‹ L'état socialiste;Chapitre 45 sur 121 · DROIT ET MORALE · texte numérisé non relu

DROIT ET MORALE

Dans notre société la conduite de Tindivida est déterminée non sealement par les règles du droit, mais encore par les commandements de la morale, et notre droit suppose absolument, comme son complément nécessaire, dans beaucoup d'importants domaines, un ordre moral (*). Il n'en sera pas autrement — sous réserve de quelques changements essentiels — dans TÉtat populaire du travail. Car bien qu'il soit certain que le droit, dans le régime socialiste, s'appliquera à divers domaines soumis aujourd'hui aux seules normes de la moi*alité, il serait évidemment impossible, même à l'État socialiste, de gouverner toute la conduite humaine au moyen des seules règles juridiques. Mais l'action des ressorts moraux devra assurément subir, dans l'État populaire du travail, une transformation considérable.

Dans la société actuelle il y a entre les commandements du droit et ceux de la moralité cette différence essentielle que l'obéissance aux premiers peut être imposée par la contrainte, et non robéissance aux

(*) Voir plus haut, livre I, ch. viiu

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seconds (^). Cependant les commandements moraux ne sont pas eux non plus dépourvus de sanction ; aussi bien toute règle de conduite qui en est entièrement dépourvue n'est guère plus que l'assemblage de quelques paroles creuses. Mais la sanction des préceptes moraux est actuellement avant tout une sanction religieuse, la divinité suspendant sur Fauteur d'actions immorales, d'après la conception chrétienne, des peines temporelles et éternelles. D'autre part, l'opinion publique est un important ressort de la conduite morale, en tant que les actions immorales entraînent le blâme public et les conséquences qu'il a pour l'individu auquel il s'attache. La moralité repose donc aussi bien que le droit sur la force, avec cette seule différence qu'elle n'est pas organisée ici d'une manière aussi cohérente ni aussi apparente que dans l'État.

Ces considérations permettent de se rendre compte de ce dont souffre la moralité à notre époque. La sanction religieuse des commandements moraux va perdant continuellement de son efficacité et de son importance, parce qu'elle est inséparablement liée à la foi en un vaste système de dogmes religieux, foi qui disparaît chaque jour davantage du cœur des peuples civilisés.

Dans les hautes classes, la critique des traditions religieuses et la diffusion des idées scientifi-

(«) Cf. Thomasius, Fundamenta juris nalurae et gentium ex sensu communi deducta (1703), I, 4, 5, dans la 4'éd. de 1718, p. 119 sqq. ; Kant, Metaphi/sische Anfangsgriinde der Rechtslehre (1797;, Einleilung in die Rechtslehre §D ; Menger, System des ùsteir. Civilprocessrechts, t. I (1876), p. 1, 2 ot passini.

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ques minent de plus en plus le sol sur lequel repose la religion, si bien qu'un grand nombre d'hommes cultivés ne se trouvent plus placés sur le teiTain du christianisme ; tout au plus possèdent-ils une reli-* gion rationnelle, dans laquelle il serait difficile de voir un principe efficace de vie morale. Et ainsi se trouve singulièrement renforcée la position déjà privilégiée qu'occupent les classes possédantes et cultivées dans leur lutte contre la masse, car, aujourd'hui encore, celle-ci est bien plus entravée dans sa conduite par des raisons religieuses.

Il n'en va pas autrement quand par exception les classes supérieures suivent une morale philosophique, parce que les morales philosophiques le cèdent de beaucoup en force coërcitive aux morales religieuses (*). C'est pour cette raison que, dans tous les pays, les conservateurs, d'habitude entièrement dépourvus de cet idéalisme qui fait aimer la culture aux partis libéraux, professent l'opinion

(M C'est ainsi, pour ne mentionner que l'exemple le plus connu, que l'impératif catégorique de Kant consiste dans la proposition : « Agis toujours de telle sorte que tu puisses vouloir que la maxime de ton action devienne une loi universelle. » Cf. Kant, Grundlegung zur Metaphysik der Sitten (1785), dans l'édition Kirchmann (1870), p. 20, 44, 53. Cette formule entièrement vide de contenu n'a été certainement si admirée que parée qu'elle a un air très noble et très sévère, et qu'en même temps dans l'immense majorité des cas elle fournit au praticien philosophant la possibilité de faire ce qu'il veut. Il en est de même des autres systèmes qui recommandent la moralité autonome ; celle-ci n'est pas autre chose qu'un anarchisme moral, et garantit aussi peu que l'anarchismc en général le maintien de l'harmonie dans la vie sociale. (Voir plus haut* livre I, chap. ii).

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qu'il faut conserver la religion pour le peuple, même quand ils ont eux-mêmes depuis longtemps rejeté loin d'eux toute foi aux dogmes.

