CHAPITRE PREMIER
Le mouvement social du temps présent est à bien des égards un phénomène unique en son genre. 11 se distingue du Christianisme naissant, avec lequel il possède le plus de ressemblance (*), en ce qu'il n'a pas de substrat religieux. Il s'oppose nettement aux révolutions sociales des temps passés, notamment aux guerres d'esclaves de l'Antiquité et aux soulèvements des paysans du Moyen- Age et des temps modernes, en ce qu'il repose sui* une large théorie juridique et économique, et qu'en même temps il possède un caractère international. Et cette question se pose impérieusement : quelles sont les causes
(M Voir plus haut, livre I, ch. i
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particulières qui ont produit ce mouyement sans précédent dans Fhistoire ? La réponse qui y sera faite jettera une vive lumière, non seulement sur le passé, mais encore sur Favenir du mouvement social.
Les fonctions mentales du corps humain, ou, pour nous servir d'une expression qui se rattache à de vieux préjugés, l'activité intellectuelle de l'homme se divise en trois parties régies par des lois essentiellement différentes : la pensée, la volonté et la sensibilité. Les lois qui servent de base à la pensée et à la sensibilité humaine et à leurs formes les plus hautes, à la science et à l'art, sont hors du domaine dont je m'occupe. Je noterai seulement ici que la science et l'art suivent leurs lois propres, et indépendantes des influences extérieures-, beaucoup plus que la volonté et la conduite des hommes, déterminées partout par le monde extérieur et par la volonté des autres hommes. Aussi n'est-il pas possible de faire une plus grande violence aux faits que ne font ceux qui ramènent à une cause unique, par exemple aux conditions économiques et technologiques, comme fait Marx (*), cette vie mentale si diverse dans sa constitution intime et ses transfor-
(*) Marx, Misère de la philosophie (1847), p. 99sqq., il3 sqq. Marx et Ëagels, Vas Kommunistische Manifest (1848), section I (tr. fr. parCh. Andler, Le Manifeste communiste). Marx, Zur Kritik der politischen (Economie^ I. Hefl {18o9), p. v (tr. fip. par Léon Remy: Critique de l'Économie politique, p. v sqq.). Engels, Herrn Eugen Diihring's Umwàlzung der Wissenschaft (1877), p. 9 sqq. ; Die Entioicklung des Sozialismus von der Utopie zur Wissenschaft (1882), p. 26 (tr. fr. : Socialisme utopique et socialisme scientifique).
mations. On pourrait à ce compte soumettre avec autant de raison au même principe d'explication le cours de l'histoire des hommes et les transformations astronomiques et géologiques (*).
Si nous passons à la volonté et à la conduite des hommes, nous noterons, tout d'abord, que si l'activité humaine est rigoureusement dominée par la loi de causalité, comme les autres événements naturels, du moins la cause et l'eflet ne sont point toujours équivalents en importance. Il arrive assez souvent ici, comme dans le domaine des faits naturels, que de petites causes produisent de grands eft'ets. Une étincelle est en soi un phénomène insignifiant, qui le plus souvent passe sans laisser de trace ; mais si
(^) Tandis que les socialistes du xvm' siècle attachaient encore un très grand prix aux formes politiques, les systèmes sociaux de Saint-Simon, de Fourier et de leurs disciples, venus après la Révolution française, parlent des questions politiques avec le plus grand dédain et veulent les subordonner partout aux intérêts économiques et sociaux. C'est que les expériences auxquelles avait donné lieu celte graude transformation avaient clairement prouvé, dans l'intervalle, que les institutions politiques, à elles seules, ne sufQsent pas à guérir les maux de l'humanité. Pour cette raison, on trouve chez quelques disciples de Saint-Simon et de Fourier des paroles qui concordent presque littéralement avec celles de Marx sur la conception matérialiste de l'histoire. Voir, par exemple, firisbane (Fouriériste), Social destiny of man (1840), p. viii : « Nous aflQrmons donc que le plus grand et le plus important problème qui puisse être posé à la société. . . est une réorganisation de ^industrie, ou une réforme de l'ensemble de notre système de travail. C'est ici — dans les fondements de l'édifice social — que la réforme devrait commencer, et non dans la superstructure^ dans r administration ou le pouvoir politique, » Voir également, même ouvrage, p. 6 sqq. et passim.
