‹ L'étatromain depuis 1815 jusqu'a nos jours avec des notes et documents historiques Jules AmiguesChapitre 10 sur 57 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

Depuis la gjomulgation du Statut fondamental jusqu'au départ du Pape de Rome.

« Bien que le Statut fondamental sanctionné par le « Pape Pie IX pour le gouvernement temporel des « États de l’Église eût l’apparence des modernes cons- « titillions des États laïques, cependant il s’en distin-

* guail nar ime différence substantielle. En effet, toute « loi qui avait passé au Parlement devant être portée « devant le consistoire des cardinaux, il s’ensuivait « que le Sacré-Collége avait véritablement l’autorité « d’un Sénat politique, et qu’ainsi il y avait en réalité « trois assemblées délibérantes. Le Sénat des cardi-

* naux, dépositaire perpétuel de la souveraineté, uni « par les liens de l’affection et de la foi à la caste liié- « ralique, le Sénat des cardinaux, en qui se concentrent « et s’incarnent les deux principes spirituel et tempo- « rcl, conservait son antique participation au gou- < vernement de l’État. Et comme, au milieu de la t publicité des actes du ministère et du Parlement, le « Sacré-Collége seul rendait ses décisions en secret, il « se trouvait ainsi jouir d’une véritable immunité po- « litique. Il pouvait se mettre en opposition avec le Par-

* lement, non-seulement sans en exprimer aucunes rai-

« sons, mais encore sans en donner aucun avis; il pou-

< vait même secrètement résister au prince, et exercer « en réalité le droit de vélo, de sorte qu’il pouvait ai-

< sèment arriver que, par suite d’une délibération se-

< crête, le Pape se trouvât engagé dans l’un de ces « conflits qui résultent de l’exercice imprudent et mal « justifié de ce droit. Ajoutons encore qu’un champ « sans limites était ouvert à de plus graves couflits par « cette interdiction qui était faite au Parlement, de pro- « poser des lois touchant des affaires mixtes ou con- « trairesaux canons et aux règlements ecclésiastiques.

« Car les affaires sont nombreuses dans la curie ro-

* maine, qui ont qualité ou titre de mixtes; pour peu « que l’on veuille traiter les choses à la rigueur, on « rencontre les obstacles des canons même en matière

* d’impôts; et telle est à Rome la suprématie du droit t canonique, que le Parlement pouvait être arrêté par « ses entraves à chaque pas qu'il eût voulu faire dans « la voie des réformes judiciaires ; c’était ainsi que « déjà la commission des Codes avait été empêchée de ■ faire une œuvre utile. Enfin, de la prohibition faite « au Parlement de s’ouvrir ou de continuer ses séan- « ces durant la vacance du Saint-Siège, il pouvait

* résulter que souvent et durant un long intervalle, c l’État se trouvât dans des conditions cxceptiont nellcs (1). »

Mais l’entraînement public se riait des périls et des obstacles, et chacun se jetait hardiment dans les hasards de la liberté.

(1} Farini, lo Slalo Romano , t. II. p. 3 et S.

Cependant il semble que déjà dès lors les transports d’enthousiasme dont Pie IX était l’.objet eussent fait naître dans son âme timide la défiance de sa fortune; et les paroles suivantes, qu’il adressa aux délégués du corps municipal de Rome, révèlent de funestes pressentiments :

Les démonstrations que j’ai reçues hier du bon peuple de Rome, et que vous, ses légitimes représentants, confirmez aujourd’hui, m'assurent de sa reconnaissance. J’en accueille les expressions avec un plaisir infini, et je vous prie, Messieurs, de faire connaître à Rome et à l’État, que tout ce que j'ai pu faire, je l’ai fait, et que le Sacré-Collége s’est uni à moi de bon gré et unanimement. Si quelques* uns, guidés par le caprice plus que par la raison, n’étaient pas contents, je pense néanmoins que le peuple est généralement satisfait; je le répète, d’ailleurs, j’ai fait tout ce je pouvais, et ne saurais faire davantage. Tels sont mes sentiments, et je désire qu’ils soient connus de tous, afin que le calme se rétablisse et que ne se renouvellent pas ces agitations qui, dans certains lieux, ont altéré J’ordre public. La liberté ne peut être séparée de l’ordre; l'ordre produit la félicité générale; de l’ordre dérive l'union, l’union si nécessaire pour que chaque citoyen jouisse tranquillement de sa liberté et recueille le fruit de la semence répandue sur le terrain politique; l’ordre est béni de Dieu et des hommes et conduit à ce que tous désirent, c’est-à-dire la justice et la paix au sein de la famille.