D'autre part, les classes inférieures aspirent sans cesse davantage à rendre leur existence temporelle, au point de vue matériel comme au point de vue intellectuel, plus riche et plus acceptable ; et lexpression la plus claire de cette tendance est le socialisme. Mais il en résulte que la conscience des niasses entre nécessairement en conflit avec la conception fondamentale du christianisme actuel (*), suivant laquelle - l'existence terrestre n'est qu'un pèlerinage passager qui doit conduire et préparer au but véritable de l'humanité, à la vie éternelle dans un au-delà supra-sensible.

A vrai dire, à mesure que s'affaiblissent peu à peu les motifs religieux, l'opinion publique se renforce, — cette opinion publique que j'ai désignée plus haut comme le second ressort de la conduite morale. Mais ce second ressort n'atteint pas non plus en notre temps à son entière eflîcacité, parce que la réprobation publique des actions immorales n'a pas encore trouvé le moyen de s'organiser d'une manière satisfaisante.

Il faut donc reconnaître que le temps présent, si l'on ne fournit pas à la moralité un nouveau régime, est menacé de la même décadence morale qui a frappé le monde antique après la dissolution des religions païennes. L'État populaire du travail ne prendra certainement pas une position hostile à l'égard des religions existantes, précisément à

{*) Voir plus haut, livre I, ch. i.

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cause des liens qu'elles ont avec la moralité ; mais d'autre part il ne pourra pas se dissimuler que les courants anti-religieux de notre temps ne peuvent être refoulés par aucune mesure de répression, et qu'ils achèveront donc, au cours des siècles, d'affaiblir les ressorts religieux au point de les rendre entièrement inefficaces (*). Si donc l'État populaire du travail veut créer des institutions durables, il est nécessaire qu'il prenne surtout en considération les motifs moraux que peut fournir une opinion publique bien dirigée et bien organisée.

Ce besoin de développer la moralité par le moyen de la louange publique ou du blâme public est aujourd'hui satisfait dans une certaine mesure par les débats des corps légiférants et administratifs et par les sociétés, et tout particulièrement par la presse. 11 faut reconnaître que la presse indépendante s'est partout dressée avec efficacité contre l'arbitraire et la cupidité des petits potentats, c'està-dire contre le pire fléau qu'aient connu les nations dans les siècles passés. Par contre, elle ne fournit aucune garantie contre les abus des souverains, des gouvernements et des parlements, de l'aristocratie du sang et de l'aristocratie financière, ainsi que de tous ceux qui ont entre les mains une portion importante de la puissance sociale, et qui peuvent par suite, soit écraser les journaux, soit les acheter avec de l'argent et des faveurs.

Ce qui demeure certain, c'est que la presse constitue un moyen efficace — et un moyen indépendant de toute religion — de développer la moralité.

(') Voir plus bas, livre Ilf, cli. vni.

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Deox conditions sont toutefois indispensables : la première est que la presse soit, sous de certaines réserves, à la disposition de chacun, alors qu*anjourd'hui les hommes qui appartiennent aux milieux les plus influents peuvent seuls agir par elle sur la conduite de leurs concitoyens; la seconde, c'est que la garantie qu'elle constitue pour la moralité soit oi^anisée par voie législative.

On peut concevoir cette organisation de la manière suivante : l'Etat populaire du travail chargerait des personnes entièrement indépendantes de publier des journaux officiels d'un caractère local ; chaque citoyen pourrait les utiliser quand il s'agirait de stigmatiser les actions immorales qui iraient contre le bien public ; en ce qui concerne les autres, leurs colonnes ne seraient ouvertes qu'à l'individu lésé. On se bornerait, ainsi qu'il est conforme à l'essence de la moralité pix>prement dite, à rendre public l'acte immoral ; nulle autre peine ne pourrait être suspendue sur son auteur. Le législateur aurait à déterminer les cas où la preuve de la vérité serait nécessaire avant la publication, et ceux où, la publication faite, la preuve de la fausseté serait admise.

Ce programme n'est pas sans rencontrer des points d'attache dans les institutions actuelles; je fais allusion notamment au droit que les législations modernes accordent dans bien des cas à l'individu lésé de demander la publication dans les journaux du jugement rendu en sa faveur. Je crois qu'un pareil système de publicité protège plus efficacement la moralité que notre religiosité tiède, rongée de mille doutes. Il est vrai qu'une telle moralité reposerait sur des ressorts égoïstes ; mais le chrétien.

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qui attend pour ses actions une récompense ou un châtiment dans l'autre monde, n'est-il pas conduit lui aussi par des motifs égoïstes ? Naturellement à côté de ces institutions on pourrait faire une place à une instruction morale de la jeunesse qui recommanderait la pratique de la vertu pour elle-même ; mais rÉtat populaire du travail ne doit pas espérer beaucoup, au point de vue de la moralité effective, de préceptes moraux dépourvus, comme l'impératif catégorique de Kant, de toute sanction.

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