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elle atteint un tonneau de poudre, elle peut détruire une ville. Et un chef de bataille qui tombe malade à la veille d une bataille décisive, et qui est ainsi empêché de donner au bon moment les ordres nécessaires, peut déterminer la perte de TÉtat et le renversement de son système juridique et social. Seulement, comme dans les mouvements populaires ces petites causes ne sont jamais enregistrées aussi exactement que dans l'histoire des coui*s et des cabinets, il est facile de comprendre pourquoi ces mouvements apparaissent si souvent à Thistoire comme des événements naturels fortuits, surgis soudain du sein obscur de Thistoire.
Tandis que la nature physique et la conduite humaine se trouvent à peu près dans le ipème cas par rapport à la question que nous venons de traiter, les causes qui déterminent l'une et l'autre ont un caractère essentiellement différent. Les causes des événements physiques agissent aveuglément, sans que, dans la mesure où notre expérience nous permet de nous prononcer, des phénomènes de conscience soient liés à leur action. Au contraire, la conduite humaine n'est influencée par des causes extérieures que lorsque ces causes sont transformées par l'activité mentale en motifs personnels de l'agent, celui-ci concevant l'état présent et le comparant à un état futur meilleur, à la réalisation duquel l'action doit précisément servir. Or, si ce processus de pensée est déjà difficile dans les petites affaires de la vie quotidienne, quand il s'agit des grandes questions politiques et sociales il suppose chez les masses un degré de culture et d'activité intellectuelle qui est peut-être interdit à jamais à certaines
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races, et qui certainement est interdit à toutes aussi longtemps qu'elles se trouvent aux premiers stades de leur dléveloppement intellectuel. Si des nègres ou des coolies chinois travaillaient dans les fabriques allemandes, jamais une démocratie socialiste ne serait née, même »en supposant réunies toutes les conditions préalables de Tordre économique. Aussi est-ce avec raison qu'un despote comme Napoléon l^' a attaché un sens méprisant au mot idéologie (*) : mais c'est à tort qu'un chef du peuple comme Karl Marx a considéré les facteurs idéologiques comme de simples effets des conditions économiques et technologiques.
Or, à la volonté et à l'activité humaine se rapportent les grandes institutions pratiques, la religion et la moralité, l'État et le droit, enfin l'économie. La religion, TÉtat et l'économie doivent être considérés comme les principes premiers de la conduite ; si l'on prend la moyenne des temps et des peuples, on observe qu'ils possèdent la même importance et exercent constamment les uns sur les autres, dans la vie réelle, une influence réciproque. C'est donc d'une manière tout à fait arbitraire que Marx et les marxistes ne voient dans la religion et dans l'État que des effets des conditions économiques, bien que ces dernières n'aient fait que depuis deux siècles l'objet de recherches scientifiques approfondies, et que les gouvernements et les peuples n'aient pu par suite que depuis cette époque les placer avec une claire conscience à la base de leur activité. La
(*) Cf. Aulvird, Histoire politique de la Révolution française (1901), p. 745,753.
religion a joué chez tous les peuples, dans les temps anciens, un rôle décisif, et même aujourd'hui TÉtat exerce sur Téconomie une influence infiniment plus grande que celle que cette dernière exerce inversement sur rÉtat, Au xix^ siècle encore, la jalousie des familles de Habsbourg, de HohenzoUern et Bonaparte, c'est-à-dire un facteur purement politique, a été dans Thistoire un ressort infiniment plus agissant que toutes les transformations qui se sont produites à la même époque dans la vie économique.
Dans cette triade des grandes institutions pratiques, la religion occupe une situation particulière, presque indépendante de l'État et de l'économie. La religion a pour objet de mettre les hommes en rapport immédiat avec la divinité, et de les élever ainsi au dessus des tourments de la vie et des affres de la mort. Elle poursuit donc, à l'inverse de l'État et de l'économie, des fins essentiellement supraterrestres, qui ne coïncident presque jamais avec les fins de l'État et avec les fins économiques, et qui se trouvent même assez souvent en opposition absolue avec elles. C'est pourquoi les grandes religions, le Chnstianisme, l'Islam et le Bouddhisme, ont pu conquérir de nombreux peuples qui se trouvaient dans des conditions juridiques et économiques très diverses.