Le ministère du 10 mars prit, dès les premièrs jours, de sages mesures. 11 publia un bilan de la Banque romaine eu vue de soutenir le crédit chancelant de ses billets; il ouvrit un protocole pour les affranchissements des canons et autres rentes ecclésiastiques ; il destitua de leurs fonctions les juges les plus détestés

des commissions politiques grégoriennes; il appela dans ses conseils le général piémontais Jean Durando, qui se trouvait à Rome ; il fit demander à Naples des armes et des munitions ; il dirigea des troupes sur Pcsaro ; le ‘20 mars, il décréta que les bannières pontificales seraient ornées de cravates aux trois couleurs italiennes.

Mais de jour en jour, d’heure en heure, les nouvelles du dehors accroissaient l’agitation des esprits ; le 21 mars, on eut connaissance de la révolution de Vienne. Il y eut dans Rome une émeute d’allégresse. La foule se porta à l’ambassade d’Autriche et y mit en pièces l’ecusson impérial. Le sentiment de la solidarité patriotique s’exaltait parla mauvaise fortune des oppresseurs. Une adresse, signée de noms illustres, fui présentée au Pape pour la convocatiou à Rome d’une diète uationale. Le ministère se hâta de décréter la formation d’un corps d’armée et l’enrôlement de volontaires.

A Milan, les nouvelles d’Allemagne avaient produit des résultats | lus graves. La population s’était soulevée le 18 et le 22, après cinq jours d’une lutte héroïque, elle était maîtresse de la ville. Eu même temps, plusieurs autres villes lombardes chassaient les Autrichiens. — Le meme jour où Radetzki abandonnait Milan, Venise s'affranchissait sans effusion de sang, grâce au courage civique de ses principaux citoyens et a la prudente clémence du général hongrois Zichi. Un gôuvernemen. provisoire fut aussitôt constitué. Parmi ses membres étaient Maniu et Tommaseo, la veille prisonniers d’État Padoue, Trévise, Vienne, Udine »

suivirent cet exemple. Les places fortes seules demeuraient aux Autrichiens.

Chacune de ces nouvelles était pour Rome une fête ; mais comme les joies populaires sont volontiers agressives, et que Rome n’avait pas d’Autrichiens à expulser, elle s’acharna contre les Jésuites. Dès longtemps détestés et récemment chasses des nouveaux États constitutionnels, ils avaient été déjà à Rome l’objet de violentes attaques contre lesquelles le Pape avait essayé de les défendre par des proclamations paternelles ou menaçantes.

Mais la parole du Pontife était demeurée impuissante ; les démonstrations tumultueuses avaient continué. D’autre part, la clientèle des Jésuites, irritée, se ralliait autour d’eux. Pour éviter toute occasion de plus graves scandales, il fut décidé que leurs maisons et leurs écoles seraient fermées, et la Gazette du Gouvernement du 30 mars, sous la rubrique partie officielle religieuse , publia la déclaration suivante :

Sa Sainteté a eu souvent à entendre les instances des Révérends Pères Jésuites, par lesquelles lui étaient représentée la situation difficile à laquelle se trouve réduite leur Cornparrn e (h-. s cette capitale même, et par suite, l’urgente nécessité qu .'I fût pourvu à leur sécurité personnelle. Le Saint-Père, qui a toujours regardé avec une souveraine complaisance ces religieux comme des travailleurs infatigables de la vigne du Seigneur, a ressenti, par suite de ces circonstances regrettables, la plus cruelle de toutes les amertumes; néanmoins, considérant l’agitation toujours croissante des esprits, l’opposition des partis et les graves conséquences qui en peuvent résulter, Sa Sainteté s’est vue contrainte de prendre en sérieuse considération la gravité

d’une telle situation. En conséquence, avant-hier, par l’intermédiaire d'un persounage considérable, le Saint-Père crut devoir faire connaître au Révérend Père Général de l’honorable Compagnie, les sentiments ci-dessus exprimés, et en même temps l’anxiété où le niellaient la difficulté des temps et l’imminence de quelque événement grave. A la suite de celte communication, le Père Général ayant appelé les Pères Consultcurs à délibérer, il fut résolu par eux qu’ils céderaient aux exigences du moment, ne voulant pas que leur présence puisse servir de prétexte à des désordres sérieux et à l’effusion du sang. Ensuite de quoi ont été pris, d’accord avec le Révérend Père Général, les arrangements opportuns à l’égard des collèges Romains et des maisons religieuses habitées par eux, comme aussi pour ce qui concerne la protection de leurs biens et de leurs propriétés, afin qu’au moyen de leurs revenus il puisse être pourvu spécialement ù leur subsistance.

