REMONTRANCE DO MINISTÈRE ANTONELU AU PAPE
Les ministres soussignés, humblement prosternés devant Votre Sainteté, la supplient d’arrêter sa bienveillante attention sur le présent écrit, où il est traité de la situation du pays et du gouvernement en ce qui concerne la paix ou la guerre. Votre Sainteté daignera croire que nos paroles ne sont point dictées par un sentiment de présomption ou d’orgueil, mais seulement par une conviction profonde et par utt devoir de conscience.
Alors que survint l’insurrection lombarde et qne commença la guerre de l’indépendance italienne, un ardent esprit de nationalité s’éveilla dans les populations de l’État— Pontifical comme dans toutes celles de la Péninsule. Partout on demanda des armes, on se rassembla en milices, on courut au secours des Italiens qui déjà étaient aux prises avec l’étranger. Contenir ce mouvement, quand même on l’aurait voulu, eût été impossible. Le gouvernement de Votre Sainteté s’attacha à le régler et à le diriger; il lui donna des moyens, une discipline, des chefs ; et cette opération, qui semblait si périlleuse, s’accomplit merveilleusement, sans que l’État fût troublé par aucun désordre. Jusque-là le Gouvernement pouvait donner aux mesures prises cette explication : que les troupes et les légions de volontaires allaient protéger les frontières pontificales.
Mais ce système, qui s’accordait mal avec l’esprit public et avec le sentiment national, devait être précaire, et tomba naturellement lorsque l’armée, parvenue aux frontières, demanda de les franchir.
Toutefois, on put une fois encore éviter une déclaration explicite de guerre, en répondant, suivant le vœu de Votre Sainteté : que les généraux, s’inspirant de la gravité des circonstances, fissent ce qui serait nécessaire à la sécurité et au bien de l’État. Mais, il faut le dire, en envoyant aux chefs de l’armée une telle instruction, le ministère ne pouvait se dissimuler à lui-même quelle équivalait, en fait, à l’autorisation de passer le Pô et d’entrer en Lombardie; il ne pouvait pas davantage le dissimuler au pays, à qui il communiquait les nouvelles reçues; il ne le dissimula pas à Votre Sainteté, et agir autrement eût été trahir la confiance dont il était honoré par elle.
Mais dès lors, et plusieurs fois dans la suite, les soussignés ont adressé, soit personnellement, soit par l’organe du président du conseil, les plus vives instances à Votre Sainteté, afin qu’elle daignât déclarer d’une manière précise sa pensée au sujet de la guerre, et déterminer la conduite politique à suivre. Une telle déclaration devient cha-
que jour plus nécessaire, tant pour la tranquillité du pays que pour la dignité du gouvernement, si l’on considère surtout les conditions où se trouvent actuellement le ministère et l’armée. De cet acte suprême dépend en grande partie l’avenir de l’État, et celui de l’Italie.
Or, Très-Saint-Père, vous avez daigné nous assurer que votre parole serait incessamment prononcée. Nous l’attendons avec l’anxiété la plus vive, et nous l’accueillerons, quelle qu’elle soit, avec une dévote obéissance ; mais avant de l’entendre, qu’il nous soit permis, ô Très-Saint-Père, de vous soumettre avec une respectueuse franchise les considérations suivantes :
C’est de deux ordres d’idées distincts que doit procéder la décision de Votre Sainteté, en raison du double caractère dont est revêtue Votre Béatitude, comme chef de l’Église catholique et prince de ces Étals.
En ce qui concerne l’ordre spirituel, le ministère, tout en étant profondément pénétré de l’importance du sujet et de la situation si délicate de Votre Sainteté, doit reconnaître qu’il ne lui est pas permis de former ou d’exprimer des jugements. Dans cette matière, tout à fait étrangère à notre charge, Votre Sainteté recevra ses inspirations de Dieu et de sa propre conscience.
Mais, au point de vue temporel, bien que ces intérêts se placent infiniment au-dessous des premiers, il est de notre devoir, néanmoins, d’examiner quelle solution la question peut recevoir et quelles conséquences pourront dériver de la décision qui sera prise.
La question peut être résolue de trois manières :
Ou Votre Sainteté consent à ce que vos sujets fassent la guerre ;
Ou elle déclare absolument qu’elle ne veut pas que la guerre se fasse ;
Ou enlin elle déclare que, tout en voulant la paix, elle ne peut empêcher la guerre.
