CHAPITRE XUI
KÀPPOiCTS KNTRE PARENTS ET ENFANTS LEGITIMES
De même que TÉtat populaire du travail se montrera, sans aucun doute, conservateur en ce qui concerne le mariage, de même il maintiendra le régime établi des rapports juridiques entre les parents et les enfants légitimes, dans la mesure où le droit à la vie ne réclamera pas ici encore des modifications essentielles.
D'après notre droit privé le père — et en seconde ligne la mère — a le devoir d'entretenir et d'éduqner les enfants légitimes ; en cas de besoin cette obligatidïi passe aux grands-parents et autres proches en ligne ascendante. De même, et inversement, les enfants doivent, à leurs parents, grandsparents, etc..., en cas de besoin, l'entretien. Mais déjà dans la société présente le devoir d'entretien et d'éducation des parents a seul une véritable importance sociale; les cas où cette obligation passe à d'autres sont de rares exceptions. Dans l'État popu-*: laire du travail, où chacun possède un droit indépendant à la vie, et où nul n'est par suite obligé de recourir soit à l'assistance privée, soit à l'assistance publique, seule cette obligation des parents peut entrer en ligne de compte.
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Pendant sa première année, l'enfant reçoit directement de sa mère sa nourriture, et il doit par suite être élevé par les parents. Cette situation est naturellement indépendante de la forme d'organisation sociale. Seul, le système des nourrices, qui chaque année condamne à une mort prématurée ou à la consomption chronique des milliers d'enfants de prolétaires, devrait de toute nécessité disparaître dans l'État populaire du travail (').
Le mode d'entretien et d'éducation des enfants pendant les années suivantes et jusqu*à Tadolescence (entre deux et quatorze ans, environ) dépendrait de la forme générale que prendrait l'organisation sociale. Si l'État populaire du travail ou la commune se décide pour le système du ménage séparé (*), ce à quoi ils seront contraints longtemps encore par la disposition des maisons existantes, les enfants pourront être élevés comme jusqu'ici dans la maison paternelle.
Dans ce cas il n'y aurait de modifications notables que sur deux points. En premier lieu, les parents devraient x)ouvoir envoyer leurs enfants dans des crèches publiques toutes les- fois que leurs occupations les empêcheraient d'exercer sur eux la surveillance nécessaire ou simplement s'ils le préféraient. Que l'État, bien qu'il soit parfaitement de taille à assumer ce soin, s'en repose aujourd'hui le plus souvent sur la bienfaisance privée et laisse ainsi d'innombrables enfants de prolétaires se transfor^
(*) Cf. Mengep, Das biirgerliche RecM und die besitzlosen Volksklassen, 2- et 3« mille (1890), n» 18.
(«) Voir plus haut, livre II, ch. vu.
RAPPORTS ENTRE PARENTS ET ENFANTS LÉGITIMES î^
mer, loin de toute surveUIance efficace, en gibier de bagne, c'est là assurément l'un des aspects les plus lamentables de notre régime juridique. — En second lieu, l'alimentation et l'entretien des enfants se trouveraient très logiquement liés pour une très large part à l'enseignement scolaire, et la vie à l'école prendrait ainsi, relativement à la vie de famille, une importance plus considérable encore qu'aujourd'hui.
Si au contraire l'État ou telle autre organisation publique se décide pour le système du ménage commun, le plus convenable sera que les enfants soient élevés par des fonctionnaires dans des locaux spéciaux. De la même manière que, dans l'État populaire du travail, l'ensemble du droit privé se transformera en droit administratif, de même la question de savoir qui devra veiller au bien-être intellectuel, moral et physique des enfants pendant leurs premières années, se trouvera tranchée pour l'essentiel par voie administrative .
C'est au contraire une question de grande importance sociale, que celle de savoir si l'entretien et l'éducation des enfants auront lieu aux frais des parents ou de l'État. Tout enfant a certainement sur l'État un droit personnel à la vie, qu'il ait des parents ou qu'il n'en ait pas. Mais l'État peut fort bien faire supporter les frais d'entretien et d'éducation aux parents, soit en les faisant passer à une . catégorie inférieure dans la hiérarchie des objets de consommation, soit — ce qui sera sans doute le cas normal — en élevant leur devoir de travail au-des$$us de la mesure commune (*).
