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CHAPITRE II MODE d'Établissement

DE l'état populaire DU TRAVAIL

Les grands changements dans le droit et la religion se produisent de deux manières, par une action d'en bas — c'est-à-dire par la libre décision des intéressés, — ou par une action d'en haut, c'est-à-dire par la contrainte de l'État. Que les partisans d'un principe nouveau cherchent d'abord à la réaliser dans le cadre de l'ordre établi, et que l'État et la législation ne le reconnaissent qu'ensuite, quand la preuve aura été faite qu'il répond à un besoin durable, c'est là évidemment la procédure la plus naturelle. Mais il peut arriver aussi que la législation décrète la création des nouvelles institutions sans obéir à une pareille impulsion des intéressés, et exerce ainsi en un certain sens dans le domaine juridique et dans le domaine religieux une action éducatrice. Le premier mode de transformation est celui dont nous rencontrons des exemples notamment dans les grands changements juridiques, religieux et sociaux de l'Europe ancienne et de l'Europe du Moyen- Age ; le second est au contraire devenu très ordinaire dans les derniers siècles, depuis le renforcement de l'autorité publique par l'absolutisme princier et par la Révolution française.

Od sait que le Christianisme a été organisé par les apôtres et leurs successeurs, aux trois premiers siècles de notre ère, en dehors de TÉtat romain et en opposition déclarée'avec lui. Jusqu'en 3ii, année où eut lieu la reconnaissance ollicielle de la nouvelle religion par It^s empereurs Constantin et Licinius, il n*y avait guère plus d*un dixième de la population de Tempire gréco-romain qui eût adopté le Christianisme (') ; mais cette fraction relativement minime formait par sa solide organisation une force politique prodigieuse. Peu d'années plus tard, en 3ii5, plus de qSo évêques étaient assemblés au concile général de Nicée (*). L'immense majorité de la population de Fempire fut, il est vrai, introduite de force dans TÉglise chrétienne, au cours du iv® et de v« siècle, par une longue série de mesures des plus violentes ('); mais, par son organisation déjà solidement assise, l'Église chrétienne était en mesure de recevoir dans son sein des masses populaires aussi colossales sans que Tordre extérieur fdt troublé.

Les anciens socialistes, notamment Fourier, O wen et les Saint-Simoniens, voulaient établir ainsi

(*) Les évaluations du nombre des Chrétiens vers 311, c'està-dire avant le commencement des mesures de conversion violente, oscillent entre 5 Vo (Gibbon) et 16 V» (ScliulUe) de Tensemble de la population de TEmpire. Ci Gibbon, History of the décline and fall of the Roman empire, ch. xv, dans l'édition de Bâle de 1787, t. II, p. 306; Schultze, Geschichle des Untergangs des griechisch-rômischen Heidentums, 1. 1 (1887), p. 23.

(*) Eusèbe, De vita Constantini^ III, 8.

(') Voir plus loin, p. 334, note â.

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le nouvel ordre social, sans coercition de Tautorité publique, par la libre fondation de communautés socialistes. Les associations de Louis Blanc et de Lassalle devaient également, bien que fondées avec l'appui matériel de l'État, reposer sur la libre entente des intéressés. Mais les nombreux essais pratiques que l'on a faits pendant la première moitié du xïx*' siècle, en Europe et en Amérique, en appliquant notamment les idées d'Ow^en et de Fourier, ont presque tous çchoué. Seules les communautés socialistes qui s'appuyaient sur une conviction religieuse forte, comme celles des Shakers et celles des vrais Inspirés d'Amana (*), ont fait preuve dans quelques cas d'une grande vitalité. Les sociétés communistes de frères moraves, qui s'étaient formées sous l'inspiration de la Ré formation (vers 1 533), et qui avaient de même un caractère religieux, atteignirent également la prospérité. Celle-ci dura jusqu'en i685, époque où ils furent contraints, en partie par suite d'un déclin intérieur, mais plus encore à cause des persécutions laïques et ecclésiastiques et des hostilités de tout genre dont ils furent l'objet, à la suppression de la communauté des biens (*).

Que le christianisme ait dressé son organisation, presque complètement, en face de l'État et contre

(*) William Rufus Perklns, History of the Amana sociely, lowa City (1891), p. 64 sqq. A hrief history ofthe Amana society (1900), p. 25 sq. Hinds, American communities, 2^ éd. (1902;, p. 26 sqq., 263 sqq. Voir plus haut, p. 287. '

(*) Beck, Die Geschicfitshiicher der medertàufer in Œ^terreich-Ungarn (1883), p. 519. Losertb, Der Kmnuiniswiis d"r màhriscMen WieJerlaufpr ini 16. und 41. Jahrhundn'i (1894). p* 11 sqq., 156, 157.

lui, alors que le socialisme actuel n'attend en somme sa réalisation pratique que de l'État, c'est ce qui ne peut certainement surprendre personne. En effet, les conditions de la vie de l'individu sont infiniment moins atteintes par l'adoption d'une nouvelle religion que par l'entrée dans une communauté socialiste. La vie religieuse ne se traduit extérieurement que par quelques actes, — la prière, la fréquentation des temples, le sacrifice, — qui ne modifient guère le cours général de la vie humaine. Au contraire, le passage au socialisme pratique s'accompagne d'une rénovation véritable de l'individu, parce qu'ici ce qui fait la matière propre de la vie humaine, à savoir le travail économique et la consommation des biens économiques, subit une transformation complète. Aussi le sentiment religieux intense de la communauté chrétienne de Jérusalem a-t-il sufii à donner naissance à une religion universelle ; mais l'essai fait à la même époque de l'établissement de la communauté des biens entre les fidèles de la nouvelle religion échoua visiblement. L'apôtre Paul dut à diverses reprises réunir des subsides pour la communauté de Jérusalem réduite à l'indigence ; il s'est bien gardé de tenter une expériences sociale du même genre dans les communautés religieuses qu'il fondait.