La première de ces décisions est celle que le ministère estime être réclamée par la nécessité des temps et par l’es-
prit public ; il pense qu’elle relèvera l’autorité matérielle et morale du gouvernement, qui, par l’importance d’une telle résolution dans le présent, s’assurera, pour l’avenir, la plus grande puissance d’action. Quoique le ministère, même au point de vue temporel, considère la guerre comme un mal, toutefois, dans le cas actuel, il la regarde comme le moindre des maux; bien plus, il voit en elle le seul moyen de rétablir promptement dans l’Italie bouleversée cette paix naturelle et durable que pourra seule produire la légitime acquisition de sa nationalité.
Au contraire, le ministère est fermement convaincu que la' seconde solution produirait tous les maux contraires aux avantages ci-dessus énoncés, et compromettrait gravement la domination temporelle du Saint-Siège. Il ne peut sans frémir imaginer quelles réactions, quels désordres pourraient résulter, sinon dans la capitale, certainement dans les provinces, d’une décision qui serait en opposition directe avec l’enthousiasme qui entraîne aujourd’hui les peuples.
Reste la troisième hypothèse, celle où Votre Sainteté, tout en se déclarant contraire à la guerre, non-seulement en principe, mais dans le cas particulier dont il s'agit, déclarerait pourtant ne pouvoir l’empêcher. Une telle déclaration, commentée et exprimée dans une forme plus claire, signifierait : que la guerre que Votre Sainteté reconnaît impossible à éviter, est faite néanmoins contre son consentement et sa volonté, qu’elle est l’effet d’un mouvement anarchique que le gouvernement est impuissant à réprimer. Cela posé, et à ne pas tenir compte que l’autorité morale du gouvernement se trouverait ainsi annulée, il est évident que, en ce qui concerne le pays, les mêmes inconvénients que nous avons signalés dans la seconde solution se produiront, au moins en partie, dans la troisième. Les princes et les peuples italiens sentiront se refroidir leur zèle pour la cause de l’indépendance. Une partie des volontaires rentrera dans ses foyers; une autre demeurera irrésolue, si c’est contre le gré du prince qu’elle reste sous les armes. Quant à ceux dont la volonté sera plus énergi-
que, le lien de respect, de dévouement et d'amour, qui aujourd’hui les unit au prince, sera rompu peut-être pour jamais. D’autre part, l’étranger, pour le besoin de sa cause, ne s’abstiendra pas d’interpréter malignement la déclaration de Votre Sainteté. Ce n’est là, dira-t-il, qu’un jeu perlide de paroles ; car si le gouvernement ne peut empêcher ce mouvement anarchique, il doit au moins montrer sa bonne foi eu mettant en œuvre tous les moyens dont il peut disposer à cet effet; mais si, au contraire, il fournil aux volontaires des armes et des munitions, s’il leur donne des généraux, il est évident qu’il approuve en secret celte guerre qu’il renie en apparence. L’autorité pontificale ne sera pas moins attaquée par les esprits perfides, qu’elle ne le serait après une décision franchement belliqueuse. Enfin, les corps réguliers et les volontaires qui après une telle déclaration demeureraient au delà du Pô, se trouveraient entièrement dépouillés de ces garanties que le droit des gens consacre même dans les guerres les plus acharnées, alors qu’elles ont été déclarées préalablement. On les traiterait comme des bandits, des assassins, des brigands; et cependant, ce sont des sujets pontificaux, commandés par des généraux que Votre Sainteté a choisis; ils sont revêtus des uniformes des milices papales; ils portent la bannière sainte et la croix. — Telles sont les considérations que les soussignés présentent humblement à Votre Sainteté, et, profondément inclinés, ils baisent les pieds sacrés de Votre Béatitude.
Rome, 23 avril 1848.
Vos très-humbles et très-dévoués sujets,
Antonelu, Reochi , Minghbtti, Aldobrandini, SlMONETTI, PiSOUm, Stubbinetti, Galletti.