(*) Voir plus haut, livre II, ch. vu.
içfi PROPlilÉTÉ ET FAMILLE DANS l'ÉTAT SOCIALISTE
Les partisans de Tamour libre sont naturellement d'avis que l'entretien et l'éducation des enfants doivent être à la charge de l'État (*). Mais cette opinion est aussi celle de divers socialistes qui veulent conserver le mariage (*). Contrairement à leur manière de voir, je pense que l'État populaire du travail devra bien longtemps faire une place dans son système juridique au devoir alimentaire et au devoir éducatif des parents.
On sait que Malthus (*) a énoncé cette proposition que la population d'un pays tend en général à s'accroître plus vite que les subsistances qui y sont produites. Cette opinion a été contestée par bien des
(«) Cf. Meslicr, Le Testament^i. II (1869),p. 226-i^; Bezamy, Code de la communauté (1842), p. 266 ; Bebel, Die Frau (i8S3), 25* éd. (1895), p. 406 (trad. fr. La Femme dans le passée le présent et V avenir , p. 306). La question de savoir qui doit élever Tenfant est presque insoluble pour l'anarchisme, parce que dans une organisation anarchiste il n'y a pas d'autorité publique qui se charge elle-même de cette tâche ou force les parents récalcitrants à s'en acquitter, alors que l'enfant ne peut défendre lui-même ses intérêts moraux et physiques. C'est pourquoi les écrivains anarchistes sont bien obligés de se contenter de propositions tout-à-fait Inacceptables, quand ils ne se tirent pas simplement d'affaire avec de beaux discours. Cf. Tucker, Instead of a book, 2* éd. (1897),p. 134-149 ; Jean Grave, La société future (1895), ch. xxm ; Charles Albert, l'amour libre, 3« éd. (1899), p. 216.
(«) Morelly, Code de la nature (1755), p. 220 ; Loix d'éducation, art. IV. Buonarrotl, Conspiration pour Végalité, U I (1828), p. 282. Owen, The révolution in the mind and practice of the human race (1849), p. 78-82.
(3) Malthus, An essay ontheprinciple of population (1798), p. 13-17. De même dans les éditions ultérieures de cet ouvrage.
RAPPORTS^ ENTRB PARENTS ET ENFANTS LÉGITIMBë ig^
économistes et des socialistes (*), et en fait, dans quelques pays civilisés, par exemple la France, si Ton compare Taccroissement de la population à la quantité que Ton pourrait extraire du sol, non seulement il n'est pas excessif, mais il est presque insuffisant. Par contre la loi de Malthus peut être considérée comme étant vraie pour la plupart des peuples européens et comme devant lé demeurer aussi longtemps que les moeurs sexuelles n'auront pas subi un changem^it complet.
La plus importante de toutes les barrières contré un accroissement excessif de la population — de toutes celles du moins qui dépendent de T organisation sociale — est assurément le devoir pour les parents d'entretenir et d'éduquer les enfants qu'ils ont mis au monde jusqu'à l'âge où ils deviennent aptes au travail. L'État socialiste, en inscrivant dans son code cette obligation des parents, oppose à la surpopulation une barrière sociale aussi efficace que le régime juridique actuel, sans que toutefois on puisse dire que le problème de la population soit vraiment résolu d'une manière complète par l'une ou l'autre forme d'État.
(M Godwin, On population, an inquirif concerning the power of increase in the numbers of mankind (1820), p. 507 sqq. Owen, Heport of the proceedings at the several meetings held in Dublin (1823),p. 100, 107 sqq.Gray, Social System (1831), p. 178 sqq. Proudhon, Système des contradictions économiques^ t. II (1846), p. 397 sqq. Leroux, Malthus et les économistes (1846), dans l'édition de 1849, p. âiâ, 213. Marx, Das Kapital.t I (1867), 3e éd. (1883), p. 637,638. H. George, Progress and poverty (1880), llv. II, ch. IV. Bebel, Die Frau (1883), 23» éd. (1895) p. 441-463 (trad. fp. La femme dans le passé, le présent et l'avenir^ p. 334- 361). Bernstein, Zur Geschichte und Théorie des Sozialismus (1901), p. 72.
