L IDEE DE LIBERTE
La liberté est la possibilité, accordée à chaque individu, de poursuivre, sans rencontrer de résistance de la part d'une autre volonté, les buts qu'il a choisis lui-même. Si cette liberté est conférée à un groupe de personnes qui se trouvent dans une même condition, on peut parler de la liberté d'une corporation, d'une classe, d'un peuple.
Suivant les buts que poursuivent les individus ou les collectivités, on distingue la liberté politique, la liberté économique, là liberté religieuse et la liberté scientifique. La liberté politique et la liberté économique nous intéressent seules ici.
Très fréquemment le mot bien-sonnant de liberté a été appliqué à des institutions qui permettaient à quelques personnes influentes d'exploiter politiquement et économiquement leurs concitoyens. Ainsi les princes allemands des xvii® et xviii« siècles désignaient du nom de « liberté allemande » la faculté qu'ils avaient conquise après des siècles de luttes d'aflaiblir et de morceler leur patrie. Et de même les classes possédantes parlent aujourd'hui encore de liberté des contrats et de liberté du taux de l'intérêt, bien que ces deux institutions constituent le meilleur moyen d'assujettir économiquement les
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non-possédants aux possédants. Je ne pense naturellement ici qu*à ces formes de liberté qui sont compatibles avec Fautonomie politique et économique du peuple pris dans son ensemble.
En ce qui concerne tout d'abord la liberté politique, il faut noter que cette expression a dans notre langage actuel deux sens. En premier lieu, un peuple ou un individu est politiquement libre, si, et dans la mesure où il n'est pas entravé par les institutions de rÉtat dans la poursuite de ses fins. La liberté politique prise en ce sens est indépendante de la constitution politique en vigueur ; elle peut exister même dans un État absolutiste, s'il est sagement gouverné, et si l'autorité publique n'intervient dans la vie individuelle des citoyens que dans la mesure où l'exige le souci du bien général.
On entend en second lieu par liberté politique la condition d'un pays dans lequel les citoyens prennent part dans des proportions plus ou moins étendues au gouvernement de l'État. Il n'y a de liberté politique en ce dernier sens que dans les monarchies constitutionnelles et les républiques.
Que l'État populaire du travail puisse garantir à ses citoyens plus de liberté politique que l'État individualiste de la force, c'est ce que Ton ne pourra pas mettre en doute. En particulier, la liberté politique individuelle, qui est, pour les larges masses populaires, l'essentiel, sera considérablement accrue. En effet, ne fût-ce qu'en raison de son caractère essentiellement économique, l'État populaire du travail ou bien supprimera entièrement, ou bien réduira très fortement les obligations militaires qui, dans les nations militaires du continent, entravent constam-
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ment les citoyens valides, à la fleur de leur âge, (Jans la poursuite de leurs lins personnelles. Et la éomprcfision exercée par la police et les tribunaux pourra aussi, par suite du x'approchement des conditions sociales, être fortement diminuée.
La question de la liberté économique est moins simple. C'est à cette liberté, et non à la liberté politique, que songent les kommes d'État et les écrivains qui parlent de l'État populaire du travail comme d'un bagne et d'une caserne (*). Mais dans ces critiques encore nous retrouvons cette étroitesse de vues qui fait que Ton ne considère TÉtat et l'organisation économique, formes générales de l'existence de tous, que du point de vue de l'intérêt d'un petit nombre.
En effet, on a presque exclusivement en vue la condition sociale des riches, quand on prévoit une diminution importante de la liberté économique dans l'État populaire du travail. Mais le riche est aujourd'hui extraordinairement favorisé au point de vue de la liberté économique. Le monde entier est, dans les conditions présentes, sa patrie. Partout où il paraît, tous se pressent pour embellir par leur travail son existence oisive. Et quand il prend part au travail du peuple, le fait de sa richesse accroît à l'infini le résultat de son activité. Ce sont les riches, et non les souverains surchargés de travail et de plus en plus menacés dans leur situation et même
(*) Voir, par exemple, le discours de Bismarck dans la séance du Reichstag du 17 septembre 1878, que l'on trouve reproduit dans les Politische Reden des Fursten Bismarck, éditées par Horst Kohi, t. Vil (1893), p. 259; voir en outre les discours prononcés au Reichstag par Stumm le '3 février 1893 et par Eugen Ricbtcr le 4 février 1893,
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dans leur existence par les masses populaires, qui sont vraiment les rois de notre époque. Assurément, cet excès de liberté économique sera considérable^ ment réduit dans l'État populaire du travail, aussi longtemps du moins que celui-ci ne sera pas détourné par des abus de sa fin véritable.
Tandis que les riches possèdent en droit et en fait la liberté économique, Tautonomie économique des pauvres n'est guère plus, dans notre société, qu'une apparence. En droit, depuis la suppression de l'esclavage et du servage, leur liberté économique n'est plus limitée ; mais comme ils ne possèdent pas les moyens de production nécessaires à l'entretien de leur vie, ils sont forcés, en fait, de prendre les emplois que les possesseurs de terre et de capitaux veulent bien leur offrir. « La liberté personnelle d'aujourd'hui, dit justement Rodbertus, n'est pour le plus grand nombre rien de plus qu'une dépendance continuelle vis-à-vis d'une volonté individuelle étrangère et d'une morale individuelle étrangère, dépendance vis-à-vis de la volonté et de la morale des propriétaires fonciers et capitalistes, service, sujétion (*). » C'est pourquoi il se produira assurément pour le plus grand nombre un accroissement de liberté écono-
(») Rodbertus, Das Kapital (1884), p. 216. Cf. aussi Saint- Simon, Du système industriel (1821), dans les Œuvres, t. V H86'Jf, p. 14 sqq., 209 sqq.; Exposition de la doctrine Saint- Simonienne (1828-1830), dans les Œuvres, t. X\A (1877), p. 40, 88-89; Fourier. Traité d'association domestique et agricole, i, I (1822), p. 104 sqq., dans les Œuvres, t. lïl (1841), p. 136 sqq.; Louis Blanc, Organisation du travail (1840), dans les Questions d'aujourd'hui et de demain, t. IV (1882), p. 16 sqq.; La liberté (1850), dans les Questions, t. III (1880), p. 221 sqq.; Bebel, Die Frau (1883), 25« éd. (1895), p. 357,
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mique le jour qù les occupations qui lui sont imposées aujourd'hui par le hasard et le besoin lui seront assignées d'une manière méthodique par les organes de l'Etat populaire du travail.
Toutefois il serait peu sage d'écarter j>urement et simplement l'idée qui fait le fond de ces objections. L'État populaire du travail n'implique certainement pas d'une manière nécessaire une diminution de liberté économique pour l'ensemble de la population, mais le danger existe que cette forme d'État abuse, pour enchaîner l'individu, de ses pouvoirs économiques étendus, comme l'État individualiste de la force abuse aujourd'hui de sa toute puissance politique. Les organes de l'État populaire du travail devront par suite user, dans l'organisation des forces économiques, d'un grand empire sur soimême. Tout avantage économique n'est pas une raison suffisante pour limiter la liberté individuelle ; ce n'est que lorsqu'il s'agira de fins économiques importantes concernant la communauté, que la conduite des citoyens pourra être légitimement soumise à la contrainte de l'État. S'il en était autrement, il serait à craindre que dans l'État populaire du travail les éléments précisément les plus vigoureux fussent entraînés dans un courant d'individualisme, exactement comme en notre temps les excès de Tindividualisme sont devenus le principal ressort du développement du socialisme.
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