CHAPITRE III
Nous admettons donc comme nécessaire un état de r humanité où Ja paix des relations sociales ne soit pas abandonnée au libre jeu des forces politiques et économiques, mais où, au contraire, les hommes qui vivent dans un pays déterminé soient soumis à des autorités ayant le droit et le devoir de la réaliser, s'il le faut, par la force. Nous tenons, par suite, pour indispensable l'existence d'un État et d'un régime étatique chez tout peuple qui a dépassé les premiers degrés de la civilisation. Mais ce large cadre peut se i*emplir de contenus infiniment divers.
Avant d'envisager, au sein des diverses formes d'État possibles, les oppositions qui nous intéressent ici spécialement, signalons rapidement la différence qui sépare l'État de Dieu ou Cité divine de l'État laïque ou Cité humaine (*). Si un État considère la perfection religieuse de ses citoyens comme le but essentiel de son activité ; si cette existence terrestre lui apparaît seulement comme uu pèlerinage passager qui doit conduire à une existence bienheureuse dans un au-delà supra-sensible ; bref, si le ressort déterminant de l'action de l'État se trouve, non
(^) Voir plus bas, livre III, cli. i.
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dans les fins terrestres des hommes, mais dans leur rapport à Dieu, nous avons affaire à un État de Dieu, qui sera naturellement soumis à la domination des prêtres et revêtira, par suite, un caractère thcocratique. Au temps où la civilisation du Moyen- Age était dans son plein épanouissement, TÉtat de Dieu fut, au moins en principe, la forme d'État dominante, bien qu'à vrai dire, même alors, la subordination des aspirations terrestres aux fins religieuses n ait jamais pu être réalisée, même par à peu près. Mais, depuis la fin du Mojren-Age, l'évolution historique a conduit partout à la laïcisation de l'État. Celui-ci considère aujourd'hui comme son unique devoir de protéger les intérêts terrestres, et il abandonne aux difierentes communautés religieuses la poursuite des fins célestes. Aussi n'avons-nous pas besoin de nous justifier de consacrer ces pages exclusivement à l'État laïque, qui cherche à aider ses membres, par des moyens terrestres, à atteindre leurs fins terrestres.
Parmi les divisions que comportent les diverses formes d'États laïques, il en est une qui présente pour nous un intérêt particulier : c'est celle qui consiste dans l'opposition de Y État individualiste et de Y État socialiste, L'État individualiste est un État qui règne et qui commande ; on peut l'appeler Y État de la force. U^tOiX socialiste est l'État des masses laborieuses ; on pçut le désigner du nom d'État populaire du traçaiL L'État de notre civilisation moderne est partout formé sur le type de l'État individualiste.
L'opposition de TÉtat individualiste et de l'État socialiste, de l'individualisme et du socialisme, est
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extrêmement ancienne, mais il y a relativement peu de temps qu'on l'exprime par ces dénominations. Les fondateurs du socialisme moderne, Meslier, Morelly, Mably, Babeuf, Buonarrotî, en France ; Thomas Spence et ses partisans, puis Godwin, Hall et Thompson, en Angleterre, ne connaissent pas encore le mot socialisme ; ils se nomment démocrates, républicains, philanthropes, dans les écrits de Saint-Simon et de Fourier. Je n'ai pas trouvé davantage cette importante désignation qui seule a mis en pleine lumièi*e l'opposition de la nouvelle pensée sociale et de l'ordre établi.
En i836, selon Holyoake (*), les partisans de Robert Owen, en leur congrès de Manchester, adoptèrent ce terme comme l'emblème de leur parti, et c'est pour cette raison que longtemps, en Angleterre et en France, on les appela par excellence les socialistes. En fait, depuis i836, l'expression de socialiste se trouve assez fréquemment dans l'organe le plus important du parti d'Owen, le New Moral World (*) ; pourtant, dans le numéro du i8 mars
(*) Cf. Holyoake, Bistory of Coopération, t. I (1875), p. 191,
{>) New Moral World des 15 oct. 1836, p. 411 ; 29oct* 4836, p. 4; 28 janvier 1837, p. 105; 4 févr. 1837, p. 113; 18 févr. 1837, p. 129, et plus tard très souvent. L'affirmation articulée sans preuve par Pierre Leroux dans la Grève de Sahfiarez (1863), p. ^5, 365, selon laquelle il aurait créé le mot ((socialiste» vers 1833, repose certainement sur une erreur. Le mot « socialiste j» a été employé pour la première fois en France comme désignation de parti ayant un caractère général par Reybaud, Études sur /es réformateurs contemporains ou socialistes modernes (1840) , dans cet ouvrage son origine anglaise est formellement reconnue.
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1837, on discutait encore la question de savoir quel nom les partisans d'Owen devaient prendre, et on se prononçait en fi^Lveur du terme de socialisme sans que cette décision du congrès fût mentionnée. Par la suite, les ouvrages historiques bien connus de Reybaud (1840) et de Lorenz Stein (1842) répandirent universellement le mot de socialisme, comme désignant une doctrine générale opposée à Tindividualisme.
Si maintenant on demande quelle est essentiellement l'opposition entre Tindividualisme et le socialisme, la réponse courante est que dans Findividualisme l'activité économique est exercée principalement par llndividu, et, dans le socialisme, par la communauté. Cette caractéristique est exacte, mais insuffisante. L'essence de l'État individualiste consiste surtout en ce que les intérêts individuels des puissants font presque seuls l'objet de son activité, et que ceux des faibles ne comptent pour lui que dans une très faible mesure (*). C'est par une conséquence naturelle de cette donnée fondamentale qu'il abandonne le plus souvent la vie économique, dans les limites imposées par le droit privé, au libre jeu des activités individuelles. En effet, les intérêts économiques des dirigeants et des possédants sont, du moins en règle générale, bien plus favorisés ainsi que par n'importe quelle intervention de l'État (*).
