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RACHAT DE LA GRANDE PROPRIETE

En un précédent chapitre (*), j'ai déjà montré qu'il était impossible d'édifier l'État populaire du travail sur la base de communautés librement formées, et que les mesures initiales devaient être d'ordre législatif. Dans le choix de ces mesures il faut observer la plus grande prudence. D'une part, elles ne doivent pas dépasser les forces peu considérables que possède l'État pour agir dans le domaine économique, et il faut autant que possible qu'elles aient des précédents dans l'histoire. D'autre part, elles doivent modifier les rapports de puissance établis de manière que l'État se trouve poussé par une nécessité intérieure au socialisme, et que tout retour à un régime dépassé soit rendu impossible. Le moyen qui répond le mieux à ces conditions est le rachat de la grande propriété par l'État.

Déjà Machiavel a remarqué, avec la finesse d'observation qui lui est propre, qu'un État véritablement libre est chose impossible dans un pays qui compte beaucoup de citoyens vivant non de leur

(») Livre IV, eh. ii.

travail, mais de leur revenu sans travail (*). En eflet nous voyons dans de pareils États un combat incessant entre la puissance créée par la propriété privée et la régime juridique légal, et dans ce combat les formes d'État démocratiques artificiellement établies ne se maintiennent que péniblement contre la domination naturelle des riches. L'État populaire du travail doit tout particulièrement, et dès ses débuts, réagir contre l'accroissement excessif du revenu sans travail. Car le travail économique ne sera jamais universellement respecté et universellement pratiqué, comme il est essentiel qu'il le soit dans la nouvelle société, si ceux qui travaillent peu ou ne travaillent pas peuvent, grâce à leur fortune, commander à de nombreux travailleurs. C'est donc par ce point essentiel que doit naturellement commencer la transformation sociale.

On ne peut pas considérer le rachat de la grande propriété comme une tâche qui dépasse les forces de l'État actuel. Dans tous les temps et dans tous les pays ont eu lieu d'immenses confiscations de grandes propriétés en faveur des familles et des partis régnants sans que l'ordre extérieur ait été sensiblement troublé (*). Il est vrai que dans le régime juridique actuel la grande propriété parait plus puissante et mieux défendue que la petite, parce qu'elle a davantage derrière elle l'autorité publique ; mais à regarder les choses de haut, on se rendra compte qu'elle ne présente qu'un droit très

(*) Machiavel (mort en 1527), Discorsi sopra la prima deçà di Tito Livio (1531), libr. I, cap. 55.

(') Voir plus haut, livre II, ch. m, livre IV, ch. i.

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