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CHAPITRE XII

Après avoir examiné dans les chapitres précédents (*) les institutions juridiques qui ont pour objet la conservation de Findividu, je passe à Tétude de celles qui règlent juridiquement la propagation de Tespèce. Celles-ci forment dans le système de droit privé actuel le droit de famille^ qui embrasse le mariage, les relations juridiques entre parents et enfants, la tutelle et quelques institutions voisines. Le mariage en forme naturellement le centre ; les autres institutions sont, par rapport à lui, comme des conséquences et des compléments.

Le mariage repose, dans nos États de civilisation chrétienne, sur une convention des époux, convention aussi libre qu'il est possible dans notre société, dominée par la possession et la force. Mais, à côté de l'accord conclu entre les époux, Faction de FÉtat se fait sentir, et cela de deux manières. En premier lieu, il prescrit pour la formation de Funion des formes rigoureuses qui en consacrent la légitimité. En second lieu, il détermine les conséquences juridiques du mariage une fois conclu, en tant qu'elles

(*) Livre II, chap m xi.

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concernent, non pas la fortune, mais les relations personnelles desrpoux, de sorte qu'elles ne peuvent être modifiées par la simple volonté des intéressés. Cette disposition limitative n'est d'ailleurs pas spéciale au droit d'hérédité; la législation moderne tend incontestablement à soustraire les contrats qui concernent la vie personnelle des parties contractantes à toute modification arbitraire, en déterminant d'une manière rigoureuse et immuable la portée de ces contrats (*).

Le mariage et la propriété servant aux deux fins principales de l'humanité, on conçoit que plus d'un socialiste ait voulu joindre à la transformation radicale de la propriété celle du mariage. Mais il n'en est pas ainsi, bien loin de là, de tous les écrivains et de tous les partis socialistes, si bien que l'on ne peut considérer la réorganisation totale de la vie sexuelle comme un point universellement admis du programme socialiste. Les propositions des socialistes qui la réclament peuvent se ranger sous trois points de vue principaux.

Un premier groupe de réformateurs sociaux, veulent substituer au mariage actuel V amour libre^ c'està-dire un régime dans lequel les relations sexuelles durables entre un homme et une femme ne seraient nullement réglées par la loi, et dépendraient uniquement de rihclination des intéressés. Si l'amour libre ne dépasse pas les limites d'un cercle étroit, par exemple d'une tribu ou d'une communauté relier Cf. Menger, Dos bûrgerliche Recht und die besitzlosen Volksklassen, 2"« et3"» mille (1890), n*»» 41-49, et le Code civil allemand, §§ 544, 618.

gieuse, on a affairo au mariage collectif, qui consiste essentiellement en ce que tout membre d'une semblable communauté peut demander, sous de certaines conditions, à n'importe quel membre de l'autre sexe, d'entrer en relation sexuelle avec lui. Dans ce cas, comme dans notre mariage actuel, il y a donc obligation permanente à rapports sexuels, mais comme cette obligation s'applique ici à un groupe nombreux d'hommes et de femmes, il en résulte que, par ses conséquences pratiques, le mariage collectif se rapproche de l'amour libre.

A l'époque contemporaine, l'amour libre a pour partisans notamment le socialiste August Bebel (^) et la plupart des anarchistes (*). Le mariage collectif {complex marHage) a été longtemps pratiqué, en Amérique du Nord, dans les communautés perfec-

(M Bebel, Die Frau und der SozialiS7nus.(iSS3)y 25"' édition (1895), p. 427-435 (tp. fr. La femme dans le passé, le présent et l'avenir, p. 323-328). Voir aussi Meslier (mort en 1729 ou 1733), Le Testameiit, t. II (1864), p. 226-227 ; Thompson, Appealofthe one hall of the human race, women, against the olher half, men (1825), p. 199 sqq. (?) Dezamy, Code de la communauté (1842), p. 266. — Godwin et Owen, bien que voulant conserver le mariage, se rapprochent beaucoup, par un fort relâchement du lien conjugal, de l'amour libre. Cf. Godwin, Enquiry concerning political justice (1793), 3« édition, t. II (1798), p. 507-511 ; Owen, The marriage System in the new moral viorld (1838), p. 66 sqq ; Manifesta (1840), p. 56-58 ; What is socialism and what would be its practical effects upon society (1841), p. 40 sqq.