Ainsi les Jésuites furent bannis de Rome, et il est permis de se demander si ce fut un bonheur pour les nouvelles institutions. Car si les Jésuites étaient assez puissants pour que la révolution naissante eût à les craindre, la révolution n’était pas assez puissante pour les annihiler. Elle pouvait les éloigner de la capitale, mais elle ne pouvait rompre d’un seul coup le réseau de leurs relations; et, leurs maisons fermées, leur influence devenait plus périlleuse, parce qu’elle était plus secrète.

Le 24 mars partirent de Rome les troupes régulières, sous le commandement du général Üurando ; le 25 et le 2G, ce fut le tour des légions civiques et des volontaires, que conduisait le colonel Ferrari. Le peuple les suivait de ses acclamations, — Le 28, arriva

de Turin le comte Rignon, qui apportait, avec la nouvelle de l’entrée des Piémontais en Lombardie, la proclamation par laquelle Charles-Albert adoptait le drapeau tricolore italien.

« Les annales des peuples n’ont pas inscrit de plus « beaux jours; un soleil nouveau resplendissait sur « l’Italie. Le poète étranger ne l’eût plus appelée la « terre des morts ; les orgueilleux habitants des ré- « gions du nord, où se parlent les langues gutturales, « n’eussent plus admiré seulement son ciel d’azur, ses

* douces mélodies et ses merveilles artistiques. Le « voyageur qui alors passa les Alpes ou la mer pour « venir en Italie, n’eut pas seulement à contempler les « tableaux et les statues dont elle est si riche et peut- « être trop orgueilleuse; il put voir des hommes libres « se jeter le fer à la main sur les traces de l’étranger « pour le ramener là où Dieu avait marqué ses fron-

* tières, et d’où, au mépris de Dieu et de la nature, « il était descendu pour souiller pendant des siècles le « plus beau pays du monde. Il put voir nos cités clian- « gées en familles, émues d’une commune et ardente « affection ; il put voir tout ce qui pouvait porter les « armes se rassembler sur les champs de bataille, les

* femmes encourager leurs maris et leurs fds, les prê- « très bénir les drapeaux, les citoyens déposer des of- « frandes sur l’autel de la patrie; il put voir des « exemples sans nombre de générosité et de sacrifices. « Le Pape et les congrégations religieuses firent des « dons considérables; les princes romains rivalisèrent « de libéralité avec les citoyens; tous payèrent sponta- « Dément et avec joie à la patrie le tribut de la cha-

’« rîté ; le peuple les égala, sinon dans la richesse, au t moins dans l’abondance des dons et dans la ferveur « du dévouement; les mendiants eux-mêmes quêtaient « pourl’ftalie l’aumône des passants; les femmes des « hautes classes se dépouillaieut de leurs ornements « précieux ; les femmes du peuple, de ces gages d’a- « mour et de foi qui rappellent les joies intimes de la

* vie à ceux qui sont déshérités des biens de ce monde. « A Bologne, une jeune fille du peuple, n’ayant pas de « bijoux, donna le trésor de sa belle chevelure. Car- « dinaux et princes donnèrent des chevaux pour l’ar- « tillcrie; princes, ducs, nobles, bourgeois, ouvriers, € confondus dans une union fraternelle, partaient en- « semble pour les camps; parmi eux étaient deux ne- « veux du Pape; en peu de jours PÉtat-Romain fournil « pour le moins douze mille volontaires. Le Pape leur « donnait sa bénédiction en laissant entendre qu’il ap- « pelait les faveurs du ciel sur les guerriers qui al-

* laient défendre les frontières des États de l’Église; « les villes étaient en fête; les paysans joyeux accla- « niaient au passage les légions pontificales. Les insi- « gnes du Pape étaient unies aux couleurs nationales; «la croix surmontait la bannière italienne; l’Italie « n’avait plus d’ennemis parmi ses fils; les cœurs ne « battaient que pour la liberté, pour la grandeur de la ■ Papauté; la guerre était réputée sainte (1). »

Cependant Naples était en feu (2). A peine le Statut

(1) Farlni, le Sl/Uo Rnmnno, t. n, p. 22 et 23.