L'antagonisme aigu qui existe entre le régime du droit privé, base de la société actuelle, et le socialisme pratique, a exercé une action funeste, en deux sens différents, sur les fondations socialistes si nombreuses du xix« siècle. D'abord, les membres des communautés socialistes, grandis sous le régime du droit privé, eurent bien plus de peine à s'adapter à

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ces conditions de vie entièrement nouvelles qu'à une nouvelle communauté religieuse, et souvent ils retombèrent dans l'individualisme de leur jeunesse. Ensuite il était inévitable que le milieu extérieur entrât en conflit avec les communautés socialistes, qui visaient à une transformation complète de la vie extérieure, bien plus violemment qu'avec une nouvelle religion ou une nouvelle communauté religieuse. En fait, la plupart des communautés socialistes formées par voie de contrat ont succombé à 'Faction destructive de ces facteurs, bien qu'elles se composassent en grande partie de membres bien doués, et pleins d'enthousiasme pour le nouvel ordre social.

Si l'on songe maintenant que l'Église chrétienne n'a été reconnue par l'État romain qu'en 3ii, et que dès les premières décades du v® siècle le paganisme était anéanti comme puissance politique, on devra considérer l'étaMissement du Christianisme dans l'Empire romain comme un modèle de transformation progressive des systèmes sociaux. Seulement, même les débuts du socialisme pratique devront être réglés par la législation de l'État, car il est moins apte qu'une religion à s'établir par le moyen de la libre adhésion des individus (*).

Il faudra en second lieu que l'État populaire du travail, même quand il aura en mains le pouvoir politique tout entier, évite les duretés et les cruautés auxquelles on eut recours au iv* siècle de notre ère pour supprimer le paganisme, et que pour atteindre ses fins il se serve autant que possible de moyens

(*) Voir plus loin, livre IV, ch. iv.

indirects (*), même s'il devait risquer ainsi de retarder de plusieurs siècles le triomphe complet du socialisme (*). Car si les lois violentes et despotiques des fils de Constantin et de l'empereur Théodose ont grandement contribué à la ruine

(*| Voir plus bas, livre IV, ch. v.

{*) Voir plus haut, livre I, ch. m et vn. — La politique de conversion violente vis-à-vis des païens commence déjà sous Constantin (306-337 après J.-C), qui est considéré par certains historiens comme un protecteur de la liberté religieuse : ce prince interdit l'importante portion du culte païen qu'était la ' divination, dépouilla les temples et interdit de rétablir les temples tombant en ruines et d'élever de nouvelles idoles ; peut-être faut-il aussi placer déjà dans les dernières années de son règne rinterdiction des sacrifices (Eusèbe, De vUa Constantini, II, 45; IV, 25). En tout cas, cet acte très important du culte antique, que l'on pourrait peut-être comparer à la messe chrétienne, fut interdit sous peine de mort par des lois qu'édictèrent en 341, 346, 353 et 356, ses fils Ck)nstance et Constant ; la fermeture des temples fut ordonnée à la même époque (G. 2, 4-6, Cod, Théod, de paganis^ XVI, 10). Sous le règne de Théodose (379-395 après J.-C), non seulement ces dispositions furent aggravées et étendues au service divin du foyer (c'est-à-dire aux sacrifices pour les Lares et les Pénates) (C. 9-12, C. Th. de paganis, XVI. 10), mais encore l'empereur envoya son favori Gynegius en Egypte et en Syrie, pour y combattre à son aise le paganisme qui y était florissant et conscient de sa force, et en particulier pour y détruire les temples. La conséquence naturelle de cette mission fut que dans diverses parties très étendues de l'Empire romain, sous la conduite de prêtres, des bandes se formèrent, qui travaillèrent de leurs propres mains à détruire les foyers du culte païen. En comparaison de ces violences révolutionnaires, les attaques si souvent blâmées des Hébertistes, et, dans ces derniers temps, des anarchistes contre les églises chrétiennes sont bien peu de chose. C'est seulement, en 399, quand l'œuvre de destruction eut été en grande partie accomplie, qu'une loi fut édictée (C. 18, C. Th. de paganis, XVI, 10), à l'effet de pro-

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rapide du paganisme, elles ont aussi imprimé à l'Église chrétienne, d'une manière durable, un caractère d'intolérance dont étaient exemptes les religions antérieures de l'Antiquité, et qui d'ailleurs est en contradiction absolue avec les doctrines mêmes du Christ.

léger les temples païens. Quand on songe à ces procédés terroristes auxquels on eut recours pour combattre le paganisme, on ne s'étonne plus que, dès les premières décades du v* siècle, celui-ci ait presque complètement disparu, comme force politique, de TEmpire romain. Cf. c. 22, 23, C, Th, depaganiSy XVI, 10, de l'année 423.

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