(«) Morris, News from nowhere (1891), 6« édition (1899), p. 90 (trad. fr., par P.-G. La Ghesnaye, Nouvelles de Nulle part) ; Tucker, Instead 0/ a 600A; (1893), 2' éd. (1897), p. 15; Jean Grave, La Société future (1895), chap. xxii ; Charles Albert, VAmour libre, 3« édition (1899), p. 191 sqq.

tionnîstes d'Oneida et de Wallingsford(*), Ces deux formes de relations sexuelles supposent naturellement que rÉtat ou la commune se charge de l'entretien et de l'éducation des enfants.

Un second groupe de socialistes, dont le représentant principal est Platon, veut soumettre le commerce sexuel à un régime que Ton pourrait appeler le mariage d'État.- Platon, dans sa République, n'admet pas pour les membres de la classe dirigeante un commerce sexuel permanent entre un homme et une femme ; mais il ne veut pas davantage permettre l'amour libre (*). Il veut que l'autorité publique, pour favoriser la procréation d'hommes bien doués, assigne à son gré à chaque citoyen telle ou telle femme, et même dirige et surveille les rapports ('). L'enfant ne doit pas connaître son père, ni le père

(') À Oneida Tassentiment de l'autre partie au commère charnel devait être demandé par Tintermédlaire de tierces personnes, ordinairement des membres âgés de la société, et jusqu'en 1865 on prit des mesures contre un accroissement excessif de la population. Gomme ces institutions provoquaient les plus vives attaques, notamment de la part du clergé, et que l'on menaçait même de lois répressives, le mariage collectif fut aboli, après avoir existé trente années, en 1879, deux ans avant que fut supprimée la communauté des biens ; peu à peu presque tous les membres en âge de contracter une union conclurent entre eux des mariages normaux. Cf. NordhofI, Tke commu^ nisiic societies of the United States (1875), p. 275-277 ; Noyés (chef de l'ancienne communauté d'Oneida), Hùtory of American socialisms (1870), p. 623-640; Health of children (1878), p. 2; flinds, American communities, 2'"« édition (1902), p. 8, 196 sqq.

(8) Platon, De republ., p. 458 Steph.Voir aussi toutefois p. 461.

(3) Platon, loc, cit. p. 459,460. Voir aussi Gampanella, Civitas solis, dans Vhilosophiae realis pars sec, (1637), p. 149. (Trad. fr. par Villegardelle, La Cité du Soleil, p. 90.)

l8o PROPRIÉTÉ ET FAMILIER DANS L'ÉTAT SOCIALISTE

son enfant ; TÉtat doit prendre possession du nouveau-né et l'élever ('). Toutefois le mariage d'État n'est appliqué qu'aux gardiens de la cité, c'est-à-dire à la classe dominante ; Platon, en sa qualité de pur aristocrate, juge à peine digne de mention la grande masse, formée par les classes productives. Plus tard, dans son traité sur Les Lois, si toutefois il est l>ien l'auteur de cet écrit, Platon a abandonné la théorie soutenue dans la République pour se rallier au mariage privé, avec quelques modifications peu importantes (*).

Parmi les socialistes modernes, Enfantin semble avoir eu sur l'organisation des relations sexuelles des idées qui tiennent le milieu entre le mariage collectif et une sorte de mariage d'État. Saint-Simon, le maître d'Enfantin, ne donne à eateudre nulle part, dans ses nombreux écrits, qu'il songe à une transformation de l'organisation actuelle dçs relations entre les sexes. L'écple saint-simonienne demeura également attachée jusqu'au départ de Bazard, ainsi qu'il ressort de ses manifestes de juillet Ç) et d'octobre (*) i83o, au mariage monogamique indissoluble du christianisme (^) ; mais la femme devait être placée sur un pied d'égalité absolue avec l'homme, et l'individu social de l'avenir devait être formé par l'union d'un homme et d'une

(*) PlatoD, op. cit., p. 460.

