PRINCIPES GÉNÉRAUX POUR L'ÉTABLISSEMENT
DE l'État populaire du travail
Tandis que le régime juridique de l'État populaire du travail se déduit avec une gppande précision de l'essence du mouvement socialiste, les moyens d'atteindre ce but sont pour une large part obscurs et sous la dépendance du hasard. Ici, comme dans toutes les grandes transformations historiques, les intérêts pei'sonnels des chefs, la composition des parlements et l'état d'esprit des nations- exercent une influence qui l'emporte souvent sur l'action des principes. On ne peut donc indiquer que d'une manière conjecturale, et à grands traits, les voies par lesquelles l'humanité atteindra au nouvel ordre social.
I. Peut-être la question la plus importante est-elle de savoir si l'État populaire du travail sera créé par des réformes ou par une révolution. La pratique de l'histoire du monde ainsi que la théorie socialiste ont répondu de manières difllérentes à cette question. Le christianisme, nous le savons, a été imposé à la population de TEmpire romain d une manière violente, mais cependant, en général, selon les formes
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extérieures du droit (*). Au contraire, la Réformation et la Révolution française ont accompli leur œuvre au moyen d'une longue série de violations du droit. Parmi les théoriciens socialistes, Saint-Simon et son école, Fourier et les Fouriéristes, Rodbertus et enfin la plupart des socialistes anglais sont partisans d'une réalisation pacifique de la nouvelle organisation sociale ('), alors que Babeuf et ses conjurés, la plupart des socialistes français, enfin Lassalle, Marx et Engels se placent au point de vue révolutionnaire (*). En accord avec ces ten-
(*) Voir plus haut, livre IV, ch. n.
{*) Saint Simon, L'industrie (1817, 1818), dans les Œuvres, t. III (1869), p. 159; Du système industriel (1821), dans les Œuvres, ». VI (1869), p. 12 sqq., 32, 67, 106. 123, 127 ; Le nouveau christianisme (1825), dans les Œucres, t. VII (1869), p. 178; Exposition de la doctrine Saint- Simonienne, dans les Œuvres, t. XLI (1877), p. 279, 281. Tourier, Traité de l'association domestique- agricole, t. I (1822), p. 37, dans les Œuvres, t. III (1841), p. 47, 48etpassim; Baaes de la politique positive. Manifeste de V école sociétaire, fondée par Fourier (1841), 2* éd. (1842), p. 194 sqq. Rodbertus, Der Normalarbeitstag (1871), dans les Kleine Schrtften, édités par Max Wirth (1890), p. :i59. Bellamy, Looking hackward (1888), ch. v. Sombart, Sozialismus und soziale Bewegung im 49.Jahrhundert (1896), 4* éd. (1901), p. 64 sqq., 84 ««qq.
(3) Copie des pièces saisies dans le local qu'occupait Bahœuf lors de son arrestation (An V), t. II, p. 244 [Acte d'insurrectiqn]. Buonarroti, La conspiration pour l'égalité, dite de Babeuf, t. I! (1828), p. 244. Proudhon, Idée générale de la révolution au XIX* siècle (1851), p. 35, 77. A. Blanqui, Critique sociale, 1. 1 (1885), p. 201 sqq. Marx- Engels, Kommunistisches Manifest (1848), édit. de 1872. p 19,27. Marx, Vas Kapital (1867), 3" éd. (1883), p. 790. Lassalle, Àrbeiter-programm (1862), édit. Bernstein, t. II (1893), p. 24 ; Die Wissenschaft und die Arbeiter (1863), même édit., t. II, p. 104 sqq. ; Die indirekte Steuer und die Lage der arbeitenden Klassen (1863), t. n, p. 382 sqq.
dances de la théorie, la démocratie socialiste du continent européen, en grande partie, vise à l'établissement de rÉtat populaire du travail par la force révolutionnaire ; au contraire, le prolétariat anglais, au moins dans son immense majorité, s*eflbrce de réaliser par la voie légale une amélioration progressive de âa condition économique.