Par suite, lorsque Marx et plus encore le marxisme considère la vie religieuse elle-même comme une pure et simple conséquence des phénomènes économiques, lorsque par exemple Engels, se plaçant à ce point de vue, affirme que les opinions de Calvin sur la prédestination sont l'expression religieuse de ce fait que dans le monde de la con-
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curreiice commerciale le succès ou la faillite ne dépendent pas do l'activité ou de l'habileté de l'individu, mais de circonstances qui sont indépendantes de lui (*),de pareilles manières de voir frisent le ridicule. Il suffit de connaître l'histoire du christianisme pour savoir que n'importe quelle parole importante du Christ ou des Apôtres a exercé sur la conscience religieuse des chrétiens une influence infiniment plus grande que l'évolution économique tout entière. Ce n'est que lorsque la conception expérimentale du monde, entendue au sens que j'ai indiqué, se sera substituée aux religions révélées (*), lorsque la moralité tout entière aura été laïcisée ('), et que l'État de la force aura été remplacé par l'État du travail (*), c'est alors seulement que les facteurs économiques passeront au premier plan, mais sans dominer jamais d'une manière exclusive J' activité humaine.
Il y a assurément un rapport bien plus étroit entre le régime politique et juridique et la vie économique, attendu que tous deux poursuivent des buts uniquement terrestres. Car l'Etat et le droit sont l'organisation des rapports de puissance, l'économie est l'organisation de la production et de la répartition des biens et des services. Mais rien ne serait plus erroné que d'en conclure avec Marx et Engels que le droit d'une certaine époque n'est que la superstructure, l'expression juridique de l'État
(1) Engels dans la Neue Zeit, année 1892-93, 1. 1, p. 43. (>) Voir plus haut, livre III, ch. viii.
(3) Voir plus haut, livre I, ch. ix.
(*) Voir plus haut, livre I, ch. vu.
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économique de la même époque. Dans le domaine du droit, c'est en première ligne la puissance qui décide, en seconde ligne seulement le besoin économique, et dans la mesure où il est connu et l'econnu par les puissants. Avec une arnaée sûre et une bonne police, on peut fonder et maintenir pour des siècles des régimes juridiques qui se trouvent en contradiction absolue avec l'État économique. Quelques exemples connus éclairciront ce fait, qui est d'aillem^s familier à quiconque sait l'histoire du droit.
Nous noterons tout d'abord qu'une grande partie de notre régime juridique actuel repose au moins indirectement sur la violence. Quand les Grecs, les Romains et les Germains pénétraient en conquérants dans des pays étrangers, ils enlevaient aux habitants une grande partie de leur propriété et la distribuaient à l'armée victorieuse ou la déclaraient propriété d'État. Et cent fois, dans la suite, des régimes juridiques durables ont été ainsi fondés siir la base de l'expropriation violente. Je rappellerai seulement le partage du sol anglais après la conquête normande, les sécularisations en masse des biens de l'Église depuis le xvi« siècle, la confiscation d'une grande partie de la Bohême après la bataille de la Montagne Blanche, et la confiscation des domaines qui devinrent biens nationaux pendant la Révolution française (*). Même le partisan le plus enthousiaste de la conception matérialiste de l'histoire ne- voudra pas voir dans ces dépossessions gigantesques, dont les conséquences se poursuivent
(^) Voir plus haut, livre II, ch. m.
aujourd'hui encore, des effets des systèmes de production d'alors ou d autres faits économiques.
Mais même si l'on fait abstraction de ces gran des catastrophes historiques et si l'on ne considère que la marche régulière de l'évolution du droit, Tindépendance du droit par rapport aux états économiques se manifeste clairement dans les questions qui sont précisément les plus importantes. Ainsi le régime féodal, qui dans presque toute l'Europe a dominé l'évolution du droit au Moyen-Age, a oi^anisé une grande partie de la propriété foncière et de sa transmission héréditaire selon des considérations dont les principales sont d'ordre militaire. Le droit romain, dont, il est vrai, Engels invoque l'adoption à l'appui de la conception matérialiste de l'histoire, a été imposé au peuple allemand, à la fin du Moyen- Age, contre sa volonté et malgré ses besoins, par des princes absolus et par des juristes ; non seulement la noblesse et la population rurale, mais encore les villes, résistèrent à l'établissement de ce régime (*). La législation française, c'est-à-dire le droit d'un peuple
(^) Cf. Stobbe, Geschichte derdeutschen Rechtsquellen, t. I (1860), p. 6tf^ sqq. ; t. II (i864), p. 49 sqq. ; Modderman, Die Réception des romischen Reckts (1^875), p. 96 sqq. Quand en Allemagne (non en Angleterre), Timplan talion du droit romain absolutiste eut été accomplie par les gouvernants en dépit de la résistance de l'immense majorité de la population, il se trouva naturellement des savants pour tenter de construire pour cet événement historique toutes sortes de raisons politiques, juridiques et économiques. Voir, par exemple, Modderman, op. cit., p. 1-14; Engels, Ludwig Feuerbach und der Àusgang der klassischen deutschen Philosophie, dans la Neue Zeit (1886), p. 205 et passim.