(«) Platon, De leg., p. 773 D. E. ; 774 E.

(3) Cf. la Notice historique ^did^n^ les Œuvres complètes, 1. 1!, (1865), p. 229.

(*) Notice hist. t. IV (1865), p. 123.

(6) Voir aussi Not, hist., t. VI (1866), p. 43, document d'Olinde Rodrigues.

LE MAKIAGË l8l

femme, en sorte que chaque profession relîgieuse, scientifique ou industrielle fût exercée par un couple (') (et non comme aujourd'hui par une seule personne). Mais, plus tard, Enfantin arriva, semble-t-il, à cette opinion qu'entre les membres de la communauté saint-simonienne il doit exister un mariage collectif et que le couple sacerdotal, auquel appartiendrait d'ailleurs la direction de la communauté, devrait réglementer les relations sexuelles des membres de la communauté (^). Bien qu'Enfantin n'eût jamais exprimé ses idées devant le public d'une manière entièrement claire et qu'il réservât la mise en pratique de sa nouvelle morale

(*) Voir, outre les passages indiqués dans les notes 3 et 4 de la page précédente, la Not. hisU, t. III (1865), p. 113, 114, 18o, 186 ; t. V (1866), p. 46 et passim.

^) Les exposés les plus clairs des idées d'Enfantin sur les relations des sexes, Idées qui ont d'ailleurs été repoussées à l'unanimité par le conseil supérieur des Saint-Simoniens, sont ceux que l'on trouve dans les polémiques dirigées contre elles par Bazard, dans les DUcusiioiis morales^ politiques et religieuses^ et par Olindes Rodpigues dans sa Note sur le mariage et le divorce; les paroles prononcées par Enfantin à la réunion de la famille Saint* Simonienne du 19 novembre 1831, un enseignement de lui Sur les velations de l'homme et de la femme qu'a reproduit le Globe du 19 févr. 1832, enfin l'article de Duveyrier intitulé De la femme, dans le Globe du 12 janvier 1832, sont moins précis que ces exposés. Pour ces deux derniers articles le directeur du Globe, Michel Chevalier, Enfantin et Duveyrier furent condamnés par le jury de Paris, le 28 août 1832, pour délit contre les mœurs, à un an d'emprisonnement chacun. Cf. Bazard, Discussions morales^ politiques et religieuses (janv. 1832), p. 1-8 ; Morale, Réunion générale de la fumille (avril 1832), p. 517, 59-64 ; Globe du 12 janv. et 18 févr. 1832, p. 46, 197 sq. ; ProifèS en la cour d'assises de la Seine (1832), p. 305.

j8a PROPRIÉTÉ BT FAMILLB DANS L*ÉTAT SOCIALISTE

pour plus tard (*), la seule affirmation de ces théories suffit à produire un déchirement mortel dans Técole saint-simonienne, qui était alors florissante et don- .nait de grandes espéi^ances.

Un troisième groupe de socialistes, enfin, veulent remédier aux défauts de notre organisation de la vie sexuelle pai' la polygamie (polyandrie, polygynie). Celle-ci se distingue de lamom* libre et du mariage collectif en ce qu'elle représente un commerce sexuel exclusif entre un homme et plusieurs femmes ou une femme et plusieurs hommes; elle se distingue du mariage d'Etat en ce que rétablissement et la forme du commerce dépendent exclusivement de la volonté des intéressés. La polyandrie et plus encore la polygynie sont au nombre des institutions juridiques les plus répandues ; nous rappellerons seulement Tlslam, et, parmi les sectes chrétiennes, les Mormons.

Parmi les champions socialistes de la polygamie, il faut mentionner particulièrement Fourier. Sa critique de Tétat présent des relations entre les sexes est justement célèbre (*) ; ses propositions de réforme sont au contraire bizarres et impraticables. Fourier part de l'idée que les institutions présentes touchant la vie sexuelle font violence aux instincts

(») Not. hist.,i, VI (1866), p. 39.