(2) A mesure que le mouvement italien se dt'vcloppe, les forces part ielles d'où il procède se combinent, sinon de manière à se seconder eiTicaremcnt, du moins de telle aorte que l'on ne puisse étudier séparément la marche et les diverses actions de chacune d’elles. J'ai donc cru devoir joindre à cette

donné, deux ministères s’y étaient succédé, présidés par Serra-Capriola et Cariati ; et dès qu’arriva la nouvelle que les hostilités avaient été commencées par les Piémontais, le peuple demanda la guerre. Le roi la déclara et forma un nouveau ministère, présidé par Charles Troya (7 avril). Quelques volontaires partirent les premiers, conduits par la princesse Trivulce Belgiojoso; puis le 10° régiment alla par la Toscane se réunir à l’armée piémonlaisc, dans les rangs de laquelle il combattit bravemeut ; puis enfiu une armée commandée par Guillaume Pepe se dirigea par les Marches sur Bologne, tandis que la flotte partait pour l’Adriatique. — En Sicile, le Parlement s’était réuni le 26 mars; il avait décrété ta séparation de la Sicile et du royaume, proclamé la déchéance de la maison de Bourbon, et nommé régent de l’ile Ruggiero Settimo. Le peuple s’arma, non pour l’indépendance nationale, mais pour son autonomie insulaire ; et quand la flotte napolitaine passa le détroit pour se rendre dans l’Adriatique, Messine lui envoya des boulets.

La Toscane, terre aimée de la civilisation, où les institutions constitutionnelles, dès longtemps préparées, semblaient dtyàètre anciennes, ne demeura point étrangère à l'enthousiasme national ; et, bien qu’el’e

esquissa de la résolution romaine de 1848 le tableau rapide des événements dont, à celte même époque, les autres parties de l'Italie furent le théâtre. J'avais déjà tracé ce tableau ailleurs, pour complètes, en la continuant jusqu'à ers dernières années, l' Histoire d'Italie du comte César Balbo. J'ai cru pouvoir me dispenser de chercher pour le même travail une forme nouvelle, et j’ai reproduit ici divers passages soit du livre de Balbo, soit de l'appendice que j'y ai ajouté. Pour des indications plus complètes, je reuvoie le lecteur au livre lui-même : Histoire d’Italie du comte César Balbo, traduite et continuée par Jules Amigues; 2 vol. in-lb, A. Bourdüliat et C*, éditeur*, 1160.

fût préoccupée à l’intérieur par les troubles révolutionnaires de Livourne, bien que dès longtemps ses populations eussent désappris le métier des armes, elle fournit à la guerre de l’indépendance trois mille hommes environ de troupes régulières et à peu près autant de volontaires.

A Modène, les vexations de la police, plus rigoureuse à mesure que les événements devenaient plus menaçants pour le pouvoir, firent naître, le 20 mars, des désordres populaires. Bologne se préparait à venir en aide aux Modénais. Le duc prit peur, et partit en instituant un conseil de régence. Celui-ci ne se constitua même pas. Modène se donna un gouvernement populaire et tourna tous ses efforts vers l’entreprise de l’indépendance.

A Parme, le duc Charles et son fils Ferdinand avaient continué les traditions de sanguinaire lâcheté de leur gouvernement de Lucques. Leur docilité devant la révolte fut la dernière de leurs ignominies. Le 20 mars, le duc institua une régence qui était autorisée à accorder toutes les institutions qu’elle jugerait opportunes. Le 9 avril, il quitta Parme et l’Italie, après avoir autorisé la municipalité à constituer un gouvernement provisoire.

Cependant la lutte s’engageait dans les plaines de la Lombardie. Le 25, un premier corps piémontais entra à Milan; le 2G, le roi partit de Turin ; le 3 avril il entra à Pavie et s’avança sur Crème avec vingt-cinq mille hommes contre l'année autrichienne, qui en comptait soixante-dix mille. Ceux-ci, fuyant les cités soulevées, se rassemblaient à Moutcchiaro. Le roi les

y menaça, et les força de lever le camp en prenant sur la droite et descendant le Pô. C’était une belle opération ; la guerre se trouvait d’un seul coup portée sur le Mincio. Le 8 avril, combat à Goïto et passage du fleuve; le 9, combat à Monzambano ; le 10 et le 11, à Yalleggio. La guerre se trouvait ainsi engagée dans ces champs entre le Mincio et l’Adige, où, alors qu’existait seule la forteresse de Mantoue, Bonaparte s’établit et enferma pendant huit mois la victoire, où maintenant, sous le terrible quadrilatère de Peschiera, Mantoue, Vérone et Legnano, fortifiées avec soin pendant trentequatre ans d’une paix soupçonneuse, le roi conduisait une armée toute neuve de vingt-cinq mille hommes contre soixante à soixante-dix mille Autrichiens.

