CULTURE ET SCIENCE
De grands idéals sont indispensables à la santé de la vie populaire et à la sécurité de TÉtat. En effet, le mécontentement propre aux hommes aurait vite fait de briser souvent les institutions en vigueur, si Faction d'un idéal élevé n'orientait ce sentiment vers l'avenir, et n'en faisait ainsi un ressort utile du progrès. Or, à ce point de vue, un profond changement se fera nécessairement dans l'État populaire du travail. Les aspirations qui ont pour objet la grandeur et la puissance de la patrie, dont la gloire militaire est le centre, seront dans la nouvelle société, en raison de sa structure même, refoulées tout à Farrière-plan. Et l'idéal religieux nous est dès maintenant ôté de plus en plus par le progrès des sciences expérimentales. Ces fins, qui ont aujourd'hui le privilège d'élever Faction des peuples audessus des limites étroites de l'égoïsme, mais qui s'évanouissent peu à peu, il faut qu'à l'avenir elles soient remplacées par d'autres fins i)lus populaires.
Rappelons tout d'abord ici que la conception matérialiste de l'histoire (*), que bien des gens
(*) Voir plus bas, livre IV, ch. i.
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considèrent comme le centre du marxisme, peut devenir funeste au développement de l'État populaire du travail. Sans doute la conception matérialiste de rhistoire a trait non à l'avenir, mais au passé, et c'est relativement au passé qu'elle déclare que l'évolution des peuples et les insititutions politiques et religieuses créées par eux dépendent des conditions économiques et technologiques de chaque époque. Mais si les nations en viennent à ne voir dans toute leur activité passée que la série des effets produits par des ressorts économiques, il est fort à craindre qu'elles ne poursuivent également à l'avenir que des fins économiques, et qu'ainsi le mouvement social, en dépit de la prodigieuse dépense de forces morales et physiques qu'il aura nécessitée, .n'aboutisse finalement à un triste État d'engrais et de mangeaille. L'Église chrétienne a subi une transformation analogue, mais en un sens différent, après la victoire qu'elle remporta sur le paganisme au commencement du iv® siècle (*).
L'unique idéal concevable de l'État populaire du travail, c'est la perfection de la pensée, de l'activité et de la sensibilité des larges masses populaires, leur éducation intellectuelle, morale et esthétique. Je ne veux m'occuper ici que de l'avenir réservé à la culture et à la science dans le nouvel ordre de choses. Nous avons examiné plus haut les rapports de l'État et de la moralité (*). Quant à l'art, il embellit notre vie, mais il n'a pas une influence sensible sur les rapports sociaux qui sont de Tordre de la force.
(*) Voir plus haut, livre I, ch. vu.
(') Voir plus haut, livre I, ch. ix.
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D'autant plus importante est Taction de la culture et de la science sur l'ensemble de la vie sociale. En fait, deux facteurs servent à la répartition deè citoyens entre les classes supérieures et les classes inférieures : ces deux facteurs sont la culture et la possession. Mais, tandis que le règlement convenable des rapports de propriété forme le problème principal que se pose le socialisme, la littérature socialiste ne s'est relativement occupée que fort peu de la juste répartition dé la culture et du savoir dans l'Etat populaire du travail. Et cependant les millionnaires de la culture ne sont guère moins dangereux, pour une communauté démocratique, que les autres millionnaires (*).
La solution la plus simple du problème consisterait à dire que tous les citoyens doivent recevoir dei'État, dans leur jeunesse, la même éducation et la même culture. C'est ce que demandent plusieurs socialistes de l'époque philosophique ; subissant l'influence de leur temps, ils prêchent un socialisme qui comporte peu de besoins et un genre de vie modeste ; et en effet pareille conception pouvait paraître réalisable au xviii^ siècle, avant le développement de la grande industrie et des moyens de transport modernes (*). Mais les populations denses et exigeantes de nos Etats actuels ne pourraient pas vivre à la longue leur existence devenue beaucoup
(*) Cf. Menger, Einheit der Volksbildung dans la Zukunft de Berlin du 1" avril 1899.
