CHAPITRE III
Les États diffèrent entre eux soit par les objets de leur activité, soit par la forme de leur constitution. La divergence la plus grande que puisse entraîner la diversité des fins de l'État ou, plus exactement, des fins que se proposent les groupes sociaux qui ont la prédominance dans l'Etat (*), c'est ropposition de l'État actuel, l'État individualiste de la force, d'une paut.MLd'-"***'^»*^^ tv^^^il
^Q 1 >a,|^yi>'r?'''grande partie uu ^ixesent ouvrage rSTœnsacrée à exposer cette opposition.
Relativement à la forme de la constitution, on distingue la monarchie, l'aristocratie et la république. L'aristocratie n^est plus nulle part aujourd'hui une forme d'État particulière ; elle ne compte plus que pour un corollaire de la monarchie, avec qui elle dure, et avec qui elle périra. La seule question est donc de savoir si la forme républicaine est indispensable à l'État populaire du travail (*), ou
0) Voir plus haut, livre III, ch. i.
(^) Sont partisans de l'établissement de la république eo même temps que de la transformation de l'ordre social : Meslier (mort en 1729 ou 1733), Le Testament, 1. 111,(1864), p. 378 sqq.; Morelly, Code de la nature (1755), p. 211 sqq. ; Godwin, Polili-
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si au contraire, il peut s'accommoder de la monarchie, celle-ci étant naturellement supposée radicalement transformée (*).
Cette question est, de même que toutes les questions qui concernent la politique des princes et des peuples, une question de puissance. La réponse qu*on y fera dépendra tout à la fois du degré de force révolutionnaire d'un peuple donné, et du degré de puissance que la monarchie a acquise dans ce peuple, au cours de son développement histo-
cal justice (1793), 3« édit.,t.II (1798), p. 6, 31 sqq. ; Babeuf et les babouvistes, qui se proposaient comme but, en même temps que l'organisation communiste, le rétablissement de la constitution républicaine radicale de 1793 ; cf. Buonarroti, La Conspiration pour Inégalité, 1. 1 (1828), p. 244 : Acte d'insurrection, art. 2, 3 ; Owen, The révolution in the mind and practice oflhe human race (1849), p. 66 (comparer avec p. 70 sqq.) ; Dezamy, Code de la Communauté (1842;, p. 268, 269 ; Weitling, Garantien der Harmonie und Freiheit (1842), 3« éd. (1849), p. 178.
(^) Sont partisans du maintien des conditions politiques existantes (y'comprisla monarchie) }■ Saint-Simon, ^Industrie, t. II (1817), dans les Œuvres^ i. ÎU (1869), p. 20,21 ;l)ttS2/s«ème tnrfws- Irie/, 1. 1(1821), dans les Œuvres,i,\ (1869), p. 26 sqq., 206 sqq., 239 sq. ; Du système industriel^ t. II «(1821), dans les Œuvres, t. VI (1869), p. 29 et t. VU (1869), p. 56 (on trouve des vues différentes dans l'Exposition de la doctrine saint-simonienne [1828-1830], dans les Œuvres de Saint-Simon et d'Enfantin, t. XLI [1877], p. 48 sq., 447) ; Fourier, Traité de V association domestiqueagricole, t. I (1822), p. 116 et 143, dans les Œuvres complètes de Charles Fourier^ t. III (1841), p. 151 sqq. ; Bases de la politique positive. Manifeste d&J'école sociétaire, fondée par Fourier (1841), ,2« éd. (1842), p. 119 sqq,, 194 sqq. ; Ck)n8idérant, Manifeste de la démocratie au XIX* siècle, 2« édit. (1847), p. 68-72 ; Cabel, Voyage en Icarie (1840), 5' édit. (1848), p. 537,538, cf. p. 361 ; Rodbertus, Ueber den Normalarbeitstog (1871), dans les Kleine Schriftm, édités par Moriz Wirth (1890), p. 359 ; Atlanticus, Produktion und Konsum im Sozialstaat (iS98), p. 9,10.
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rique. Tout cela bien considéré, il est permis d'afiirmer que TÉtat populaire du travail revêtira immédiatement, chez les peuples latins, la forme républicaine. Au contraire en Angleterre, en Allemagne et dans les autres nations germaniques, il se peut fort bien que les dynasties, par une politique avisée, parviennent à faire durer la monarchie longtemps après rétablissement de TÉtat populaire du travail, et peut-être môme pour un temps illimité.