Mais c’était alors le sentiment public, que les Autrichiens étaient démoralisés et qu’il suffisait de tout tenter pour tout réussir. On essaya le 13 avril une attaque contre Peschiera, et le 19 contre Mantoue, avec quelques pièces de petite artillerie. Un double insuccès constata l’inutilité des tentatives aventureuses. Cependant les rangs italiens se grossissaient. Les arrivées successives portèrent l’armée à soixante mille hommes, Piémoutais et des Duchés ; on les répartit en cinq divisions, deux à la gauche sous Sonnaz, deux à la droite sous Bava, une de réserve sous le duc de Savoie. C’était là l’armée d’opération. Quelques milliers de volontaires lombards gardaient les Alpes à gauche, sur la rive occidentale du lac de Garda; cinq à six mille Toscans qui arrivaient furent placés en observation contre Mantoue; dix-sept mille poulilicaux passèrent le Pô inférieur, et, au lieu de s’unir avec les Yéuiticus

et d’appeler à eux tous l*'s peuples de la Vénétie pour former une puissante arnrie qui contint l’ennemi du côté de Padoue et sur le Bnrchiglione, ils parcoururent toute la Vénétie, appelés inutilement par toutes les cités; un millier de Napolitains venaient d’arriver et l’on en attendait vingt-cinq mille. Telles étaient les forces, telles étaient les espérances de l’indépendance italienne.

A Rome, au milieu des tumultes, les ministres continuaient patiemment les réformes. Le 1" avril fut publié le règlement provisoire pour l'élection des députés au Parlement. Étaient déclarés électeurs les citoyens inscrits sur les registres du cens public pour un capital de 300 écus romains, et ceux qui, n’ayant pas un capital inscrit, payaient un impôt annuel, soit gouvernemental, soit provincial, de 12 écus ; les fonctionnaires publics, les individus ayant des grades universitaires ou exerçant des professions libérales ; les principaux chefs d’ateliers. L’État était divisé en cent collèges, dont chacun devait élire un député. En même temps le ministère cherchait à réformer de déplorables errements administratifs et judiciaires, en interdisant aux serviteurs des fonctionnaires publics de solliciter des gratifications, et invitant les magistrats à ne tenir aucun compte des accusations anonymes, vieille coutume des sectes, que le pouvoir avait encouragée. Dans les prisons, on sépara les jeunes gens des hommes faits, et les accusés des condamnés. Une question délicate était le choix des présidents de province. L’élément ecclésiasticme tenait fort à ses privilèges temporels, et trois seulement de ces prési-

dents purent être désignés parmi les laïques. De graves difficultés se présentaient également dans le remplacement des gouverneurs laïques de district ou de municipalité, qui avaient partout discrédité l’action gouvernementale. Le pays n’ayant point de traditions administratives, le personnel manquait, et au milieu de la tourbe éhontée des solliciteurs, les chances de bien choisir étaient douteuses. — Les finances étaient dans un état alarmant. La dette publique était de 38 millions 974,757 écus romains, dont l’intérét annuel était de 2,126,237 écus. On comptait, pour l’année 1848, sur un déficit d’un million d’écus environ. Un emprunt que le gouvernement avait conclu en France ne s’exécutait pas à cause de la difficulté des temps. On en était réduit à faire successivement de petits emprunts, soit à la Banque romaine, soit à de riches particuliers. 11 était impossible d’aller plus loin sans recourir aux moyens extraordinaires. Déjà il avait été décrété que trois douzièmes de l’impôt direct d’une année seraient payés par anticipation, et qu’il en serait tenu compte dans le paiement des taxes des trois années suivantes. Il fut décidé en outre que pendant trois mois les billets de la Banque rofnaine auraient cours forcé. Ceux qui en deviendraient possesseurs auraient le droit de les échanger contre des bous du trésor productifs d’intérêt, hypothéqués sur les biens immeubles des congrégations ecclésiastiques; celles-ci étaient indemnisées au moyen d’une inscription de rente consolidée, et pouvaient lever l’hypothèque en payant le montant des bons. Les bons, dès qu’ils furent mis en circulation, acquirent une telle faveur qu’ils ne furent pas moins recherchés

que les espèces métalliques ; ils n’altérèrent en rien d’ailleurs le crédit des billets de banque, qui leur étaient en quelque sorte assimilés.