(2) Morelly, Code de la nature (1755), p 220 : Lois d'éducation, art. IV, VIII, XII. Mably, De la législation, t. I (1776), p. 64,65. Buonarroti, Conspiration pour l'égalité, i. I (1828), p. 280, 281. Voir aussi plus haut, p. 92.
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plus intense sans les savants, les techniciens, les médecins, les juristes et les autres spécialistes. D'autre part, même dans les conditions les plus avantageuses, il est naturellement impossible de concevoir une égale répartition du savoir spécial, savoir qui possède aujourd'hui déjà une étendue et une diversité considérables, et qui s'accroît sans cesse, au delà de toute limite (0. Les immenses différences qui existent aujourd'hui dans la culture professionnelle subsisteront donc dans l'État populaire du travail, où elles constitueront un dangereux élément d'inégalité et un prétexte aux visées dominatrices de certains personnages ou de certains groupes.
Par contre, en ce qui concerne la cultui^e générale, l'État populaire du travail peut viser, non pas sans doute à l'établissement de l'égalité complète, mais, comme dans le domaine de la vie économique (*), à une très forte diminution des distances entre les citoyens. L'étendue et le contenu de la culture générale sont très différents suivant les temps et les lieux ; en particulier, l'étendue de cette culture s'est considérablement accrue dans toutes les nations civilisées depuis la fin du Moyen-Age. Aujourd'hui on peut dire que la culture générale
(*) Les Saint-Simoniens distinguent aussi, à côté de l'enseignement primaire destiné à tous, qui aurait comme notre école populaire actuelle un caractère essentiellement moral, un enseignement secondaire pour les plus capables, qui devraient ensuite passer dans les diverses écoles d'appUci>tion pour la médecine, la technique, etc. Cf. Exposition de la doctrine Saint-Simonienne, dans les Œuvres, t. XLI(1877), p. 395 397. .
{*) Voir plus haut, livre II, ch. vu.
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comprend le savoir élémentaire (lire, écrire et calculer), la possession achevée de la langue maternelle et de langues étrangères, enfin les connaissances fondamentales dans le domaine de l'histoire , des sciences de la nature, du droit et de la politique. Sans sortir de ce cadre, on pourrait, par une sage transformation de renseignement, supprimer les principales différences de culture qui existen.t aujourd'hui ; on réaliserait ainsi un état de choses dans lequel tous les citoyens se trouveraient à peu près les uns à Tégard des autres sur un pied d'égalité intellectuelle. Il faut considérer ce but comme le plus bel idéal, et aussi comme la garantie la plus sûre d'un régime vraiment démocratique.
Le rapprochement intellectuel de tous les citoyens, qui forment aujourd'hui deux groupes nettement opposés, les lettrés et les illettrés, peut être réalisé par deux moyens. Tout d'abord, la matière de la culture générale peut être simplifiée par r élimination de tous les éléments inutiles ou nuisibles. En second lieu, les institutions destinées à renseignement de cette matière ainsi simplifiée peuvent être améliorées et élargies.
En ce qui concerne le premier point, on éliminera de l'enseignement public l'instruction religieuse pour l'édifier tout entier sur la basé de la science positive. Il en a été question plus haut (*). Le contraste qui existe entre les lettrés et les illettrés provient surtout de ce fait que ceux-là reçoivent une culture essentiellement scientifique, ceux-ci une culture essentiellement religieuse.
(*) Livre III* (h. viii.
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Peut-être un moyen plus efficace encore d'atteindre ce but de simplification serait-il d'éliminer du fonds de notre culture générale T étude des langues et des littératures antiques. Dans notre société, qui, même sous le règne delà démocratie politique, conserve sa charpente aristocratique, la connaissance de l'antiquité gréco-latine est le signe le x^lus sûr du lettré, et c'est pourquoi il est difficile d'admettre que l'État actuel renonce jamais à l'enseignement classique.
