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LES RAPPORTS INTERNATIONAUX DES ETATS

La portion la plus sombre de notre condition sociale est assurément celle qui a trait aux i^lations internationales d'État à État. Tandis que dans la vie intérieure de chaque nation la réalité est masquée, pour un regard peu exercé, sous des institutions décoratives, ici le règne exclusif de la force apparaît immédiatement. Entre les ' divers États, c'est le régime de la lutte continuelle ; les armes sont en temps de guerre celles de la violence, en temps de paix celles de la ruse. Tout ce qui dans les relations privées est abhorré et stigmatisé est considéré ici -^omme licite, et celui-là devient grand homme d'État, qui a dupé et violenté avec le plus de succès, au profit de sa patrie, des nations étrangères.

Le contre-coup de ce régime dans la vie affective du peuple, c'est Famour de la patrie ou patriotisme. Ce sentiment consiste dans le dévouement de l'individu aux buts personnels et politiques du souverain. Souvent, il s'y mêle un élément de sympalhie pour le pays et le peuple. Le pouvoir passe-t-il en d'autres mains, le patriotisme qui avait existé jusque là s'éteint, pour être régulièrement remplacé par le dévouement au nouveau maître. Le patriotisme toscan ou napolitain, seul patriotisme autrefois

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professé en Toscane et à Naples, porte aujourd'hui le nom malsonnant de régionalisme. De même on appelle particularisme la prédilection pour les États autrefois souverains de Hanovre, Hesse Électorale, Hesse-Nassku et Francfort; il n'est pas jusqu'au patriotisme bavarois, wurtembergeois et badois qui n'ait perdu de sa force et de son prestige au bénéfice du patriotisme allemand, depuis que les souverains de ces États abdiquent de plus en plus leurs pouvoirs aux mains de l'Empire allemand. Et si quelqu'un s'avisait d'afficher des sentiments patriotiques en faveur de l'un des États allemands médiatisés par l'acte de recès (i8o3), il courrait le danger de passer pour fou. Et pourtant il fut un temps, qui n'est pas encore très lointain, où le but suprême des gouvernements de ces États minuscules était d'attiser dans les masses des sentiments patriotiques pour leur pays et pour leur souverain.

L'idéal du patriotisme serait manifestement atteint si l'État ne comprenait qu'un seul peuple de religion unique et de même nationalité, et le comprenait tout entier. Ici le dévouement au souverain coïnciderait naturellement d'une manière complète avec l'amour de son pays et de son peuple. Mais cet idéal n'est à proprement parler réalisé dans aucun des États existants ; la plupart d'entre eux se composent de fragments de peuples, qui d'ordinaire sont encore divisés au point de vue religieux, et qui sont unis à des fragments d'autres nations, — selon que l'a voulu le sort des batailles ou l'humeur des diplomates.

Autrefois, environ jusqu'au xviii« siècle, jusqu'au siècle philosophique, l'identité de religion était con-

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sidérée comme fournissant une base particulièrement solide au patriotisme et à la constitution des Etats. Il en est encore aujourd'hui ainsi en Orient, où par exemple les Serbes orthodoxes et les Croates catholiques, bien qu ils soient au point de vue de la langue et de la race un seul peiiple, ont pourtant créé deux patriotismes populaires spéciaux et presque toujours antagonistes, avec un idéal d'État différent chez chacun. Dans l'Europe occidentale, au contraire, surtout par suite des violences infligées à tant de nations par Napoléon P% c'est l'identité de nationalité qui est considérée aujourd'hui comme le fondement le plus solide des États.

Il ressort de ce qui précède que le patriotisme n'est pas un sentiment issu des profondeui*s de la nature humaine, mais un phénomène plutôt artificiel, conditionné à divers égards par les circonstances historiques. Ajoutons que même à un môme moment de l'histoire, les diverses classes d'un peuple sont loin d'éprouver des sentiments patriotiques identiques : le patriotisme a lui aussi des facteurs sociaux, c'est-à-dire que l'intensité des sentiments patriotiques varie d'une couche de la population à l'autre, suivant que sont plus étroits ou plus lâches les liens qui existent entre leurs intérêts et ceux de rÉtat.

Le patriotisme atteint naturellement son plus haut développement dans les classes sociales qui occupent le premier étage de l'édifice de l'État (*), c'est-à-dire dans la noblesse, le clergé, l'armée et le corps des fonctionnaires. Ces classes se trouvent

(*) Voir plus haut, livre I, ch. v.

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presque toujours dans des rapports étroits avec le souverain, et leur existence matérielle dépend, à des degrés divers, de ces rapports. C'est pourquoi le patriotisme consiste pour eux dans le dévouement au souverain, la sympathie pour le pays et le peuple passant à Tarrière-plan. Cette fidélité au maître, qui dérive d'une communauté d'intérêts, persiste souvent après que le maître a perdu le pouvoir, jusqu'à ce que cesse l'espérance dans le retour du maître dépossédé, ou que le nouveau maîti'e offre, avec des garanties de durée, des avantages plus grands encore que ceux qu'accordait le maître d'hier.

Le patriotisme de la classe moyenne (bourgeois et paysans) a un tout autre caractère, surtout quand cette classe possède une culture intellectuelle assez haute. En règle générale, tout lien personnel avec le souverain fait ici défaut ; par contre, l'homme de la classe moyenne a conscience de la communauté de culture qui existe entre lui et ses concitoyens, et qui se traduit notamment dans la communauté de langue, de littérature et d'art. C'est pourquoi le patriotisme se ramène essentiellement dans ces milieux à l'amour du pays et du peuple ; la personne du souverain, pourvu que des questions de religion et de nationalité ne s'y rattachent pas, leur est le plus souvent indifférente. Mais il faut s'empresser de dire que la classe moyenne, par suite de son manque d'initiative et d'indépendance politique se laisse de plus en plus entraîner par les classes privilégiées, qui jouent d'elle au mieux de leurs intérêts particuliers.

Quant aux classes pauvres, elles ne sont rattachées ni au souverain par des liens personnels ni

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