Les légions parties de Rome se grossissaient en route de nouveaux volontaires. En route elles apprirent que l’armée piémontaise était entrée en Lombardie, et elles demandaient à passer le Pô pour prendre part à la lutte; mais Durando était parti avec l’ordre de s’arrêter sur les frontières pontificales, de se défendre s’il était attaqué, et d’attendre des instructions ultérieures. En attendant ces instructions, il cherchait à modérer l’ardeur de ses troupes. Dans les premiers jours d’avril, il reçut à Bologne une dépêche du ministère des armes qui lui enjoignait de se mettre aussitôt en correspondance avec le quartier-général du roi et de se concerter avec lui. Sur cet avis, Durando publia, le 5 avril, une proclamation où la guerre de l’indépendance était appelée : la guerre de la civilisation contre la barbarie, une guerre non-seulement nationale, mais hautement chrétienne. Il choisissait la croix pour signe de ralliement et terminait par l’ancien cri de guerre des croisades : « Dieu le veut ! •

Mais déjà l’âme du Pontife était pleine d’incertitudes, et la proclamation du général Durando lui causa un vif mécontentement. Scs ministres ne purent le calmer que par l’esj)èce de désaveu suivant, qui fut inséré dans la Gazette gouvernementale du 10 avril :

« Un ordre du jour de Bologne aux soldats, en date « du 5 avril, exprime des idées et des sentiments qu’il « semble vouloir attribuer à Sa Sainteté; le Pape, quand « il veut faire des déclarations de sentiments, parle

« ex se, et jamais par la bouche d’aucun subalterne. »

Mais le Pape se plaignit souvent encore de cette proclamation, où la religion était mise au service de la politique, et plus d’une fois il laissa entrevoir le désir de rassurer par quelque acte public les esprits qui avaient pu s’en émouvoir. C’était le commencement ' de ces fluctuations de conscience et de politique qui devaient être si fatales au Saint-Père et à l’Italie.

« C’est que Pie IX était entré dans la voie des réfor-

• mes politiques, non pas tant parce que sa conscience « d’honnête homme et de prince religieux le lui com- « mandait, que parce qu’un profond sentiment de sa « dignité de Pontife lui conseillait d’employer le pou- « voir temporel au profit de l’autorité spirituelle. Doux « et bienveillant comme homme et comme prince, c Pie IX était un Pontife sévère et hautain. Ame non- « seulement pieuse, mais mystique, il rapportait tout « à Dieu, et vénérait dans sa propre personne le vi- « caire de Dieu ; il croyait devoir préserver avec un « soin jaloux la souveraineté temporelle de l’Église, t parce qu’il la réputait indispensable à l’apostolat et « à la conservation de la foi. Conscient des vices nom- « breux du pouvoir temporel des Papes, ennemi de « tous les vices comme de tous les hommes vicieux, il

* avait voulu, en arrivant au trône, faire ces réformes « que la justice, l’opinion publique et les temps récla- « maieut. Il espérait ainsi donner à la Papauté un lus- « tre qui aidât à l’extension et au raffermissement de t la foi ; il espérait donner à l’autorité ecclésiastique, « ce crédit qui est une grande partie du prestige de la « religion et un agent efficace du respect et de la dé-

« votion des peuples. Ses premières tentatives avaient ' « été heureuses, et jamais Pontife ne recueillit plus « d’éloges. Il y puisa de grands encouragements,

* et peut-être se laissa-t-il séduire par les applaut dissements et les attraits de la popularité plus « qu’il ne convient à un homme énergique et à un

* prince prudent. Mais bientôt, lorsque l’Europe fut

* ébranlée par une révolution universelle, il sentit en « lui-même compromise l’œuvre qu’il avait commencée, t et s’arrêta tremblant. A ses yeux, le Pontife était « toujours au-dessus du prince, le prêtre au-dessus du

* citoyen : et dans les luttes secrètes de son esprit, la « conscience du Pontife et du prêtre dominait toujours « la conscience du prince et du citoyen. Et comme sa « conscience était très-timorée, il arrivait que ces « luttes intérieures étaient très-fréquentes, qu’elles t aboutissaient naturellement à des incertitudes, et « que souvent il résolvait même des questions tem-