Pour la même raison, l'État populaire du travail devra rayer du programme de ses établissements de culture générale l'étude de l'Antiquité. Il le devra, parce que la civilisation gréco-romaine est très inférieure à notre culture actuelle tant au point de vue théorique qu'au point de vue pratique. Et en effet, au point de vue théorique, la culture antique est dominée presque sans exception par la superstition la plus grossière, et elle est dénuée de cet esprit critique qui scrute attentivement les faits et les traditions, et que nous avons appelé la conception expérimentale des choses. Au point de vue pratique, l'Antiquité a été placée par l'institution de l'esclavage, qu'elle n a jamais contestée efficacement, dans l'impossibilité de dépasser, dans sa conception du Droit et de l'État, les limites d'un égoïsme aristocratique brutal. Aussi l'État populaire du travail ne fera-t-il que tirer une conséquence nécessaire de ce qui est son principe même en substituant l'étude des langues et des littératures modernes à l'enseignement classique, et en reléguant celui-ci dans le domaine des études spéciales.
Si l'on écarte ces connaissances et d'autres du
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même genre, dont la tradition et Tintérêt des paissants ont seuls fait des éléments constitutifs de la cullîire générale, il reste une matière qui n'est pas trop considérable et qai est accessible aux masses. La population tout entière réussira d'autant mieux à se l'assimiler que l'on aura davantage pris soin de transformer le système d'éducation actuel pour l'adapter à ce grand but.
En ce qui concerne tout d'abord la formation de la jeunesse, bon nombre de socialistes proposent que les enfants soient enlevés à leurs parents à l'âge le plus tendre et élevés dans des établissements publics ; d'autres théoriciens se prononcent au contraire pour l'éducation dans la famille, telle qu'elle est pratiquée aujourd'hui. Il s'agit moins ici, à mon avis, d'une question de droit que d'une question d'opportunité. Au système du ménage de famille est logiquement liée l'éducation dans la famille, alors que la vie des citoyens en commun ne pourra pas tarder à avoir pour conséquence l'éducation par l'État. L'enseignement proprement dit sera public dans l'un ou l'autre cas, comme il l'est déjà aujourd'hui (').
Mais l'État populaire du travail ne doit pas se contenter de cette pauvre instruction donnée à la jeunesse, qui^au bout de peu de temps,disparaît sans laisser presque aucune trace. Il doit, ne fû^ce que pour lutter contre l'Église, étendre son œuvre d'éducation à l'ensemble de la vie de ses citoyens. Et d'ailleurs le droit à un certain nombre de moyens de culture, nombre variable, il est vrai, suivant
(*) Voir p. 139, note 2, et p. 196, note 2.
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l'état de réconomie et de la technique, doit être considéré comme une conséquence du droit à la vie, comme un élément nécessaire d'une existence humaine. Au nombre de ces moyens de culture il faut compter, oulre les conférences et les productions mentionnées précédemment (*), les livi*es, les journaux et les revues. Pour éviter tout exclusivisme dans la production intellectuelle, il faudra laisser le champ libre, dans le choix des moyens de culture, au goût individuel.
Tandis que dans la domaine du système d'éducation de la masse une transformation complète est nécessaire, TÉtat populaii*e du travail pourra laisser subsister sous ses formes actuelles la pratique de la science. Ces formes sont par excellence l'œuvre de la bourgeoisie : — disons d'ailleurs d'une manière générale que la faveur accordée à la culture et à la science par la bourgeoisie libérale demeurera à jamais pour elle un titre de gloire. Ce qu'il faut à notre science, ce n'est pas plus d'encouragement, mais bien plus de liberté et d'indépendance.
