarchistes veulent donc détruire l'Etat actuel, qui règne et qui commande, ainsi que son pouvoir de légiférer et de contraindre, et mettre à sa place une organisation administrative qui repose sur le contrat des intéressés ; mais dans leur manière de concevoir l'organisation future de la vie économique il existe une opposition radicale. Le vieil anarchisme est individualiste et veut conserver

(*) Proudhon, Idée générale de la Révolution au XIX' siècle, {1851), p. 125-199. Kropotkine, La conquête du pain (1892), 5* édition (isuS), p. 104, 116, 136, 203. Most, Die frète Gesellschaft (i88i), 3* édition (1844), p. 55-58. Grave, La société future (1895), cil. 13. Tucker, fnstead ofa book (1893), 2« édition (1897), p. 31-33.

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récononiie privée de Tordre social actuel ei la propriété privée qui en est inséparable. Au contraire, les théories anarchistes nouvelles demandent que le soin d'organiser la production et la consommation des biens et des services appartienne à des groupes libi'ement formés, entre les mains desquels devront par suite se trouver tous les biens, et notamment les moyens de production. L'anarchisme sous sa nouvelle forme est donc essentiellement communiste.

D'après rancienanarchisme,parmi les principaux représentants duquel on peut nommer Godwin, Proudhon et en un certain sens Slirner, l'individu doit satisfaire ses besoins comme il Ta fait jusqu'à ce jour en déployant son activité sur la base de Téconomie privée ; mais l'État autoritaire, sa législation et sa justice doivent disparaître. A vrai dire, les théoriciens anarchistes, pour rendre quelque peu accej)table un état de choses aussi plein de contradictions, sont forcés de supposer l'existence de conditions absolument irréalisables. C'est ainsi que Godwin, qui veut conserver l'économie individuelle et la propriété privée, demande que la fortune soit répartie d'une manière égale entre les membres de la communauté, mais aussi que tous les compagnons, en vertu d'une métamorphose totale du cœur humain, soient prêts en tout temps à abandonner leur part de fortune à quiconque peut, grâce à elle, satisfaire un besoin plus urgent (*). Et l'anarchisme de Proudhon suppose comme condition nécessaire, au point de

(M Godwin, Enquiry concerning polUical jiasiice 11793), 3'- (édition (1798), t. II, p. 420-430, 432, 433, 497, 49S, f)02..Sup

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v«(e économique, que chacun puisse recevoir des prêts sans intérêt dé la future Banque du Peuple et se procurer ainsi les moyens de production nécessaires pour faire fructifier son ti'avail, ce qui doit nécessairement avoir pour conséquence la suppression presque complète de l'opposition qui existe entre riche et pauvre (*).

Enfin le système anarchiste de Stirner part de cette idée chimérique que la vie commune et l'action commune sont possibles dans une société sans Etat et sans droit, même si tous ses membres, au lieu de posséder les plus hautes vertus du sacrifice, sont uniquement conduits par un égoïsme sans frein O.

Le nouvel anarchisme est au contraire avant tout communiste. Des groupes librement formés. pourvoient à la satisfaction de tous les besoins, en particulier à la production et à la répartition de la nourriture, des vêtements, des logements ; les buts poursuivis par ces groupes, leur étendue territoriale, le nombre de leurs membres sont fixés au gré des intéressés. Sur l'organisation intérieure de ces groupes, qui pourtant doivent former la base de la société anarchiste, et aussi sur leurs rapports, les systèmes anarchistes ne nous apprennent pas grand

la doctrine de Godwin, voir Menger, Das Recht auf denvoUen Arbeilsertrag (1886), 2« édition (1891), p. 40 46 (trad. française, Le Droit au Produit intégral du travail, p. 58-66).

(*) Proudhon, Idée générale y p. 337. Sur le projet d'une Banque du. Peuple, voir Menger, loc. cit., p. 76-81 itrad. française, p. 166-112).

(*) Max Stirner, Der Einzige und sein Eigentum (1845), p. 5-8 et passim. '

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qu'il faudrait en venir à une répartition ; celle-ci, à vrai dire, en l'absence de toute autorité publique, ne serait pas sans soulever de grandes difficultés ('). La quantité et la nature du travail à fournir doivent également être laissées à la libre appréciation des compagnons, ainsi qu'il résulte nécessairement du principe même d'un ordre social sans État (').

Telles sont les idées^ fondamentales de l'anarcbisme, dans la mesure où il est possible de donner une vue générale de cette doctrine d'après les systèmes anarchistes qui se contredisent sur tant de points.

Si maintenant on demande quelle est la valeur pratique de ces idées, il n'y a qu'une chose à répondre : c'est que l'établissement ainsi que le fonctionnement des institutions anarchistes doit nécessairement se heurter à d'insurmontables difficultés.