Le Pape ne donna à scs ministres aucune réponse directe. Mais dans le Consistoire secret du 29 avril il prononça l’allocution suivante :
Bien des fois, ô Vénérables Frères, Nous avons détesté dans notre assemblée l’audace de quelques-uns qui n’ont pas craint de faire injure à Nous-même, et par suite au Saint-Siège apostolique, en prétendant que Nous nous sommes écarté, et non pas seulement sur un seul point, des saintes institutions de nos prédécesseurs et (chose horrible à dire!) de la doctrine même de l’Église. Aujourd’hui encore, ceux-là sont nombreux qui parlent ainsi de Nous, comme si Nous étions le principal auteur des troubles publics qui sont survenus dans ces derniers temps, en Italie comme en d’autres contrées de lEurope. On Nous assure spécialement que dans les possessions germaniques de l'Autriche, le bruit est répandu et semé dans le peuple que le Pontife romain aurait envoyé des. agents et employé divers autres moyens pour exciter les peuples italiens à introduire des changements dans les choses publiques. Nous savons en outre que certains ennemis de la religion catholique ont saisi cette occasion pour éveiller chez les populations allemandes un ardent esprit de vengeance et les pousser à rompre l'unité du Saint-Siège; mais bien qu’il n’y ait pas en Nous le moindre doute que les peuples de la Germanie catholique et les nobles évêques qui la gouvernent n’aient en grande horreur ces pratiques des méchants, toutefois Nous avons pensé qu’il nous appartenait de prévenir le scandale qu’en pourraient recevoir quelques esprits imprudents et simples, et aussi de repousser la calomnie qui cherche à atteindre non pas seulement Notre Personne, mais encore le suprême apostolat que Nous exerçons et Notre Chaire Sacrée. Et comme nos détracteurs, ne pouvant fournir aucune preuve des machinations qu’ils Nous attribuent, s’efforcent de rendre suspects les actes que Nous avons accomplis en prenant possession du domaine temporel de l’Église, Nous voulons aujourd’hui, pour enlever cette arme à la calomnie, expliquer clairement et ouvertement dans cette assemblée les causes qui ont déterminé notre conduite.
Vous n’ignorez pas, Vénérables Frères, que dès les der-
nières années du pontificat de Pie VII, notre prédécesseur, les plus puissants princes de l'Europe avaient tenté d’insinuer au Siège Apostolique qu’il employât dans l’administration des choses civiles uu système plus large et qui satisfit aux désirs des laïques. Plus tard, en 1831, les vœux et les conseils des princes se produisirent d’une manière plus solennelle dans ce célèbre Mémorandum que les empereurs d’Autriche et de Russie, et les rois de France, d’Angleterre et de Prusse crurent devoir envoyer à Rome par leurs ambassadeurs. Dans cette Note, il était question, entre autres choses, de convoquer à Rome une Consulte choisie dans tout le domaine pomitical, de fonder ou d’élargir la constitution des municipes, de créer des Conseils provinciaux, comme aussi d’introduire, par une mesure générale, ces institutions et d’autres semblables dans toutes les provinces, etde rendre accessibles aux laïques toutes les charges administratives ou judiciaires. Ces deux derniers points étaient spécialement recommandés, comme principes vitaux de gouvernement. Dans d’autres notes diplomatiques, on conseillait une plus large indulgence envers tous ou presque tous ceux qui avaient rompu le lien de fidélité envers le Souverain des États pontificaux.
Nul n’ignore que, de ces diverses mesures, quelques-unes furent réalisées par notre prédécesseur Grégoire XVI, et que d'autres furent promises dans les édits rendus par son ordre en 1831. Mais ces bienfaits de notre prédécesseur ne semblèrent pas répondre pleinement aux vœux des princes ni satisfaire les aspirations publiques de manière à assurer la tranquillité dans tout le domaine temporel du Saint-Siège.
C’est pourquoi, dès qu'un impénétrable décret d’en haut nous eut désigné pour lui succéder, animé, non par les encouragements ou les conseils d'autrui, mais par notre affection singulière envers les peuples soumis à la domination temporelle de l’Église , Nous accordâmes un large pardon à ceux qui s’étaient écartés de la lidélilé due au gouvernement pontifical, et Nous nous hâtâmes ensuite de
prendre diverses dispositions que Nous avions jugées devoir aider à la prospérité de ces mémeS peuples. Et toutes ces choses que nous fîmes dès le commencement de notre pontificat s’accordent avec les désirs qu’avaient plus instamment exprimés les princes de l’Europe.
Mais lorsque, avec l’aide de Dieu, nos volontés eurent été exécutées, nos peuples, ainsi que les peuples voisins, entrèrent en grande joie, et les témoignages de la vénération et de la reconnaissance publiques devinrent tellement tumultueux dans la Ville Sainte, que Nous dûmes pourvoir à contenir dans de justes limites les clameurs et les applaudissements que Nous prodiguaient les rassemblements populaires.