(*) Peut-être aucune œuvre contemporaine ne caractérise- 1elle l'essence de l'État individualiste de la force avec autant de sincérité—- et de brutalité — que la Politique de Treilschke. Voir particulièrement t. I, 2* éd. (1899), p. 3B, 51 et passim.
(*) Cf. Menger, Das biirgerliche Rechi îind die hesitzlosen Volksklassen, 2* éd. (1890), n» 37, 40.
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Le parti-pris de l'État actuel à servir, au mépris de tous autres, les intérêts individuels des puissants, ressort bien de ce fait que partout le but premier de son activité est de maintenir et d'accroître la puissance de ceux qui gouvernent (*). La plus grande partie des dépenses publiques sont affectées dans nos États à l'armée, au paiement de l'intérêt des dettes occasionnées par les guerres, et à la conduite des affaires concernant la politique extérieure ; elle tend par suite d'une manière immédiate à conserver la puissance du souverain ; en outre, toute l'éducation du peuple est, dans son essence, patriotique, c'est-à-dire qu'elle se propose de faire naître chez tous les citoyens la ferme conviction qu'ils doivent donner pour ce but jusqu'à leur dernier liard et jusqu'à la dernière goutte de leur sang. A vrai dire, cela ne dure qu'aussi longtemps que les gouvernants conservent le pouvoir; si le pouvoir passe en d'autres mains, l'activité de l'État s'emploie aussitôt en faveur des intérêts individuels du nouveau maître. C'est ainsi qu'aujourd'hui, depuis que l'Empire allemand a été fondé, nous ne pouvons plus guère concevoir le patriotisme de l'époque antérieure, le patriotisme hessois ou badois, par exemple, ou encore, remontant plus haut, celui des nombreux États minuscules de l'Allemagne du xviii® siècle ; et cependant, au temps où ces pays étaient gouvernés par des dynasties autonomes, dans chacun d'eux une grande partie de l'activité de l'État avait pour objet de susciter et de mettre en œuvre ce sentiment patriotique. Il n'en est pas autrement dans les États à constitution
(*) Voir plus bas; livre F, ch. vn.
l'état individualiste kt l*ktat socialiste a;
républicaine ; la seule différence est qu'ici le sentiment patriotique est lié plus intimement que dans les monarchies au pays et au peuple (*).
Outre la conservation de la puissance du maître, dans laquelle il voit toujours le but le plus important de son activité, TÉtat individualiste de la force se propose cet autre objet : protéger les possédants dans leur possession, et leur permettre d'en jouir le plus possible. A cette fin sert une partie considérable de la justice civile et criminelle et de ce qu'on appelle l'administration intérieure. Ici les intérêts des possédants apparaissent en masses uniformes, et l'intérêt individuel s'élève au rang d'intérêt de classe. Si l'on joint à ces diverses fonctions étatiques l'administration des finances, qui leur fournit les moyens matériels qu'elles réclament, on pourra dire que l'État individualiste actuel sert avant tout et presque exclusivement les intérêts individuels de ceux qui ont le pouvoir et la richesse.
Dans notre État individualiste de la force il ne manque certainement pas d'institutions qui profitent aux classes non possédantes. Je ne veux nommer ici que l'instruction publique, la police sanitaire et la police de la voie publique, la justice criminelle en tant qu'elle protège la vie, la santé et la moralité. Mais, rapporté à l'activité de l'État, ce soin des intérêts des classes non-possédantes est bien peu de chose, et d'ailleurs il est le plus souvent abandonné aux organisations publiques inférieures, par exemple aux communes.Cest seulement à l'époque la plus récente que nous pouvons constater de la part des
(*) Voir plus bas, livre I, ch. vi.
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ture suffisante, une demeure habitable, des vêtements convenables, la satisfaction des besoins intellectuels, une vie de famille régulière, enfin l'intégrité de l'existence corporelle : voilà ce que chacun de nous cherche et doit chercher à atteindre. Si le bien public ou général doit se trouver quelque part, c'est dans ces fins essentielles de chaque individu : relativement à elles, ce que l'on entend aujourd'hui abusivement par ce mot doit passer au second plan. Et il faut considérer comme un vice fondamental de notre société que pour elle ces fins, les plus importantes et les plus générales de toutes, soient du domaine des affaires privées que chacun règle, dans les limites imposées par le droit privé, selon ses seules forces et à ses propres risques.
Au reste, en poursuivant la réalisation d'un ordre social dans lequel le bien général et le bien public coïncideraient effectivement, nous ne croyons pas poursuivre une chinière. La plupart des peuples, entre autres les plus anciennes tribus germaniques, ont eu pour point de départ une organisation socialiste (*), et cette organisation n*a été supprimée plus tard que par la violence, notamment par la préponrance des éléments militaires. C'est pourquoi, de même que Montesquieu faisait justement remarquer (*), aux temps de l'absolutisme princier le plus épais, que les principes de la liberté politique avaient été trouvés dans les forêts de la Germa-
it) César, 0f//ww r;a//.,IV,ch. i ; VI, ch. xxii.Tacile, Germania, ch. XXVI.
(*) Montesquieu, De l'esprit dts lois (4748), xi, 6.
3o l'état et le droit en général
nie, de même nous pouvons rappeler aujourd'hui, à la face d'un monde dominé par la propriété privée, qu'à Torigine des peuples germains et de presque tous les autres nous trouvons un régime essentiellement socialiste, et que le mouvement social de notre temps n'est donc que la revendication tardive d'un antique héritage légué par nos ancêtres.