Contre rétablissement de TÉtat populaire du travail par la force révolutionnaire on ne peut pas invoquer, comme il arrive si souvent, la sainteté du régime juridique établi, qui interdirait d'anéantir par la violence des droits bien acquis. Car les familles et les partis au pouvoir n'ont jamais hésité à détruire, aux heures décisives, même les droits les mieux acquis, quand il s'agissait pour eux d'établir ou de consolider leur domination. C'est ainsi que les princes européens, depuis la fin du Moyen- Age, se sont approprié les droits des États par une série de violations du droit, et ont frayé ainsi la voie à l'État absolutiste du xvii« et du xviii* siècles. Pendant les guerres de la Révolution française, les plus considérables des princes allemands ne se firent aucun scrupule de dépouiller les autres princes ecclésiastiques et laïques, avec l'aide des étrangers, des droits de souveraineté, que ceux-ci, il est vrai, avaient eux-mêmes arrachés aux rois allemands, au cours des siècles, le plus souvent par des moyens révolutionnaires. Nous aVons déjà exposé plus haut (*) comment très souvent même des droits d'ordre privé attachés à des biens immenses ont été anéantis violemment dans l'intérêt politique des
(*) Voir plus haut, livres II et III, livre IV, chap. I.
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familles et des partis au pouvoir. Et pourtant il ne s'agissait, dans le cas de ces divers bouleversements, que des intérêts de quelques-uns, alors que rétablissement de l'État populaire du travail concerne le bien-être de tout le peuple, et même de l'humanité tout entière.
Ce n'est donc pas la violation du droit que l'on peut alléguer comme la raison la plus forte qui aille contre l'établissement de l'État populaire du travail par la voie de la révolution ; c'est son inopportunité et même son impossibilité. Sans doute, les constitutions politiques des natiojis, dans l'Antiquité et dans les temps modernes, ont été très souvent renversées par des coups de main révolutionnaires d'en haut ou d'en bas, et ce sont vraisemblablement ces exemples qui ont conduit tant de théoriciens socialistes à recommander la même procédure pour la réalisation du nouvel ordre social. Mais les révolutions politiques ne touchent guère qu'à l'écume du grand torrent de la vie des peuples, parce que la plupart du temps elles ne visent qu'à faire passer le pouvoir politique d'une coterie à une autre. Au contraire l'établissement de l'État populaire du travail détermine une transformation complète de la vie tout entière de chaque citoyen ; elle suppose donc une rénovation morale des hommes, que certes je crois possible, mais qui ne peut assurément résulter que d'une longue éducation du peuple. Une levée de boucliers socialiste, pratiquée soudainement, ne peut pas plus atteindre son but que, par exemple, une loi qui édicterait que tous les citoyens, à partir d'un certain moment, devraient être sages et vertueux.
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D faut ajouter qu'une révolution visant à la transformation complète de la société ne pourrait manquer de jeter la perturbation pour bien longtemps dans rorganisme de la production et de la consommation économiques. Les révolutions politiques et religieuses, il est vrai, ont elles aussi produit régulièrement le même efifet dans les' domaines auxquels elles s'appliquaient ; seulement, Texpérience enseigne que les peuples peuvent très bien se passer assez longtemps de religion et d'État.
Au contraire il est absolument nécessaire que la population soit approvisionnée d'une manière ininterrompue de subsistances, de vêtements, de combustibles et d'autres objets économiques semblables ; un arrêt durable dans la production, produit par une révolution sociale, aurait donc pour conséquence de mettre en question l'existence même des populations.
En repoussant l'établissement de l'Etat populaire du travail par les moyens révolutionnaires, je n'entends nullement dire que les masses doivent attendre l'introduction de la nouvelle société simplement de la sagesse et du bon vouloir des dirigeants et des possédants. L'État militaire actuel, forme logique du développement de l'État individualiste de la force, recèle un élément de dissolution, à savoir, que les insuccès militaires diminuent considérablement l'autorité morale des dirigeants et déterminent nécessairement dans les masses la formation de courants révolutionnaires. Jusqu'ici ces courants ont été orientés principalement vers des fins politiques, mais il doit nécessairement arriver qu'avec l'organisation de plus en plus forte des partis sociaux, les
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défaites guerrières produiront de plus en plus des mouvements de caractère socialiste. On est donc, sans doute, libre de se représenter lavènement du nouvel ordre social comme devant se réaliser, à la manière du Christianisme, non pas au terme de quelques années ou de quelques dizaines d* années, mais seulement après des siècles écoulés ; toujours est-il que les États civilisés se trouveront tous, à tour de rôle, contraints par une nécessité inéluctable à transformer de fond en comble leur organisation sociale, mais selon les formes extérieures du droit. Si l'on écarte l'idée d'une révolution violente, qui transformerait en peu de temps le régime social tout entier, on peut envisager la possibilité d'établir la nouvelle société en s'appuyant sur les notions traditionnelles du droit et de l'État (*). En réalité, notre système juridique possède déjà, dans les sociétés de droit privé, dans les communes avec leur socialisme municipal développé et dans les exploitations économiques de TÉtat, des institutions dont pourra s'inspirer l'organisation sociale future. Et les gouvernements du xviii® et du xix« siècles ont véritablement fait tout le possible, à qui mieux mieux, par la suppression des privilèges nobiliaires, du servage, par le dégrèvement du sol
(*) C'est ainsi, par exemple, que le mv\ c'est-à-dire une sorte de socialisme municipal (voir p. 151, note 1), fut établi dans la Russie septentrionale par un simple décret du ministre des finances de S^Pétersbourg, en 1829. sans aucune catastrophe historique. Notons qu'il ne s'agissait pas de serfs, mais de paysans libres, le servage n'ayant jamais pénétré dans la Russie septentrionale. Cf. SlmkhowUscb, Die Feldgemeinschaft in Russland (1898), p. 1, 22.