Enfin tout le monde connaît, ô Vénérables Frères, les paroles de l’Allocution que Nous vous adressâmes dans le Consistoire tenu le 4 octobre de l’année dernière, paroles par lesquelles Nous recommandions aux princes la bienveillance et l’aiuour euvers leurs sujets, et Nous exhortions les peuples à garder la foi et l'obéissance qu’ils doivent à leurs princes. Dans la suite, Nous n’avons pas cessé d’avertir et d’exhorter, aussi efficacement qu’il a été en nous, souverains et peuples, afin qu’observant les préceptes de Dieu et de l'Église, ils recherchassent, par la charité envers tous, la tranquillité et la concorde.
Hélas 1 plût à Dieu que le succès tant désiré eût répondu à nos conseils et à nos encouragements paternels! Mais chacun sait les agitations publiques des peuples italiens, dont Nous avons parlé plus haut, comme aussi les autres événements qui, en Italie ou au dehors, avaient précédé ou suivirent la date de cette Allocution. Si donc quelqu’un voulait attribuer quelque part dans ces événements aux actes de clémence et de bonté qui marquèrent le commencement de notre saint pontificat, il ne pourra du moins en aucune manière nous en attribuer la responsabilité, puisque Nous n’avons fait que ce qui avait paru de nature à accroître la prospérité publique, non pas seulement à Nous, mais aux princes ci-dessus désignés. Quant à ceux qui,
— ioà —
dans nos propres domaines, ont abusé de nos bienfaits; — %
imitant l’exemple du divin prince des pasteurs. Nous leur pardonnons du fond de notre âme ; Nous les rappelons avec une tendre affection à des conseils plus sages, et Nous supplions humblement Dieu, Père de miséricorde, qu’il leur soit clément et éloigne de leurs têtes les fléaux qui menacent les hommes ingrats.
Et d’ailleurs, les peuples germaniques n'auraient nulle raison d’être irrités contre Nous, s’il ne Nous a pas été possible de contenir l’ardeur de ceux qui parmi nos sujets ont applaudi aux entreprises dirigées contre la domination allemande dans l’Italie supérieure, et qui, enflammés, comme les autres peuples d’Italie, d’un fervent enthousiasme pour la cause nationale, l’ont, comme les autres, servie de leurs efforts.
En effet, d’autres princes d’Europe, qui l’emportent de beaucoup sur Nous en forces militaires, n’ont pu, à ce même moment, résister à l’entraînement de leurs peuples. Et dans un tel état de choses, lorsque nos soldats ont été envoyés aux frontières, Nous n’avons pas voulu qu’on leur proposât d’autre but que de maintenir l’intégrité et la sûreté de l’État Pontifical.
Mais aujourd’hui, attendu que quelques-uns désirent que Nous nous unissions aux autres princes et peuples d’Italie dans la guerre contre l’Autriche, Nous avons jugé convenable de déclarer hautement et ouvertement dans cette assemblée solennelle qu’une telle décision est bien loin de nos conseils; à Nous qui, si indigne que Nous soyons, occupons sur cette terre la place de Celui qui commande la paix et enseigne la charité, à Nous qui, selon l’oflice de notre suprême apostolat, appelons et embrassons toutes les nations, tous les peuples et toutes les races avec un égal et paternel amour. Que si toutefois parmi nos sujets, un certain nombre se laissait entraîner par l’exemple des autres Italiens, par quels moyens pourrions-nous contenir leur ardeur?
Mais Nous ne pouvons nous abstenir ici de répudier à la
face des nations les perfides conseils, publiquement appuyés par certains journaux et divers opuscules, de ceux qui voudraient que le Pontife romain fût le chef et présidât à la constitution d’uue sorte de nouvelle république de tous les peuples italiens. Et Nous saisissons cette occasion pour avertir ces peuples, les encourageant énergiquement, au nom de l’amour que Nous leur portons, ü se garder avec soin de ces conseils pernicieux pour l’Italie, à rester fermement attachés à leurs princes, dont ils ont éprouvé déjà la bienveillance, à ne se laisser jamais détourner de l’obéissance qu’ijs leur doivent. S’ils agissaient autrement, en effet, non-seulement ils manqueraient à leurs devoirs, mais ils feraient naître ce péril, que l’Italie se divisât chaque jour davantage en discordes et en factions intestines. En ce qui Nous touche. Nous ne saurions trop le redire : le Pontife romain applique toutes ses pensées, tous ses soins et tous ses efforts à accroître de jour en jour le royaume du Christ, qui est l’Église, non à étendre les limites de la souveraineté civile que la divine Providence a voulu donner au Saint-Siège, pour assurer, en même temps que sa dignité, le libre exercice de l’Apostolat Suprême. C’est donc une grande erreur de croire que par la vaine ambition d’un domaine temporel plus vaste, Nous puissions être entraîné à nous jeter au milieu du tumulte des armes. Une joie bien plus chère à notre cœur paternel, ce serait que nos sollicitations et nos actes pussent contribuer à éteindre les foyers de discorde, à concilier les esprits contraires, et à rétablir la paix parmi eux.
