‹ L'état socialiste;Chapitre 87 sur 121 · LE GROUPE DE TRAVAU · texte numérisé non relu

LE GROUPE DE TRAVAU

les plus profondes des constitutions politiques. Cest ainsi qu'on a pu voir en France, en peu d'années, la monarchie absolue remplacée par les constitutions démocratiques de la grande Révolution, puis cellesci remplacées à leur tour par le despotisme du premier empire.

Au contraire tout changement radical dans la constitution du travail met proprement en question Texistence même des nations. Et en fait, bien que l'esclavage de l'Antiquité ait été remplacé d'abord par le servage puis, dans les siècles les plus récents, par le salariat, la constitution du travail a toujours gardé, même sous le règne de la pure démocratie, son caractère rigoureusement autoritaire. Un passage brusque, sans transition, à des formes de travail démocratiques, absolument opposées à une tradition plusieurs fois millénaire, ne manquerait pas certainement d'être funeste à la vie économique des peuples. Les pombreuses communautés socialistes à bases démocratiques qui ont été fondées, pendant le dix-neuvième siècle, en Angleterre et en Amérique, ont très souvent échoué par faute de discipline chez leurs membres, bien qu'elles se composassent en grande partie d'hommes d'une force de caractère et d'un esprit de dévouement peu communs. On ne peut constater une prospérité durable que dans celles de ces communautés où une forte conviction religieuse favorise ou remplace l'autorité (*).

De ce qui précède il ressort que le groupe de travail cadre mieux avec les vues autoritaires du Saint-Simonisme qu'avec les projets de Louis Blanc

(*) Noyei, Hi$tory of American socialisms (1870), p. 656.

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et de Lassalie, les deux principaux représentants da socialisme de groupe. Dans le socialisme de groupe, ce n'est pas TÉtat ou la commune, mais bien le groupe de travail, l'association ouvnère ou Tatelier social qui apparaît comme étant le support de la propriété et de l'activité économique. Toutefois, comme les ouvriers, dans Toi^anisation sociale actuelle, ne di^sposent ordinairement d'aucun capital, ces deux' théoriciens socialistes supposent que TÉtat fournira aux associations le crédit nécessaire pour se procui*er les moyens de production.

L'association ouvrière n'est pas seulement fondée par une libre entente, elle est encore dirigée d'une manière démocratique, selon la volonté des compa* gnons. Dans l'année qui suit la fondation de l'atelier social, c'est le gouvernement qui doit, aux termes du projet de Louis Blanc, répartir les services supérieurs et inférieurs entre les différents compagnons; plus tard, les travailleurs doivent élire eux-mêmefl leurs fonctionnaires. Cependant l'État qui, comme bailleur de fonds, a un intérêt considérable à ce que r association prospère, doit exercer sur son admi* nistration un contrôle qui a pour objet de faire en sorte que les sommes ou moyens de production prêtés soient employés conformément à leur destination, et à ce que le statut de l'association soit respecté. Le produit du travail commun est dans sa grande masse réparti entre les membres (*).

(^) Louis Blanc, Organisation du travail (1840), dans lei Questions d'aujourd'hui et de demain, t. IV (1882), p« 152-154; Lassalle, Offenes Antwortschreiben, t. II, p. 429, 435, 443; Arheilerlesebuchy t. Il, p. $56; BastiatSchulze van Delitzich, t. ni, p. 220 sqq. (éditioQ Berastein). Voir plus haut, p. 284, 285.

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Pour la théorie de TÉtat, qui n*est pas autre chose en fia de compte qu'une théorie des rappoiiis existant entre les grandes forces sociales, la question la plus importante est peut-être celle de savoir si lès groupes de travail d'une même profession doivent être rattachés les uns aux autres par des organisations supérieures, qui embrasseraient soit l'État tout entier soit des districts régionaux. Je répondrai à cette question par la négative. La nature de l'Etat populaire du travail ne le prédispose pas aux grands déploiements de puissance, et il serait par suite peu sage quïl groupât des intérêts économiques particuliers et extrêmement forts en de grandes associations. L'union indispensable des groupes de travail de la même branche peut être réalisée par les communes et les autorités économiques supérieures, qui, en leur qualité d'organes de la vie économique totale, seront moins portés à servir des intérêts économiques exclusifs.

Nous devons ajouter qu'en régime de véritable socialisme de groupe, où le niveau de vie de chaque membre dépendrait des résultats économiques de l'association, Ttinion des groupes de travail en de puissants organismes serait plus dangereuse encore. Former de semblables groupements, ce serait organiser les plus puissants des intérêts particuliers en camps ennemis, aussi bien si Ton plaçait avec Louis Blanc à la tête de ces associations un atelier social central, que si, avec Lassalle, on les unissait par le moyen d'une fédération de crédit et d'assurance (*).

{^) Louis Blanc, Organisation du travail (1840), dans les Questions d'aujourd'hui et de demain^ t. IV (1882), p. 98-100; Lassalle, Offenes Antwortschreiben (1863), édit. Bernstein, t. Il (1893), p. 435 ; Berr Dastiat-ScfiuUe {\mi), môme édit., t. III (i?93), 7.

Peu de théoriciens ont mis en lumière les effets funestes de la concurrence économique avec autant de vigueur que Louis Blanc. Mais s'il avait pu assister à l'établissement de son socialisme de groupe, il en serait très vite venu à se convaincre que Tesprit d'égoîsme et d'exclusion, qui forme le plus déplorable côté de la concurrence, eût trouvé un terrain singulièrement propice dans les associations organisées d'une manière unitaire, conformément à ses projets.

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