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très avaDcé au point de vue intellectuel, politique et économique, se répandit, à la suite des victoires de Napoléon i'^'*, dans des pays qui, comme la Pologne et Naples, par exemple, avaient à peine dépassé le régime juridique et économiquedu Moyen- Age (*). Et après la chute de Napoléon, quelques princes rétablis par le Congrès de Vienne, par exemple TÉlecleur de Hesse et le roi de Sardaigne, restituèrent d'un trait de plume, conmie s'ils vou-
(M n ressort clairement de la correspondance de Napoléon V^ que la publication du Code Napoléon fut pour lui une affaire d'ambition personnelle qu'il mena sans même prendre en considération l'état politique, juridique et économique des pays intéressés. Dans une lettre du 31 octobre 1807, à son frère Joseph, alors roi de Naples, il dit qu'il ne sait pas si le Code est déjà en vigueur à Naples (I), mais qu'en tout cas, il doit l'ôlre à partir du 1" janvier 1808. En ce qui concerne tous les autres pays pour lesquels l'introduction du Ck>de fut projetée et en partie effectuée, il se place de même uniquement au point de vue de la puissance politique. Chose digne de remarque, après la chute de Napoléon, le Code fut maintenu, avec de légères modiûcations, dans les pays précisément les plus arriérés, par exemple à Naples et en Pologne ; il fut au contraire supprimé dans les États allemands de la rive droite du Rhin, qui étaient beaucoup plus avancés. Cf. Case, Supplément à la correspondance de Napoléon i" (1887), p. 63. Correspondance de Napoléon I'', t. XVI (1864), p. 149, 190, 206 ; t. XVII (1865). p. 304 et passim. Si, avec Marx et Engels, on considère le droit civil comme l'expression immédiate des conditions économiques, on peut, d'après ces correspondances intimes où Napoléon repousse toute discussion sur le contenu du Code et en recommande la notification pure et simple, se convaincre que, même dans le domaine de la législation civile, les situations économiques passent entièrement à l'arrière-plan par rapport aux facteurs de puissance. Cf. Marx, Misère de la pMlosophie (1847), p, 17, 67 ; Engels, Ludwig Feuerbachund der Ausgang der klassischén deutschen Philosophie, dans la Neue Zeit (1886), p. 205.
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laient réfuter par anticipation la théorie matérialiste de l'histoire, le régime juridique et administratif qui existait le jour de leur détrônement. La preuve était faite que le caprice d'un petit despote peut, si ce despote est suffisamment fort, renverser tout un régime juridique, ce régime s'accordât-il parfaitement avec les conditions économiques (*).
On trouverait aussi dans le présent bien des exemples qui témoignent contre la théorie matérialiste de l'histoire. Ainsi les systèmes juridiques des colonies européennes d'Asie et d'Afrique, qui, prises ensemble, constituent une portion considérable du globe (Inde anglaise et Indo-Chine, Sibérie, Algérie, etc.), dérivent non pas des conditions économiques de ces territoires très étendus, mais principalement des intérêts politiques et économiques de leurs maîtres lointains. Il en est naturellement de même des systèmes juridiques de tous les peuples qui sont retenus de force sous la domination d'un État étranger* Et même les grands États nationaux modernes, dont l'idéal politique est l'unité et la puissance de leurs peuples, ont coutume d'édicter la plupart de leurs lois pour toute l'étendue de leur
(*) Voir, sur le bouleversement complet de l'ensemble du régime social dans le Hesse Électorale après la bataille de Leipzig, les Ordonnances de la Hesse Électorale du 31 déc. 1813 ; 4, 14, 18 janv., 4, 12, 21 févr., 7, 31 mars, 20 avril. Il juin, 7, 22 juillet, 19, 29 août, 2, 23 sept., 11 oct., 27 déc. 1814, et Alfred Stern, Geschichte Europas seit den Vertràgen von 4815 bis zum Frankfurter Frieden 1874, t. I (1894), p. 358 ; en outre, sur la restauration dans le Royaume de Sardaigne, Stern, t. II (1897), p. 66.