(2) Fourier, Théorie des quatre mouveinenls (1808), p 147 sqq. et dans les Œuvres compiètes, t. I, 3« éd. (1846j,p. 110 sqq.; Traité de l'association domestique-agricole, t. II (1822), p. 365 sqq., 290 sqq. et dans les Œuvres compL, t. IV, 2« éd. (1841), p. 51, sqq.; t.V (1841), p. 210 sqq.; Le nouveau monde industriel (1829), p. '264 sqq. et dans les Œuvres compL, t. VI, 3« éd. (1848), p. 2^ sqq.

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naturels des hommes et surtout des femmes et donnent naissance à une hypocrisie universelle dans les relations des sexes. C'est pourquoi, dans son premier grand ouvrage (la Théorie des quatre mouvements, de 1808), il propose pour la période de transition (la sixième période) que toutes les filles de plus de dix-huit ans soient autorisées de par la loi à Tamour libre (*); toutefois le mariage devrait en même temps être conservé ; il serait principalement destiné aux personnes arrivées à Tàge nnlr (*). Dans la septième période, qui ne marquerait point encore le terme du progrès social, chaque femme pourrait avoir à la fois un époux, un géniteur, un favori et, enfin, un nombre indéfini de possesseurs; du premier, elle aurait deux enfants; du géniteur, un seul ; quant aux favoris, ils ont vécu avec la femme précédemment et gardent dans la suite ce titre (*).

Fourier propose donc dans ce livre une combinaison de polygamie et d'amour libre ; on conçoit qu'il ne s'engage pas dans Texamen des relations juridiques extrêmement compliquées qui résulteraient nécessairement de^ institutions préposées. Fourier ne nous dit rien non plus des réformes concernant la vie sexuelle qu'il tient en réserve pour la huitième période, dans laquelle ses idées doivent

(*) Fourier, Théorie des quatre mouvements,.^. 192, 193,. et dans les Œuvres compL^ 1. 1, p. liO, 141.

(*) Fourier, Théorie des quatre mouvementSj p. 192, 193, et dans les Œuvres complètes , t. I, p. 12o, 126.

(») Fourier, Théorie des quatre mouvements, p. 169, et dans les Œuvres complètes, 1. 1, p. Iâ5, 126.

184 PliOPlIlÉTK ET FAMILLK DANS l'ÉTAT SOCIALISTE

parvenir à leiu* réalisation complète. Dans ses travaux ultérieurs il a précisé quelques points» mais n'a rien retiré d'essentiel de ses propositions de réformes (*)•

Les idées confuses et embrouillées de Fourier sar la transformation de la vie sexuelle ont toujours été pour ses partisans une source de graves diilicultés, et, partout où Ton tenta la réalisation pratique de son système social, on les laissa naturellement toujours de côté (^). Fourier lui-même, dans la suite» relégua rétablissement du nouveau régime sexuel dans un avenir lointain, ce qui équivalait à un entier abandon de ses idées (^).

Si maintenant nous nous demandons quelle est la valeur pratique de tous ces plans de réformes, seuls, l'amour libre et le mariage collectif nous paraissent pouvoir être pris en considération et non pas le mariage d'Etat ou la polygamie. Le mariage d'État est impossible parce que nous possédons, à l'inverse

(*) Fourier, Traité de l'association domestique-agricole^ Ul^ p. 510 8qq.,et Nouveau monde industriel^ p. 264 sqq. ; daos les Œuvres complètes^ t. V, p. 229 ssq. ; t. VI, p. 225 sqq.

(*} Voir par exemple les Bases de la politique positive^ Manifeste de l'école sociétaire^ fondée par Fourier (1842),p. 128. 129 ; Renaud, Solidarité, 6" éd. (1877), p. 160, 161 ; Brisbane, Social destiny of man (1840), p. 8, 9. Ce dernier ouvrage, d'où sortit le mouvement fourlériste qui s'est développé en Amérique depuis 1843, vise uniquement la réorganisation du travail; et de même les nombreux phalanstères fondés dans l'Amérique du Nord se proposaient de résoudre non pas le problème sexuel, mais seulement le problème économique.

