L^ÉTAT DE LA. FORCR ET L*ÉTAT DU TRAVAIL
Pans une discussion de la Charte de Louis XYIII, il propose d'adopter comme le premier article d'une nouvelle constitution française^ la disposition suivante : Le but de l'Etat français est de réaliser le bien-être de ses membres par des travaux pacifiques d'une utilité effective (*).
Certes, on ne peut nier que Tantagonisme entre les fins qui sont de l'ordre de la civilisation et celles qui ont trait à la puissance recèle les plus grands dangers, même pour TÉtat populaire du travail. En effet, ce fut souvent la destinée d'institutions incontestablement démocratiques, de frayer la voie à la formation d'une nouvelle aristocratie : du sein des masses on voyait sortir une classe privilégiée qui ne tardait pas, selon le cours général des choses humaines, à être possédée par la soif du pouvoir. C'est ainsi que le Christianisme fut primitivement une organisation démocratique n'ayant d'autre but que la satisfaction des besoins religieux de ses adhérents. Mais, lorsqu'au quatrième siècle de notre ère les successeurs de Constantin élevèrent le christianisme au rang de religion d'État de l'Empire romain^ dans la hiérarchie ecclésiastique qui s'était formée^des ambitions se firent jour, et ces ambitions refoulèrent de plus en plus, au moins dans les sphères supérieures de l'Église, les buts religieux à l'arrière-plan. Il advint ainsi qu'au Moyen-Age le Pape exerça le pouvoir suprême sur les peuples chrétiens, et qu'aujourd'hui encore il est le plus haut prince de la chrétienté, tandis que ses organes, les
(*) Saint-Simon, Œuvres, t. VI, p. % (cf. plus haut p. 63, note).
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cardinaux et les évêques, rivalisent de'rang et d'autorité avec les représentants des premières familles de la noblesse. On observe dans les autres Églises chrétiennes , bien que dans de moindres proportions, une prépondérance semblable des préoccupations de puissance.
Or, si rÉglise chrétienne n'a pas su résister aux charmes de cette grande séductrice, la puissance, ce serait une folie de nier que l'État populaire du travail, auquel font défaut et la perspective d'une vie supra-sensible et ceux des ressorts de l'activité humaine qui s'y rattachent, ne soit gravement exposé au danger de subir le même destin. Déjà les Saint-Simoniens eux-mêmes ont conçu la direction de l'Etat socialiste sous la forme d'une hiérarchie imitée du catholicisme (*). Et pourtant, il est hors de doute, d'après toutes les analogies historiques, que s'il venait à exister dans l'État populaire du travail une hiérarchie indépendante du peuple, ses préoccupations de puissance ne tarderaient pas à reléguer au second plan, tout-à-fait comme aujourd'hui, les besoins de culture que les masses demandent à satisfaire.
Il sera toujours difficile d'échapper à ce danger. Contre la marche des grands processus historiques, il n'existe pas de ces moyens mécaniques de préservation tels que les concevait le libéralisme, par exemple, quand il tentait de constituer des cours de justice et autres institutions de contrôle. La garantie la plus efficace contre l'arrogance et la soif de puis-
er ) Exposition de la doctrine Saint-Simonienne [iS2B'iS30) dans les Œuvres, t. XLII (1877), p. 326 sqq.
l'état de la forge et l'état du travail ']!
sance des gonvemants sera assurément la diffusion universelle de cette conviction que les services rendus par les personnalités et les cercles dirigeants ne possèdent au fond qu'une valeur absolue très faible. Cette conviction correspondrait exactement à la réalité. En effet, non seulement les « personnalités providentielles » se forment à Taide des ressources matérielles de leurs concitoyens et doivent aux réserves intellectuelles de leur époque leurs meilleures inspirations, mais encore, même quand elles sont parvenues sur les sommets, le succès de leur action exige et suppose de toutes manières le concours d'un peuple bien doué.
Cette saine conception de la dépendance de TactioBt individuelle à l'égard du milieu social est très généralement admise en matière d'art, de littérature et de science ; mais les masses élevées dans les idées traditionnelles de l'État individualiste de la force ne sont que trop portées à attribuer une importance excessive aux actions des hommes d'État et des chefs militaires. Et pourtant, le plus souvent, si le succès leur avait fait défaut, ces mêmes actions eussent été raillées comme insensées ou stigmatisées comme criminelles. Le peuple qui se sera pénétré tout entier, en cette matière, des principes vrais, ne sera jamais porté à exagérer les services de ses dirigeants, et ne s'avisera pas d*en faire un mérite à leur postérité.
Comme il s'agit ici des bases fondamentales de l'État populaire du travail, une juste appréciation des services que les individus rendent à la communauté, et des conditions dans lesquelles s'accomplissent les actes individuel^, doit compter au
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nombre des principales tâches de son instraction publique. Et si Tinstruction publique, notamment par Tétude critique de Thistoire politique et militaire, parvient à chasser des consciences populaires le culte aveugle des héros (') on ne tardera pas à se convaincre que ce ne sont pas les héros qui disparaîtront, mais seulement leur outrecuidance et leurs violences.
(M Cf. par exemple Carlyle, Heroes, kerù-worihip and the heroicinthe history (1841), passim; Nietzsche, i/«o sprach Zaralhustra, 2* éd. (18^3), p. 9, sqq. et passim. Nietzsche a même créé pour ces persomialltés providentielles une espèce humaine particulière, le surhomme; cette invention a eu beaucoup de succès parce que les sujets les plus pitoyables peuvent non sans raison se croire capables de devenir, avec un peu de bonheur, tout comme tant d'hommes historiques, des personnalités providentielles.