Toute puissance politique très forte ne manque pas, avec le temps, de mettre en péril, dans les domaines scientifiques qui touchent spécialement ses intérêts, l'indépendance des savants. C'est ainsi que la monarchie absolue ou à demi absolue exerce une inlluence marquée sur l'histoire et sur les sciences juridiques et politiques ; une Église toute puissante rend absolument impossible une philosophie ou une science de la nature libre de toute prévention. Il n'est pas besoin de supposer, comme il
(*) Voir plus haut, livre III^ ch. via.
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arrive si sonvent dans la masse, une trahison consciente des savants vis-à-vis de la vérité ; à la longue, un régime politique et social crée une atmosphère intellectuelle à laquelle les individus ne peuvent pas aisément se soustraire. Il arrive aussi souvent que les opinions scientifiques que les maîtres ont émises en obéissant à des visées personnelles, se transforment chez leurs disciples en théories, et chez leurs successeurs éloignés en convictions politiques, sociales et religieuses. Aussi peut-on dire, sans crainte de se tromper,que celui en faveur duquel les savants écrivent et les tribunaux jugent, c'est à celui-là qu*appartient la puissance.
L'exemple suivant rendra cette pensée plus claire encore. Dans la protestante Allemagne, l'Église est, pour les raisons historiques que Ton sait, très faible, la royauté, au contraire, très forte. C'est pourquoi les idées religieuses sont soumises par la science allemande à une critique sans ménagements, alors que la conception de l'État que nous rencontrons chez tant de savants allemands, dans les domaines du droit, de l'histoire et de la science politique, ne va guère au-delà d'un demi absolutisme plus ou moins voilé. Ces situations respectives si différentes des deux forces ici considérées produit donc ce phénomène presque comique que dans la science allemande la divinité est moins protégée que ne l'est le roi, La preuve de cette affirmation pourrait être tirée de mille ouvrages scientifiques ; je ne veux citer que deux penseurs, qui se sont montrés peut-être plus indépendants vis-à-vis de la tradition philosophique et théologique que tous les autres.
On sait que Kant, dans sa Critique de la Raison
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Pure, a combattu toutes les preuves théoriques de Texistence de Dieu; mais dans sa Théorie du Droit, qui a été écrite et publiée en 1797 sous le règne de Frédéric-Guillaume II, il veut interdire aux sujets de «ratiociner » sur l'origine des gouvernements, et se place ainsi purement et simplement au point de vue d*un absolutisme épais (').
David Strauss, qui, dans sa Vie de Jésus (i835i836), et plus encore dans sa Dogmatique Chrétienne (iS^o^i), a déchiqueté tous les mystères de la religion chrétienne, ne permet pourtant pas que Ton touche au mystère de la monarchie (*). Bien quil s'agisse ici des deux plus grands critiques scientifiques qu'ait possédés l'Allemagne, il faut bien admettre qu'ils n'eurent pas conscience de la concordance parfaite de leurs théories avec les rapports de puissance établis.
, Ce n'est nullement par hasard que Kant et David Strauss témoignent d'une dose si différente de respect vis-à-vis des puissances du ciel et de la terre. Gœthe, Schopenhauer, von Hartmann, Haeckel et beaucoup d'autres penseurs allemands se meuvent également avec beaucoup de liberté et d'indépendance dans le domaine de la vie religieuse, alors
(M Kant, Rechtslehre (1797), § 49. P. J. Anselm Feuerbach polémise contre les opinions absolutistes de Kant dans un écrit qui est bien à tort oublié aujourd'hui : AntûBobbes (1798), p. 83 sqq.
(-) David- Friedrich Strauss, Der aUe und der nette Glaube (1872), n* 81. Cet écrit de l'impitoyable critique de toutes les traditions chrétiennes montre clairement combien, parmi les institutions qui reposent sur l'autorité, la monarchie est en Allemagne supérieure en puissance et en autorité à la religion.