(3) Fourier, Le nouveau monde industriel (1829), p. 182,183; dans les Œuvres complètes, t. VI, p. 154, 155. Voir aussi l'exposition dans les Œuvres compL, 1. 1, 3« éd. (1846), p. 103-106.

LE MARIAGB l85

de l'antiquité, une conscience bien trop vive de la valeur de la liberté personnelle pour permettre à rÉtat de s'immiscer aussi profondément dans les plus individuelles des relations humaines ; la polygamie, parce qu'elle présente tous les inconvénients de la monogamie, sans en posséder les nombreux avantages.

Mais faut-il substituer au mariage actuel l'amour libre ou le mariage collectif? Assurément on a tort quand, ainsi qu'il arrive fréquemment, on repousse cette réforme au nom de la moralité. Un régime tel que l'amour libre ou le mariage collectif, par lequel la plupart des peuples ont passé au cours de leur évolution, ne- peut en aucune façon être considéré comme immoral (*). S'il devait arriver que le mouvement social nous ramenât à ces institutions et que peu à peu la majorité de la population s'y ralliât, elles ne tarderaient pas à devenir le seul mode moral d organisation de la vie sexuelle, aux yeux des doctrinaires fanatiques de ce qui est.

C'est déjà formuler une objection plus forte, que de dire que la solution du problème social se trouvera rendue plus diiiicile encore qu'elle ne l'est, si Ton y joint les questions sexuelles. Le mouvement social a devant lui, sans cet ordre de questions, un champ immense, un programme dont la réalisation exigera sans doute des siècles ; je veux mentionner

{») Bachofen, Dos MutterrecM (1861), 2« éd. (1897), p. 19, 22, 384 sqq. Morgan, Ancimt Society (1877), p. 498, 500-502. Engels, Der Ur$prung der Familie^ des Privateigentums und des Slaates (1884), p. 17. Stein, Die soziale Frage im Lichle der Philosophie (1897), p. 68 sqq.

l80 PROPRIÉTÉ ET FAMILLIS DANS l'ÉTAT SOCIALISTE

seulement la limitation de la propriété privée, Inorganisation du travail social par l'État, la transformation de rÉtat individualiste de la force en un Ëtat populaire du travail. Qu'est, en comparaison de celle tâche, la révolution la j>lus grande, même celle que fut l'établissement du christianisme ? Lorsque TÉtat populaire du travail aura entraîné la régénération juridique et morale de l'humanité, alors, mais alors seulement il sera possible de songer à réformer la vie sexuelle.

Mais à supposer même que les conditions générales de cette réforme fussent réalisées, les peuples repousseront sûrement Tamour libre et le mariage collectif et demeureront attachés au mariage actuel (*), sous cette réserve qu'il devra être non pas indissoluble comme chez les catholiques, mais dissoluble pour des raisons importantes, conformément au droit matrimonial des protestants. Le mariage collectif sera impraticable, ne fût-ce que poui» cetle raison que dans TÉlat populaire du travail il n'y aura pas de groupes reposant sur la communauté de religion ou la communauté ethnique auxquels

(•) Morelly, Code de la nature (1755), p; 216. Gray, Social System (1831), p. 194. Cabet, Voyage en Icarie (1840), 5" éd. (1848), p. 141 sqq. Pecqueur, La républ, de Dieu (1844), p. 194 sqq. Engels, Der Ursprung der Familie (1884), 4* 6d. (1892), p.71-7;)(?) Bellamy, Looking backward (1888),ch. XXV. Kautsky, Das Erfurler Programm (1892), p. 145 sqq. Atlanticus, Produktion und Konsum im Sozialstaat (1898), p. 9. — Au nombre deU écrivains qiii veulent conserver dans ce qu'tl a d'essentiel le mariage actuel, il faut compter la plupart des théoriciens socialistes qui ne s'occupent pas de la transformation des relations sexuelles et ont uniquement en vue les q\iestions économiques, par exemple LrOuis Blanc, Rodbertus, Marx, LassaUe.

puisse se rattacher cette institution. Quanta Tamour libre, il porte en lui des tares telles que les larges masses populaires devraient le repousser, mémo si la marche des événements réduisait au silence les puissances politiques et ecclésiastiques qui appuient et soutiennent le mariage monogamique actuel.