Puisse cette espérance se réaliser. En attendant, si Nous avons appris avec une satisfaction bien vive qu’en beaucoup de lieux, et non-seulement en Italie, mais aussi au dehors, nos lils ont gardé fidèlement le respect des choses sacrées et des ministres du culte, notre cœur est profondément attristé que ce respect ne leur ait point été conservé partout. Nous ne pouvons enfin nous empêcher de déplorer dans cette assemblée cette funeste coutume, qui s’est particulièrement développée en nos temps, de publier de détesta-
blés libelles de tout genre, qui font une guerre acharnée à notre sainte religion et à l’honnêteté des mœurs, attisent les discordes civiles, attaquent l’Église dans ses possessions et dans ses droits sacrés, ou déchirent par dé fausses accusations la réputation des hommes les plus dignes.
Telles sont, ô Vénérables Frères, les choses que Nous avons cru devoir vous communiquer aujourd’hui. 11 nous reste maintenant à offrir dans l’humilité de notre cœur de ferventes prières au Dieu Très-bon et Très-grand, pour qu’il veuille garder son Église de toute adversité, pour que du haut de son trône il daigne jeter les yeux sur nous et nous défendre, et aussi inspirer aux princes comme aux peuples le désir de retourner à la paix et à la concorde.
Ainsi le ministère qui avait donné l’ordre au général Durando de se concerter avec le roi Chartes-Albert, le ministère, qui reconnaissait que les instructions données aux généraux équivalaient à l'autorisation d'entrer en Lombardie, était encore incertain si l’on était en paix ou en guerre. Ainsi le Pontife qui bénissait les volontaires et les étendards ualiouaux, déclarait ne vouloir prendre aucune part à la lutte contre l’ennemi national. Ainsi, sous un régime constitutionnel, une divergence entre le Souverain et les ministres se révélait par des actes publics. Ces singulières contradictions ne seront pas les dernières que nous ayons à relever durant cette période du mouvement romain.
Dès que le texte de l’Allocution fut connu, le rninisnistère donna sa démission. Le peuple, ému et menaçant, s’assembla en foule dans les cercles et sur les places publiques. Les ministres démissionnaires demeuraient réunis en permanence au Quirinal, en attendant qu’un nouveau ministère fût constitué. Mais nul n’en
voulait prendre la charge. Les délégués des clubs apportaient au siège du gouvernement des paroles de plus en plus alarmantes. Pie IX essaya de calmer l’effervescence par uue proclamation où se révélaient et son désespoir et sa faiblesse. Popule meus! s’écriait-il, popule meus, quid feci libi?
Mais la parole de Pie IX avait perdu tout son prestige depuis qu’elle exprimait des sympathies si peu résolues pour la cause italienne. Le tumulte ne fit que s’accroître. Les miuistrcs étaient impuissants à le réprimer, soit parce que leur autorité, déclarée provisoire, se trouvait ainsi affaiblie; soit parce que la garde nationale, seule force publique qu’il y eût à Rome, partageait les sentiments de la population. Ils renouvelèrent doue leurs instances pour que leur démission fût définitivement acceptée; et la charge de former un ministère nouveau fut offerte à Mamiani, qui semblait être en faveur dans l'opinion libérale. 11 accepta à la condition qu’il pourrait continuer la politique de ses prédécesseurs dans la question italienne, et que l’administration des affaires extérieures, eu ce qui concernait les intérêts temporels, serait enlevée au cardinal secrétaire d’Étal et confiée à un laïque qui aurait qualité de ministre des affaires extérieures séculières. Ces conditions admises, le ministère fut constitué le 4 mai sous la présidence nominale du cardinal Ciacchi.
