LES RAPPORTS INTERNATIONAUX DBS ÉTATS
âu pays et au peuple par une civilisation commune. Elles vivent dans le besoin, constamment aux prises avec les soucis matériels les plus humbles, et, parmi ces préoccupations épuisantes, il n'y a guère place pour des sentiments de dévouement à des buts politiques lointains. L'État lui-même, pour lequel elles doivent se sacrifier, n'a fait depuis des milliers d années que leur imposer des charges, sans leur jamais rien donner; à peine depuis quelques dizaines d'années commence-t-il à se soucier de leur sort. Et la guerre, dans laquelle l'activité de l'État militaire et patriotique trouve sa manifestation la plus haute, distribue ses dons d'une manière tout aussi partiale que la paix : alors que le général heureux, que souvent un pur hasard a gratifié de la victoire, s'élève au rang presque surhumain du héros, et que l'officier inférieur est comblé lui aussi d'honneurs et de profits, les masses, qui font dans la guerre les plus cruels sacrifices, sont forcées de renoncer, ne f&t-ce qu'en raison de leur nombre, à toute récompense.
Cet état de choses a pour conséquence naturelle que le patriotisme des classes pauvres, dans l'État actuel, est, relativement faible, et qu'elles n'accordent qu'une miiiime importance à ces antagonismes entre nations qui sont le ressort principal de la politique extérieure et intérieure de nos jours. Et le contenu positif de cette manière d'envisager l'État, c'est que les classes populaires, poursuivant l'œuvre de la monarchie qui a uni en de grands royaumes les États minuscules de la fin du Moyen- Age, veulent aujourd'hui unir ces grands États nationaux en un État mondial.
54 l'état et le droit en général
Toutes ces conceptions et ces aspirations, qui résultent nécessairement de la condition sociale des classes laborieuses, se reflètent exactement dans la littérature socialiste. Une antipathie décidée contre la diversité des nationalités et des États, surtout lorsqu'elle dégénère en antagonisme, et contre tout Tensemble de sentiments qui est à la base de ces antagonismes, c'est l'ancienne tradition du socialisme.
C'est ainsi que déjà Saint-Simon raille les moralistes qui blâment Tégoïsme individuel et en même temps prônent comme une vertu l'égoïsme national, c'est-à-dire le patriotisme (*). Dans un travail publié en collaboration avec Augustin Thierry eiî i8i4 (*), il propose la réunion d'un pai;*lement européen qui, à l'exemple du parlement anglais, se composerait ' d'une Chambre des Communes et d'une Chambre des Pairs, et dont le rôle serait d'aplanir les différends entre gouvernements et entre nations. Le chef du pouvoir exécutif de cette grande communauté — le roi — n'est pas désigné d'une manière précise ; la réponse à cette question, qui à vrai dire présente des difficultés particulières, est réservée pour un écrit ultérieur. Un parlement franco-anglais, dans lequel les deux tiers des voix seraient accordées aux Anglais, devait acheminer au parleinent européen.
(^) Saint-Simon, Lettres d'un habitant de Genève à ses contemporains (1803), dans les Œuvres de Saint-Simon, 1. 1 (1868), p. 43, 44.
(^) Saint-Simon et A. Thierry, son élève. De la réorganisation de la société européenne ou de la nécessité et des moyens de rassembler les peuples de l'Europe en un seul corps politique en conservant à chacun son indépendance nationale (181 i), dans les Œuvres de Saint-Simon, t. I (1868), p. 153-248.
LES HAPrOKTS IKT Eli NATION AUX DES KTATS i>5
Ces pensées du maitre ont été développées par son école, qui les a poussées plus loin. Dans le manifeste que Bazard et Enfantin publièrent aussitôt après la Révolution de Juillet (*)« nous lisons que Favenir humain dont TÉcole poursuit la réalisation est celui où les peuples unis, ou mieux l'humanité tout entière» ne formeraient qu'un seul peuple, où Talliance universelle du genre humain succéderait aux communautés étroites et en lutte les unes contre les autres qui existent aujourd'hui, et où la guerre disparaitrait de la terre. Le patriotisme, simple égoïsmc national, doit faire place à Tamour de Thumanité.
Fourîer et son école soutiennent des idées analogues. La terre tout entière, d'après les plans de Fourier, doit se couvrir de phalanstères ou communautés socialistes, chacun ayant à sa tête un unarque ou baron. Trois ou quatre phalanstères seraient dirigés par un duarque ou vicomte ; douze, par un triarque ou comte, et ainsi de suite jusqu'à l'omniarque qui, de Constantinople, gouvernerait tous les phalanstères du monde hiérarchiquement organises (*).
(*) Notice historique jointe aux Œuvres de Saint-Simon et d'Enfantin, 1. 11(1865), p. 224, 225. Voir de même un discours d'Enfantin prononcé le 8 juillet 1831, Notice historique, t. lil (1865), p. 187, 188, et V Exposition de la doctrine Saint- Simonienne (1828-1830), dans les Œuvres^ tome XLI (1877), p. 123.
(*) Fourier, Traité de l'association domestiqi^ et agricole, 1. 1 (1822), p. 286 sqq ; Le nouveau monde industriel et sociétaire Cla29), p. 271, 386 ; dans les Œuvres, t. III ( 1841), p. 376 sqq ; t. VI, 3- éd. (1848;, p. 231, 326. Voir aussi les Bases de la politique positive, manifeste de l'école sociétaire, fondée par Fourier (1841), 2- éd, (1^2), p. 37-45.