* porelles plus par l’intuition ou l’inspiration religieuse

* que par un jugement humain. Ajoutons que sa santé « était débile, qu’il soulTrait d’une maladie nerveuse,

* reste de son ancien mal, et qu’il souffrait d’autant < plus que son état moral était plus troublé et plus ■ inquiet : cause d’accroissement à la mobilité de son « humeur et de ses résolutions. Alors que la révolu-

* tion de Paris, dans les tumultueuses journées de « février, adore humblement l’image sacrée du Christ,

« et que dans ses triomphes elle respecte les autels « et leurs ministres, Pie IX augure que le nouvel « ordre de choses sera plus propice à l’Église que l’in- « dévote monarchie d’Orléans. C’est avec complai-

« sance qu’il écoute le langage religieux et reçoit les ■ dévots respects de l’envoyé de la nouvelle république, « M. de Forbin-Janson ; il est heureux de savoir et de « redire que le diplomate républicain est le neveu d’un « pieux évêque. Il se trouble à la nouvelle des violen- « ces que les jésuitçs ont subies à Naples et que ses « propres sujets menacent d’imiter ; et dans son cœur, « il se courrouce contre les novateurs ; puis il se ré- « jouit en apprenant que parmi les gouvernants de « la nouvelle république de Venise, se trouve Tom- « maseo, qu’il estime comme un catholique fervent. Il « aime la dynastie de Savoie, illustre par la sainteté de « plusieurs de ses princes, et d’où est né le pieux « Charles-Albert : il est transporté de joie lorsqu’il ap- « prend que Venise et Milan ont affranchi les évêques « de la censure et de la surveillance du gouvernement t dans leurs rapports avec Rome. Il lui semble alors « que Dieu se sert de la révolution pour délivrer l’É- « glise des entraves que lui avaient imposées Joseph II « par des lois que Pie IX rappelait toujours avec hor- • reur et considérait comme une malédiction pesant « sur l’Empire. — Ainsi Pie IX, partout où il ne pres- « sentait ou ne soupçonnait aucune offense à la reli- « gion, était d’accord avec les hommes de progrès; < mais toute chose qui semblait pouvoir y porter at- « teinte, ou qui impliquait quelque mépris des règles « ou des personnes religieuses, troublait son esprit et « son cœur. Et si par l’irrésolution de son caractère et « par sa douceur native, il ne savait point prendre de « déterminations qui rendissent un témoignage précis « de ses sollicitudes, celles-ci néanmoins le travaillaient

« secrètement, et il n’avait point de trêve tant qu’il « n’avait pas trouvé le moyen de tranquilliser sa cons- « cience. Il avait caressé l’idée de faire les peuples heu- « reux au moyen d’une liberté tempérée, de les unir «par le cœur à leurs princes; de réunir peuples et « princes autour de la Papauté; il avait rêvé la Papauté «modératrice de la ligue des États italiens; il avait « rêvé la paix intérieure, la concorde, la prospérité « civile, la splendeur de la religion. Et de joui- en jour

• tombait en ruines le plan qu’il avait conçu. Alors « qu’au nom de la liberté et de l’Italie, les uovateurs

* ou leurs disciples insultaient les prêtres, écrivaient « des impiétés, attaquaient le Pape ou la hiérarchie « ecclésiastique, Pie IX se défiait des novateurs; alors « il se repentait de ce qu’il avait fait; alors il craignait « d’avoir, par sa mansuétude et sa libéralité, favorisé « l’esprit d’indévotion à l’Église, de rébellion à la « Papauté ; alors il se plaignait de l’ingratitude des « hommes; alors il se troublait dans ses vues politiques « et prophétisait des malheurs (1). »

La guerre de l’indépendance avait pour un instant réuni dans une pensée commune les esprits que la veille divisaient les querelles de parti. Mazziui, qui, après la révolution de février, était venu de Londres à Paris, y avait créé une association nationale italienne dont l’unique but devait être d’aider l’Italie à se rendre indéjiendante, eu laissant de côté toute question de forme gouvernementale ou de constitution future. Plusieurs hommes connus par leurs opinions constituliounelles

(I) Lo Stalo Romano , t. II, p. 58 et suivantes.