Si eh effet, pour prendre un terme de comparaison, nous mettons en regard les relations sexuelles et les relations économiques, nous pourrons dire que la monogamie réalise dans le domaine de la vie sexuelle une situation semblable à celle que constituerait dans le domaine économique la répartition égale de la propriété et la suppression de rhéritage. En fait, les jouissances d'ordre sexuel sont à peu près également réparties par le mariage; s'il arrive néanmoins que les individus trouvent dans le mariage des satisfactions très différentes, cette inégalité ne provient pas de la constitution juridique, mais bien de la nature particulière des époux, et elle réapparaîtrait dans toute auti-e organisation de la vie sexuelle.

L'amour libre doit être comparé, au contraire, à la libre concurrence, à la liberté de contrat et à d'autres institutions économiques semblables qui, sous le couvert d'une liberté trompeuse, assurent la domination des riches et des puissants. Puissance, revenus, culture, don de la parole, beauté corporelle et force, ces diverses conditions constitueraient pour ceux qui en auraient le privilège, dans la concurrence de l'amour libre, une supériorité si grande que les moins favorisés se trouveraient non plus en droit, il est vrai, mais en fait, exclus plus ou moins

l88 PROPRléTÉ ET FAMILLE DANS L'ÉTAT SOCIALISTE

de la jouissance sexuelle. Lors donc qpe les socialistes et les anarchistes les plus radicaux vont prêchant Taniour libre, ils réclament sans s'en douter pour le commei^ce des sexes le régime même qu'ils combattent si énei^iqucment dans le domaine de la vie économique.

Et puis, l'amour libre ne tarderait pas à rendre infiniment plus intense la vie sexuelle, qui ne contribue au bien de l'esprit et du corps que si elle est contenue dans d'étroites limites. Le changement incessant joint à la conscience d'une entière irresponsabilité aurait forcément pour effet de renforcer et de porter bien au-delà des limites actuelles cet instinct naturel, le plus puissant de tous. Certes l'État populaire du travail n'a aucune raison de combattre l'instinct sexuel comme tel, mais d'autre part il ne doit pas en affranchir les manifestations de toute mesure, et imprimer ainsi à toute la vie sociale de ses membres un caractère purement sensuel.

On ne peut contester que les opinions des partisans de l'amour libre aient été influencées par leur hostilité contre le christianisme. Le christianisme, qui ne considère notre vie terrestre que comme une courte préparation au royaume éternel de Dieu, prêchait la mortification de la chair et ne voyait dans le mariage même qu'un mal nécessaire. L'État populaire du travail ne peut pas faire siennes ces aspirations contre nature et vaines ; mais ce n'est pas une raison pour qu'il se place dans cette question au point de vue diamétralement opposé. D'une manière générale, c'est par un radicalisme fâcheux que les partis populaires se laissent entraîner, sous

le prétexte que l'État et l'Église chrétienne se sont rendus coupables de fautes grossières vis-à-vis des classes inférieures, à commettre des fantes non moins lourdes bien que de sens inverse.

Peut-être aussi les partisans de Tamour libre ont-ils trop en vue, dans leur manière de combattre le mariage actuel, les relations purement sexuelles entre époux, et ne songent-ils pas suffisamment à tout ce qui emplit leur vie commune, à l'appui réciproque, au réconfort, à renseignement mutuel. Cet élément intellectuel et moral du commerce des sexes, élément qui, avec les progrès de la culture des masses, passe de plus en plus au premier plan, ne peut acquérir toute sa valeur que dans une vie conjugale durable et bien organisée. Bans l'État populaire du travail, moins qu'en aucune autre société, on ne pourra se passer de l'appui réciproque des époux et des membres de la famille, parce que les travaux de la maison, par suite de la suppression de la domesticité, devront y être effectués, surtout sous le régime du ménage séparé (*), par les femmes et les jeunes membres de la famille.