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et la confiscation des biens de l'Église, par de nombreuses banqueroutes d'Etat et d'auti*es mesures révolutionnaires du même genre, pour habituer les peuples à une intervention violente de la législation dans le système juridique établi. Un gouvernement socialiste intelligent n'a donc pas besoin, pour rétablissement de TÉtat populaire du travail, de s'écarter beaucoup des traditions, soit en ce qui concerne les formes juridiques, soit pour ce qui est des moyens d'exécution.
1 1. Une seconde règle qu'il faudra encore observer lors de l'établissement de l'État populaire du travail, ce sera d'éviter que l'extension de l'activité de l'État aux attributions économiques ne renforce d'une manière excessive le pouvoir des gouvernements centraux. La transformation de l'État individualiste de la force en État populaire du travail, |)uis la réalisation du socialisme municipal, qui semble devoir former la prochaine étape dans l'évolution sociale de l'humanité (*), diminueront, plutôt qu'elles ne l'accroîtront, la concentration du pouvoir politique aux mains de quelques personnes. Mais même plus tard, une des préoccupations essentielles de la politique socialiste devra être de répartir les attributions économiques entre les organes supérieurs et les organes inférieurs de TÉtat suivant une proportion si sage que le chef du pouvoir central ne puisse jamais devenir le maître tout puissant de l'ensemble du peuple.
Par contre il serait déplorable que l'État popu-
(M Voir plus haut, livre III, ch. vi.
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laire du travail voulût utiliser rétablissement du socialisme municipal pour briser la centralisation politique actuelle et pour remettre entièrement aux communes l'administration de l'organisation militaire, des finances, de la justice et de l'instruction publique. Un pareil retour au Moyen- Age porterait forcément atteinte, et sans aucune raison de force majeure, au sentiment national qui est étroitement lié à la conscience de l'unité politique du peuple. La Commune de Paris de 187 1 a certainement commis une faute en revendiquant non seulement la direction de la vie économique, mais encore la gestion autonome de ces diflérents domaines de la vie politique (*). Il est vrai que l'établissement du socialisme municipal se trouve naturellement différé, du fait de «es limitations, jusqu'au temps où le parti socialiste sera assez fort pour prendre en mains le pouvoir politique dans l'État tout entier ou presque tout entier.
III . La troisième règle principale à suivre lors de l'établissement de l'Etat populaire du travail sera de disposer les diverses mesures à prendre dans un ordre tel que les classes non-possédantes en retirent immédiatement des avantages économiques. Tout système politique qui renonce aux ressorts religieux a l'avantage de n'être pas perpétuellement ébranlé et contredit par les progrès de la science ; mais il ne peut pas, d'autre part, laisser entrevoir à ses partisans, dans une vie future, ces avantages infinis dont la religion et la politique qui s'appuie sur elle peuvent être si prodigues.
(*) Voir plus haut, p. 279.
Et même les avantages terrestres auxquels TÉtat populaire du travail est naturellement réduit ne doivent pas être situés dans un avenir trop lointain. Si tant de révolutions politiques ont échoué, la raison principale en est assurément que les masses populaires, qui en furent toujours les supports principaux, arrivaient très vite à la conviction qu'elles n'avaient pas à attendre une compensation immédiate des sacrifices faits. L'État populaire du travail, cela est incontestable, peut apporter aux classes laborieuses des avantages économiques dépassant de beaucoup en importance les avantages qu'auraient pour elles les transformations politiques les plus c(msidérables ; mais il ne faudra pas qu'il oublie que les masses sont peu préparées par leur éducation à bien apprécier les combinaisons de longue haleine, et que d'ailleurs elles sont contraintes par leur condition économique précaire à réclamer des améliorations immédiates.