La capacité révolutionnaire des Latins dépasse de beaucoup celle des Germains. Un Allemand ne peut manquer d'être frappé, lorsqu'il étudie l'histoire des peuples latins, de la facilité avec laquelle chez eux les fins politiques les plus importantes sont réalisées par des mouvements révolutionnaires. Je ne veux rappeler ici que l'enthousiasme unanime avec lequel l'Italie, de 1860 à i8jo, se dressa pour conquérir son unité politique, au même temps où les HohenzoUem étaient obligés de contraindre les Allemands à Tunité, les armes à la main. Et il faut ajouter que depuis un siècle la monarchie n'a jamais pu s'établir solidement chez ces peuples sans cesse remués par des agitations révolutionnaires de toute nature. On peut donc prédire avec certitude que l'exemple de la France sera suivi par les autres nations latines, au plus tard lors de l'établissement de l'État populaire du travail.
La république presque exclusivement politique d'aujourd'hui est sans aucun doute ime forme d'État contradictoire, et qui ne peut faire autrement que d'osciller sans cesse entre la ploutocratie et le césarisme. Car les masses non-possédantes, qui dans la vie privée vivent au jour le jour et sont à tout
moment de leur existence livrées à Farbitraire des riches, ne manifesteront que dans des circonstances particulièr^nent favorables cet ardent dévouement civique à la liberté et à Tégalité qui est le fondement le plus sûr de toute constitution démocratique (*). Le jour où l'État populaire du travail mis en équilibre aura les droits politiques et les droits économiques des masses, ce jour-là, et ce jour-là seulement, la forme républicaine aura son existence entièrement assurée. Alors la vie politique des peuples latins, qui jusqu'ici a ofïert le spectacle de tant de sautes brusques, se développera d'un mouvement calme et constant. Mais, à en juger d'après toutes les analogies historiques, ce changement en mieux dû à l'État populaire du travail ne se réalisera que lorsque le régime nouveau sera entré dans la période d'équilibre définitif; jusque-là, durant toute la période de transition, la dictature franche ou dissimulée parait au contraire devoir être la forme de gouvernement prédominante.
Tous ces problèmes recevront sans doute des Anglais, des Allemands et des autres peuples germaniques une réponse profondément différente. Le sens conservateur de ces nations permet de prévoir que chez elles le plus profond des changements politiques, la transformation de l'État individualiste de la force en État populaire du travail et la limitation totale de la propriété privée, se fera vraisemblablement sans que la continuité du droit soit rompue et sans inutile destruction des formes politiques traditionnelles.
(*) Voir plus haut, livre II, ch. ix.
a^ii ORGANISATION DE l'ÉTAT SOCIALISTE
Considérons d*abord l'Angleterre. Elle est actuellement, sans aucun doute, le pays où le système de production capitaliste est le plus développé. D'après la doctrine de Marx et d'Engels on devrait donc s'attendre à ce que l'Angleterre possédât également le parti socialiste révolutionnaire le plus nombreux, et que l'expropriation des expropriateurs y fût imminente. Or, il apparaît clairement ici que la politique des peuples, tout comme celle des princes, est bien moins déterminée par des ressorts économiques que par des ressorts purement . politiques. En Angleterre, depuis plus de deux siècles, pas un seul coup d'État n'a été tenté ; les revendications populaires les plus hardies ont obtenu satisfaction par la voie législative. La compression militaire et politique pratiquée sur le continent y est pour ainsi dire inconnue. L'Anglais peut dire avec un légitime orgueil que dans son pays ^n ne se contente pas d'exiger le respect des lois de la part des classes inférieuies, mais que les plus puissants le pratiquent, et que la liberté personnelle des masses ne risque point d'être violée au bénéfice des intérêts de la cour et de l'aristocratie. Aussi est-il vraisemblable que la question sociale sera, elle aussi, résolue en Angleterre par une lente évolution légale et administrative, et sans que la monarchie soit supprimée. "Bien entendu, cette perspective suppose comme accordé que les progrès de la politique impérialiste n'y créeront point, comme ailleurs, de courants révolutionnaires ; car on sait qu'en Irlande il a suffi dé violations du droit nombreuses et demeurées inexpiées pour déterminer l'éclosion de mouvements de révolte analogues à ceux du continent.