En ce qui concerne tout d'abord l'établissement de la société anarchiste, la plupart des écrivains s'accordent à dire qu'après la victoire de la Révolution Sociale les richesses existantes devront être simplement prises à leurs possesseurs sans aucune indemnité ('), Cette colossale expropriation par la

(*) Kropotkine, La conquête du pain, 5* édition (1895), p. 79, 116. Elisée Reclus, Véoolulion, la révolution et Vidéal anarchique (1898), 4' édition (1898), p. 137, 138. Mackay, Die -Ânarchisten (1893), p. 126.

(') Kropotkine, La conquête du pain, p. 203 sqq. Grave, La société future^ ch. xix. Morris, News from nowhere (1891), 6" édition (1899), p. 102 (Irad. franc.. Nouvelles de nulle part, p. 151).

(3) Kropotkine, Paroles d'un récolté, p. 337 (cf. p. 339) ; La conquête du pain, p. 57 sqq. Most, Die freie Gesellschaft, p. 72. Tucker, Instead of a book, p. 387 sqq.

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force ne pourrait déjà pas être pratiquée sans les pires violences, même après le triomphe complet de la cause révolutionnaire, et Tordre de la production et de la consommation serait de toute nécessité et pour longtemps profondément troublé. Mais même si Ton suppose réalisé un pareil bouleversement de tout ce qui est, si immense que le monde n'en a pas encore vu de semblable, une question se pose aussitôt impéineusement : celle de savoir comment, sans État et sans loi, la masse prodigieuse des richesses doit être répartie entre les innombrables groupes librement formés et comment les travaux économiques si infiniment divers qui sont nécessaires seront assurés à la société. Car qui peut douter que tous les groupes, même si Ton admet comme possible une renaissance morale complète de F humanité sous l'action des idées anarchistes, ne veuillent avoir les champs les plus fertiles, les fabriques les mieux organisées, les maisons les plus agréables et les plus saines ? Et de même il est hors de doute qu'avec une entière liberté dans le choix des métiers, l'arboriculture et la floriculture, la musique et d'autres professions saines et agréables trouveront beaucoup de prétendants, alors que les travaux malsains et sales, comme par exemple le balayage des rues, l'écurage des canaux et la fabrication des allumettes n'en trouveront point. La plupart des écrivains anarchistes s'en tiennent, sur ce problème capital de l'anarchisme , à quelques phrases générales et vagues (*). Et pourtant il s'agit ici de la situation économique

(M Cf. par exemple Kropotkine. Fm conquête du pain^ p. 47 sqq. Most, Die freie Gesellschajt, p. 21.

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des individus et des groupes, et par suite, au sens propre, de questions vitales qui, en Tabsence de toute organisation étatique et légale, ne pourront guère être tranchées que par la force. D'une semblable guerre de tous contre tous, au sujet des intérêts économiques les plus graves, il ne peut résulter, une expérience qui remonte à des siècles nous renseigne, que la tyrannie militaire, c'est-à-dire la plus forte mais aussi la plus détestable des formes de l'État.

Mais le fonctionnement des institutions anarchistes ne rencontrerait guère moins de difficultés que leur établissement. Depuis des milliers d'années les masses ont été dirigées, presque sans reserves, au point de vue politique par leurs gouvernements, au point de vue économique par les entrepreneurs; toute l'organisation de leur existence leur était imposée d'en haut au moyen de lois et d'ordres. Et voici que l'anarchisme exige de ces masses, jusqu'ici toujours tenues en tutelle, que chaque individu, par ses contrats avec de nombreux groupes, écrive pour ainsi dire lui-même le code ^ui devra régler ses rapports avec ses semblables. Comme une pareille tâche dépasse de beaucoup les forces intellectuelles du plus grand nombre, on en viendrait naturellement à utiliser pour les divers contrats de groupes des formulaires fixes, et ceux-ci prendraient très vite la force de lois, sous un. nom peut-être différent. Nous pouvons observer des milliers de fois dans l'histoire des peuples un semblable passage de la convention à la loi, delà liberté à la contrainte. Le Christianisme n'était primitivement rien d'autre qu'une alliance fraternelle reposant sur

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le libre consentement des compagnons ; assei vite cette alliance fraternelle se transforma en une èom-munauté juridique investie d'un pouvoir législatif et coercitif très étendu.

Cette estimation trop haute du principe du contrat, que nous trouvons, depuis Proudhon (*), chez la plupart des anarchistes, résulte de ce que les doctrines anarchistes tii'cnt leur origine du libéralisme extrême, dévolution actuelle du droit tend à corriger cette erreur de la conception libérale et à protéger les masses contre les conséquences funestes de leur liberté de contrat. Sans doute, dans la société anarchiste, l'union de la possession du sol et du capital entre les mains d'un petit nombi*e de patrons, et par suite la cause la plus importante de l'oppression économique, aurait disparu; mais tous les autres éléments de supériorité intellectuelle et économique continuemient d'exister. En particulier, de grands groupes bien administrés, s'ils s'occupaient surtout de la production et de la répartition des subsistances et autres richesses indispensables, arriveraient très vite à une situation semblable à celle des entrepre- . neurs actuels et provoqueraient par suite dans les masses le désir d'un nouvel ordre politique. Aussi bien, le jour où le rapport des forces sociales en présence permettrait l'établissement d'une société anarchiste, le pouvoir qui en résultei^ait favoriserait exclusivement les masses, tout comme l'État actuel favorise les classes cultivées et possédantes. Car dans la société présente le tort qui est fait aux masses provient non pas de l'État et de la loi en soi, mais

(*) Cf. en particulier Proudlîon, Idée générale^ p. 235-237.