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Beaucoup de socialistes allèguent, il est vrai, Texistence dans les différentes parties du monde d'immenses étendues de terres non cultivées, où nous pourrions en cas de surpopulation envoyer des émigrants (*). Mais est-il vraiment certain que nous pourrons toujours offrir contre les produits du sol des objets d*échange acceptables ? Car il ne faut pas oublier que l'immense concentration des forces économiques dans TÉtat populaire du travail engendrera pai*tout très vite une industrie florissante. Et en ce qui concerne l'émigration, il faut bien se représenter que l'établissement dans un pays éloigné, ayant un autre climat, une autre langue, une autre religion et d'autres mœurs, sera pour le citoyen de l'État populaire du travail, qui a un droit propre à la vie, une détermination extrêmement pénible, et dont la réalisation dépendra d'ailleurs toujours des dispositions des pays étranger», qui pourront fort bien refuser d'accepter nos émigrants. Bref, des conseils de ce genre font songer aux économistes libéraux qui d'un cœur léger engagent l'ouvrier dont la profession est anéantie à passer à un autre genre de travail, bien qu'un tel changement soit très souvent impraticable et que, même au cas où il ne l'est pas, c'est tout au moins pour le travailleur une véritable catastrophe.
Certains partisans de l'amour libre estiment aussi que dans 1 État populaire du travail,, l'amélioration de la vie et le relèvement de la culture
(1) Godwin, On population, p. 444 sqq. Bebel, Die Frau^ 25* éd., p. 455 sqq. (trad. fp. La femme dans le présent, le passé et l'avenir, p. 350 sqq.)
UAl*l*OKT8 ËM'Klâ FAllENTS ET fiMFAN TS^LKGlTlMEfe» I99
intellectuelle des masses feront les rappoi*ts sexuels moins fréquents et moins féconds (^). Mais à supposer que Ton puisse reconnaître la moindre valeur à des conjectures et à des inductions de ce genre, en un domaine de la vie sociale qui échappe entièrement à Tobservation exacte, les eilets que Ton attend du nouvel ordre social ne pourraient en tout cas se produire qu'après plusieurs générations.
Le devoir qui astreint les parents à entretenir et à éduquer leurs enfants forme Tune de ces importantes institutions limitatives quii est aisé de supprimer, et fort diÛicile de rétablir. Son eilicacité tient à ce qu'il a atteint 1 egoïsme humain à la racine en liant intimement à la jouissance sexuelle inconsidérée des charges personnelles et économiques (^).
(*) Bebel, Die Frau, p. 449 (trad. fp. : La femme dans le présent, le passé et V avenir, p. 343).
(') La question de savoir par quels moyens la société peut empêcher un accroissement de population excessif a été pius souvent discutée par les socialistes d'autrefois qu'elle ne l'est à présent, que la discussion socialiste se trouve limitée, sous l'influence des idées de Marx, de Lassalie et de Rodbertus,à un petit nombre de problèmes économiques, et où la discussion des problèmes sexuels est abandonnée aux Néo-Malthusiens. Cf. Robert Dale Owen (le fils), Moral physiology, or a briel and plain treatise ori the population question (,l^^)i S* éd. (1832), p. 47, 50; Noyés, Essay on scienlific propagation {y ers 1873; ; Mate continence, 1872, reproduit dans le livre d'AUce Slockljam, Karezza, EtUics of marriage, Chicago, p. 120-127 ; Dixon and Uis copyists (1874), p. 32 sqq. ; Uealth of children in Oneida communUy (1878), p. 2 ; History of American sociaiisms (18T0j, p. 633; Nordholf, Ihe communistic societies of the United States (1875), p. 276 ; George Noyés Miller, Zugassent's Discovery^ Chicago (IDJl), p. 63 sqq., 80 sqq. ; Kautsky, Der Ëinfluss der Volksvermetirung auf den Fortschritt der Gesell» SChajt (i880), p. 166 sqq.
Ce n'est que lorsque les espéi*ances des théoriciens socialistes auront été vérifiées par l'expérience de plusieurs générations, ou encore au cas où, par suite dlnventions à venir, il deviendrait possible de pi*oduire à bon marché les denrées alimentaires à l'aide de substances minérales ou de substances végétales existant en abondance (telles que le bois, les feuilles d'arbres, etc.), c'est alors seulement que le temps sera venu, ou bien de supprimer cette importante barrière, ou bien de rabaisser.