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territoire, bien que des pays aussi étendus comprennent des populations de développement économique très différent.
Gomme la vie du droit et de l'État est déterminée, ainsi qu'il résulte de ce qui précède, par les changements qui se produisent dans les rapports de puissance, il est permis de présumer que le mouvement social du temps présent a été provoqué par une modification de la répartition de la puissance sociale, modification favorable aux classes possédantes. Et en effet nous voyons qu'en notre temps pour la première fois les grands courants historiques viennent confluer , pour emporter le prolétariat des pays civilisés vers de meilleures destinées. Je crois devoir donner ici une vue d'ensemble de ces changements survenus dans les rapports de puissance, changements qui ont été en grande paitie signalés déjà.
1° Le régime juridique a été fortement ébranlé au cours des deux derniers siècles, sur le continent européen, par une longue série de révolutions et de coups d'État (*).
2® Les convictions religieuses de la masse sont de plus en plus évincées, depuis le commencement de Tépoque des lumières, par les sciences expérimentales, sans que les potentats laïques et ecclésiastiques puissent supprimer ces dernières, parce qu'elles sont indispensables à l'instruction des populations devenues très denses (*).
3° Le caractère international qui lui est inhé-
(*) Voir plus haut, livre III, ch. m.
(*) Voir plus haut, livre III, ch. vni.
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rent (*) garantit au mouvement social un développement ininterrompu, même dans les cas de défaites locales ; ainsi le Christianisme et le Bouddhisme, bien qu'ils aient été à peu près anéantis dans leurs lieux d'origine, ont continué de fleurir dans d'autres régions.
4^ La puissance réelle des classes non possédantes est considérablement accrue par ce fait que les ouvriers industriels et en partie aussi les ouvriers agricoles forment d'importantes agglomérations. A cela s'ajoutent les efiets du suffrage universel, et ceux du service militaire universel, plus importants eilcore ; seul l'avenir permettra d'apprécier toute l'importance de cette dernière institution au point de vue de la répartition de la puissance sociale (*).
5® L'obligation scolaire et les autres moyens d'éducation populaire ont accru la culture intellectuelle des masses au point de les rendre aptes à s'approprier les théories sociales (').
Les classes non possédantes doivent chercher sans cesse, par un travail obstiné, à accroître ces forces acquises, à elles seules déjà considérables. Rien ne serait plus insensé de leur part que de s'abandonner, selon l'esprit de la théorie matérialiste de l'histoire, à un certain fatalisme économique fondé sur la croyance que le nouvel ordre social ne pourra manquer d'éclore, quand l'heure aura sonné. Si la monarchie^ en dépit de la médiocrité ordinaire de ses représentants, est devenue la forme de gou-
(*) Voir plus haut, livre I, ch. vi.
{*) Voir plus haut, livre I, ch. vi ; livre III, ch. ii.
(3) Voir plus haut, livre III, ch. viii.
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vemement dominante, la raison en est assurément qu'elle sait mieux que Taristocratie et la démocratie préparer d'une manière constante, à travers les générations, les forces nécessaires à la réalisation des fins politiques essentielles. Et l'histoire enseigne que les dynasties qui sont arrivées à l'apogée du succès sont celles qui, pendant des siècles, sans se soucier des intérêts matériels et intellectuels de leurs peuples, ont perfectionné et étendu leurs moyens politiques, militaires et économiques. Si les classes non possédantes imitent ces exemples, elles peuvent espérer atteindre leurs fins sociales sans un bouleversement social qui mettrait en péril leur existence. Car on s'incline devant la puissance incontestable, môme lorsqu'elle ne recourt pas à la violence : la victoire du christianisme, au quatrième siècle de notre ère, le montre clairement.