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des relations de force qui dominent Tun et Tautre* Si toute la base contractuelle de Toi^anisation anarchiste est vicieuse, le système de groupement que recomjnandent la plupart des théoriciens est particulièrement mal approprié au but. Sans doute de nos jours de très nombreux besoins, économiques, humanitaires, scientifiques et artistiques, obtiennent satisfaction, grâce à un système très développé d'associations, de la libre initiative des intéressés, et ce fait peut avoir déterminé Proudhon et ses successeurs à concevoir le groupe librement formé, selon le modèle tracé par Fourier (*), comme devant être la cellule, pour ainsi dire, de l'organisme anarchiste. Mais la société (Gesellschaft) et la communauté (Gemeinschaft)^ qui dans notre droit actuel correspondent au groupe anarchiste, sont des formes juridiques extrêmement complexes qui n'apparaissent que trop souvent, selon le vieil adage des juristes, comme une source fort abondante de diflerends (Conimunio mater rixarum). Si donc on ne croit pas, en utopiste, à une métamorphose complète du cœur humain sous l'action de ranarchisme, il faut bien prévoir que celui-ci, par son système de groupes, multiplierait à Tinfini les querelles entre les compagnons, alors que d'autre part, en supprimant l'État, il supprimerait tout moyen de les vider pacifiquement.

A côté de ces difficultés plutôt juridiques, l'orga-

(*) Dans le système de Fourier et de ses disciples, la base de tout le mécanisme social est constituée par les groupes et séries, c'est-à-dire par les libres associations d'un certain nombre de personnes. Celles-ci les forment, en vue, de la consommation et de la production, au^ré de leurs inclinations et de leurs passions.

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nisation par groupes soulève plus d'une difficulté d'ordre économique. Au point de vue économique le groupe est une institution efficace quand ses ftns sont faciles a atteindre et sont par suite à la portée de rintelligence de tous les compagnons ; c'est le cas, par exemple, pour la production et la distribution des richesses. Mais s*il s'agit au contraii^ de buta éloignés dont l'importance n'apparaît qu'à une réflexion plus pénétrante, on ne pourra abandonner le soin de les poursuivre à la libre initiative des masses qu'en s'entourant de grandes précautions. Faire autrement serait manifestement estimer trop haut la nature humaine. Confier uniquement à des groupes librement formés l'organisation de l'instruction primaire, équivaut à priver d'instruction une partie considérable de la population ; Texpérience de ce qui se passe dans les pays où n'existe pas l'obligation scolaire le prouve ; c'est pour({uoi quelques-uns des anarchistes, même les plus conséquents, admettent précisément sur ce point une coercition étatique (*). Mais la situation est la même pour les autres formes d'activité qui, dans la société actuelle, ne rapportent pas de profit pécuniaire et que pour cette raison la classe des entrepreneurs abandonne volontiers à l'État et aux organisations publiques : par exemple l'hygiène, la construction et l'entretien des routes et des canaux, enfin une grande partie du domaine de l'art et de la science. Nous aurions à formuler des objections plus graves encore, en nous plaçant au point de vue économique, contre cette revendication du nouvel anar-

(<) Most, Die freie Gesellschaft, p. 4S, 43.

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chisme : à chacun selon ses besoins. Mais eiie n'appartient pas en propre à Tanarchisme ; la théorie anarchiste Ta même empruntée au communisme autoritaire, et pour cette raison elle ne pourra être discutée qu'en même temps que les principes de la répartition communiste (*).

Pour les raisons exposées ici, raisons que Ton pourrait aisément multiplier, nous ne pouvons à aucun point de vue considérer Tanarchisme comme la forme future de notre société. Toutefois ces théories si extrêmes contiennent un élément de vente. Certes, notre société actuelle, qui est dominée par les intérêts de petits groupes, ne pourra jamais renoncer à l'emploi le plus étendu de la coercition. Assurément aussi l'humanité ne pourra jamais se passer entièrement de l'État, de sa législation, de son poavoir de punir et de contraindre. Mais si un jour le bien de tous devient vraiment le but de nos institutions sociales et que celles-ci aient pour effet d'éduquer les masses populaires, de les élever à plus de culture et à plus de dévouement, le domaine qui pourra être laissé à leur libre activité sera plus vaste que nous autres, éternels mineurs, nous n'oserions aujourd'hui le rêver.

(*) Voir plus bas, livre II, chap. vu.

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