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La situation politique dans sqd ensemble est bien moins bonne en Allemagne. Les Allemands sont le peuple le plus conservateur qu'il y ait en Europe, mais ils ont en même temps le parti socialiste révolutionnaire le plus nombreux et le mieux oi^anisé qu'il y ait au monde. Cette contradiction s'explique par l'histoire de l'Allemagne au cours du siècle passé.
Une première circonstance porta une grave atteinte à la conscience traditionnelle du dix)it des Allemands : ce fût le fait que la Révolution de 1848 fut rendue nécessaire par la stupeur conservatrice de la politique des cours, dans les années qui suivirent la chute de Napoléon. L'échec, en dépit de tant de promesses, des mouvements populail*es en faveur de l'unité, puis les nombreux coups d'État couronnés de succès qui s'accomplirent dans presque tous les États de l'Allemagne, ne pouvaient manquer d'ébranler profondément le sentiment du droit au cœur du peuple allemand. Puis, ce fut l'unification dynastique de l'Allemagne, qui fut réalisée par les moyens que l'on sait, par le conflit prussien relatif au service militaire, avec ses violations de Constitutions sans nombre, par la rupture de la Prusse avec la Confédération germanique, qui représentait, en dépit de sa faiblesse, l'organisation constitutionnelle légale de l'Allemagne, enfin par la dépossession de trois princes légitimes et l'annexion de la ville libre qu'était Francfort. Aussitôt après la fondation de l'Empire allemand, ce fut la lutte contre l'Église catholique, puis, bientôt après, la lutte contre la démocratie socialiste ; l'une et l'autre furent menées dans des formes légales, mais elles
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avaient un caractèi*e de violence et lésaient les intérêts de portions considérables de la population. Ajoutez la compression militaire et policière croissante, qui limitait la liberté personnelle des masses sous le prétexte d'objets qui leur étaient étrangers et que le plus souvent elles ne pouvaient pas comprendre. Ces causes et d'autres encore ont suscité dans le peuple allemand des courants révolutionnaires que n'auraient pas osé croire possibles même les plus exaltés rêveurs d'entre les révolutionnaires du milieu du siècle dernier.
Néanmoins je ne crois pas que les classes nonpossédantes, le jour où les destinées politiques de l'Allemagne seront remises entre leurs mains, en viennent à supprimer la monarchie. La force et la passion révolutionnaire des Allemands sont médiocres. Sur les trois révolutions allemandes qui ont eu lieu depuis la fin du Moyen- Age, deux ont échoué : ce sont celles qui avaient le caractère de soulèvements populaires,la guerre des paysans (i52o) et le mouvement de 1848. Si la troisième, la Réformation, réussit dans une assez large mesure, c'est parce qu'elle eut pour elle l'appui des princes qui convoitaient les biens d'Église.
Si le prolétariat, ainsi qu'il arrivera vraisemblablement chez les peuples germains, consent à conserver la monarchie lors de l'établissement de l'État populaire du travail, ce sera à de certaines conditions. La plus importante serait que l'on reconnût aux classes non-possédantes, tant à la cour que dans l'armée et dans l'administration, la puissance souveraine, et que ces institutions fussent transformées de fond en comble en conséquence. Mais du
même coup les cours devraient réduire leurs prétentions économiques à un niveau compatible avec la modeste simplicité de l'État populaire du travail. L'heure d'un compromis de ce genre sonnera au plus tard le jour où nos troupes de terre et de mer, que le parti militaire multiplie jusqu'à l'absurde dans sa folie du nombre, apparaîtront comme étant aux mains de leurs chefs un instrument peu sûi' (*). Que l'on ne croie pas qu'une pareille entente entre les classes non-possédantes et la monarchie soit chose impossible. Il est exact qu'en Allemagne et en Italie (non en Angleterre) les partis monarchistes et les partis ouvriers se combattent en général avec acharnement: Mais les trois premiers siècles de notre ère n'ont-ils pas vu une querelle tout aussi vive entre les païens et les chrétiens ? Et pourtant, l'empereur Constantin passa au christianisme et fît du christianisme, dans l'État romain, la religion régnante ; et ses successeurs firent expier aux païens les persécutions qu'ils avaient jadis infligées aux chrétiens, en les traitant eux-mêmes d'une manière tout aussi inhumaine.
(*) Voir plus haut, p. 59.