étaient entrés dans cette société. — A Rome, bien que la place publique fût souvent tumultueuse, l’ordre public ne courait point de dangers sérieux. Les provinces eussent voulu plus réduite l’influence cléricale dans les affaires publiques, mais néanmoins se tenaient tranquilles.

Les généraux Durando et Ferrari organisaient en Romagne les légions de volontaires, et dès le commencement d’avril quelques-uns de ces corps se jetèrent au delà du Pô. Le 21, Durando, sur l’ordre du roi, passa le fleuve, campa à Ostiglia et Governolo, et de là porta quelques jours après toutes ses forces sur la Piave, pour s’opposer à Nugent, qui descendait avec vingt mille hommes de l’Isonzo.

Cependant Charles -Albert, ayant fait passer le Mincio à toute l’armée d’opération le 20 et le 27, occupa le 28 et le 29 ces collines qui s’élèvent depuis Valleggio, par Somma-Campagna et Sona, jusqu’à la rive droite de l’Adige, et de là se relient au Montebaldo, aux positions historiques de Rivoli et des défilés de l’Italie. Il investissait ainsi Peschiera ; mais les Autrichiens voulurent résister à Pastrengo. Le roi les y défit le 30.

Emporté par le succès, Charles-Albert voulut tenter Vérone, la grande place d’armes de l’Autriche, avec de l’infanterie, de la cavalerie et des pièces de campagne ; le résultat était aisé à prévoir; l’armée piémontaise fut rejetée de Sainte-Lucie où elle était arrivée, et elle ne dut son salut dans la retraite qu’à la bravoure du duc de Savoie. Alors on fit venir la grosse artillerie, on creusa des tranchées, on traça des parallèles, on cons-

truisit des batteries, et l’on ouvrit le feu (18 mai) contre Peschiera, sous la direction du duc de Gênes ; une capitulation fut proposée le 26 et rejetée. Cependant Radetzki parti de Vérone le 27, arriva à Mantoue le 28, et attaqua le matin du jour suivant, avec quarante mille hommes, les cinq mille Toscans et les quelques Napolitains détachés ou pour mieux dire sacrifiés à Curtatone et à Montanara. Les Toscans se firent tuer glorieusement, et leur héroïsme ne fut pas inutile. Radetzki, retardé par leur résistance, n’alla pas plus loin ce jour-là et n’arriva que le lendemain (30) à l’attaque projetée sur l’extrême droite piémontaise, à Goïto. Charles-Albert, ayant promptement réuni ses troupes, y était déjà arrivé. La bataille s’engagea peu d’heures avant la nuit; habilement dirigée, elle fut gagnée par Bava. Elle n’était pas encore terminée lorsque parvint sur le champ de bataille la nouvelle de la reddition de Peschiera, obtenue le même jour. Cette journée de Goïto (30) fut la plus belle de cette campagne, la plus belle elle-même qui depuis sept siècles ait été faite par les Italiens.

Le Pape, dès les premiers jours de la guerre, avait envoyé auprès du roi Mgr Corboli-Bussi, pour suivre les négociations relatives à une Ligue italienne. Il espérait que si elle pouvait être conclue, sa double responsabilité comme souverain et comme pontife serait considérablement allégée, et qu’après avoir fourni, en la première qualité, son contingent à l’armée fédérale, il se trouverait plus tranquille dans sa conscience et plus libre dans l’action de son saint ministère. Mais le Piémont, préoccupé des nécessités de

la guerre, remettait à plus tard l’envol des commissaires pour la Ligue et proposait simplement la réunion d’un congrès qui réglât les conditions d’une alliance militaire. Le Pape put craindre que l’idée d’un pacte d’union entre les souverains italiens, sous le patronage du Saint-Siège, ne fût sacrifiée à des vues d'agrandissement monarchique. Le roi de Naples justifiait ces craintes en demandant la faculté d’occuper Ancône. D’autre part, l’Allemagne catholique s’émouvait de voir le chef de la catholicité prendre parti contre un prince allemand. D’imprudents amis ou des conseillers perfides montraient à Pie IX la terrible perspective d’un schisme nouveau. Toutes ces causes jetaient l’âme du Pontife en des perplexités que ses ministres redoutaient. D’un accord unanime, car le cardinal Antonelli ne pensait pas alors, au moins ostensiblement, autrement que ses collègues, ils adressèrent au souverain la remontrance suivante. Ce document et l’allocution du Saint-Père qui y servit de réponse, résument toute la déplorable politique d’incertitudes et de fluctuations suivie par la cour romaine durant le mouvement de 1848.

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