Il n'est donc nul besoin, ainsi qu'il résulte de ce qui précède, de substituer à notre mariage actuel l'amour libre ou le mariage collectif. Aussi bien, les mariages ont été conclus de tout temps, en immense majorité, d'après certaines convenances, c'est-à-dire entre personnes égales au point de vue du rang, de l'éducation et de la fortune. C'est pourquoi le droit matrimonial est exempt de cet esprit de partialité et d'injustice qui n'est absent d'aucun

(*) Voir p. 126, note.

des domaines juridiqaes où les intérêts des diflerentes classes sociales viennent noi*inalenient en conflit. En outre, dans TÉtat populaire du travail, on verrait disparaître les pires défauts inhérents au mariage actuel, parce que les intérêts matériels ne pourraient pas y exei'cer sur la conclusion des mariages la même influence que' dans la société présente. On est également fondé à espérer que dans l'Etat populaire du travail la prostitution, à raison du caractère relativement minime des différences de condition économique (*), ne saurait tarder à disparaître, sauf dans des cas très rares' qui s'expliqueraient alors non plus par la misère, mais par des conditions physiques et mentales particulières à telles ou telles personnes. >

Le droit privé' en vigueur astreint le mari à assurer à sa femme un entretien conforme à sa condition. Cette obligation ne saurait prendre -place dans le système juridique de TÉtat populaire du travail. Ici Fépouse a un droit propre à la vie ; si le droit de l'homme et celui de la femme, en ce qui concerne la mesure et la nature dps moyens de consommation, appartiennent à des catégories différentes (-), c'est naturellement la situation du premier qui décide du genre de vie des deux époux. En revanche l'épouse est astreinte, elle aussi, an service universel du travail ('), service qui consistera pour elle en première ligne dans les soins du ménage,

(*) Voir plus haut, livre I, ch. 11 ; livre II, ch. vii. (^) Voir plus haut, livre I, eh. 11 ; livre II, ch. vu. (') Voir plus haut, livre II, ch. vu.

maïs qui pourra suivant les circonstances consister aussi en des travaux à effectuer au dehors.

Ce n*est que par Tobtention d'un droit indépendant à la vie que les femmes seraient placées en fait, dans TÉtat populaire du travail, sur un pied d'égalité vis-à-vis des hommes. Tant que, dans la société présente, les épouses seront entretenues par leurs maris, les filles par leurs pères, tant que par suite en grande majorité les femmes dépendront au point de vue matériel de leurs maris, il sera dilEcile de songer à réaliser une entière égalité des sexes.

Certes, cette égalité ne sera achetée par les femmes — car tout grand résultat doit être acheté — qu'au prix de ce lourd sacrifice ; Tacceptation du service universel du travail. Comme les femmes des classes non-possédantes fournissent aujourd'hui déjà, dans leur ménage et hors de chez elles, un travail considérable, leur condition sociale ne sera pas sensiblement modifiée par l'introduction du service universel du travail. Au contraire il pourrait arriver que les innovations de l'État socialiste frappassent de la manière la plus dure, entre toutes les couches sociales, les femmes riches, parce qu'elles ne font pour ainsi dire pas de travaux hors de chez elles, et qu'elles remettent le soin même de leur ménage à des personnes qui appartiennent aux classes non-possédantes.

De même que le devoir alimentaire du mari, le droit relatif aux biens des époux doit disparaître tout entier dans l'État populaire du trayait, parce que les deux époux s'y trouvent l'un vis-à-vis de l'autre comme deux personnes indépendantes ayant chacune son droit propre à la vie. Le mari et la

iga PROPII1ÉT< BT FAIOLLS &AJI8 I^'ÉVAT SOGIAUSTB

femme conservent donc leur propriété privée, réduite d^aiUeurs sous le régime socialiste à de très étroites limites ; ce que les parents ou des tiers donneront k l'un des époux à Toccasiondu mariage devra être considéré comme un don ducpiel ne sautuit résulter, conformément aux principes exposés plus kani <*), anoone obUgatîmi pour Ton <n Tairtre des intéressés.

V) Livre II, ch. ix.

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