Dès les premières manifestations du mécontentement occasionné par l’Allocution, le Pape avait décidé de faire partir pour le camp un envoyé, avec mission de stipuler un accord par lequel le roi aurait le commandement de toutes les troupes pontificales qui com-
battaient au delà du Pô, de donner des explications qui atténuassent le fâcheux effet que l’Allocution aurait pu produire, et enfin de se tenir près du roi, comme représentant du Saint-Siège, à la place de monseigneur Corboli, qui était rappelé à Rome. Celte mission fut confiée à M. Farini ; et il reçut en même temps du souverain et des ministres les pouvoirs nécessaires pour remédier aux désordres qui auraient pu se produire dans l’État, qu’il avait à parcourir d’un bout à l’autre pour se rendre en Lombardie.
L’Allocution du 29 avril et les nouvelles des troubles de Rome avaient, en effet, répandu dans, les provinces une grande agitation. A Bologne, ville exceptionnelle dans l’État romain, où l’aversion contre le pouvoir clérical était plus grande que partout ailleurs, où l’opinion constitutionnelle était dès longtemps puissante, et qui, grâce à son éloignement de la capitale et aux traditions de la conquête française, vivait moins de la vie romaine que de la vie des populations septentrionales, le mécontentement avait pris une direction menaçante pour l’intégrité même de l'État. La présence de M. Farini dans ce pays, auquel il appartenait par la naissance, contribua à écarter pour l’instant le danger d’une scission. Mais il n’en laissa point ignorer l’existence au Pape, à qui il écrivit le 5 mai :
Bologne était, quand j’y suis arrivé, dans un état alarmant. Lorsqu’on a connu ici l’allocution de Votre Sainteté et la démission du ministère, lorsqu’on a su par des lettres venues de Rome qu’il était question d’y établir un gouvernement provisoire, des réunions ont été tenues où ont été discutées des propositions de toute sorte. Je dois dire.
toutefois, que dans ces débats dominait chez les Bolonais un profond sentiment de vénération pour Votre Sainteté. J’ajoute que l’éminentissime cardinal Amat et M. le sénateur Zucchini avaient fait et continuaient de faire d’utiles efforts pour maintenir l'ordre et la légalité ; que la connaissance de ma mission auprès de S. M. le roi de Sardaigne a produit sur les esprits un excellent effet, et qu’une proclamation de l'éminentissime cardinal Amat a achevé de les calmer. Mais je ne saurais taire à Votre Sainteté qu’il reste chez le plus grand nombre une crainte périlleuse, la crainte que la cause italienne ne soit point énergiquement soutenue par le gouvernement de Votre Sainteté. Avec un ministère qui inspire de la conliance, qui seconde ou qui laisse seconder la guerre, l’ordre se maintiendra. Dans le cas contraire, tout est possible; il est môme très-probable que l’on tenterait d’établir à Bologne un gouvernement provisoire, au nom de Votre Sainteté, sans doute, mais avec la pensée de faire cette guerre que Votre Sainteté a déclaré ne vouloir pas faire. L’exemple de Bologne serait très-probablement suivi par toute la Bomagne (1).
Pie IX ne s’attendait pas à ce que son allocution produisît un tel soulèvement. Elle témoignait de ses dispositions à servir la cause nationale par les moyens pacifiques qui convenaient à son autorité spirituelle, et il s’étonnait qu’on ne lui sût aucun gré de ses efforts. Il se déclarait d’ailleurs tout prêt à se rendre en Lombardie, si son intervention pouvait offrir des chances d’accommodement. A ce sujet, le cardinal Autonelli écrivait, le 12 mai, la lettre suivante à M. Farini, qui se trouvait alors à Somma-Campagna :
(I) Farini, lo Stato Bomano, t. Il, p. us et 115.
LETTRE DO CARDINAL ANTONELLI A M. FARINI. (12 mai 1848.)
Très-estimable Monsieur Farini,
Le Saint-Père me confie l’honorable charge de répondre à la dépêche que vous lui avez adressée le 7 courant du camp de S. M. le Roi Charles-Albert. Je ne vous cache pas que Sa Sainteté ne peut comprendre que l’on veuille donner à certains passages de son allocution une interprétation différente de leur sens vrai. Le Saint-Père, dans son allocution, ne s’est nullement montré hostile à la nationalité italienne; il a dit seulement que, comme prince de paix et père commun des fidèles, son âme répugnait à toute participation dans la guerre, mais qu’il ne voyait pas par quel moyen il eût pu contenir l’ardeur de ses sujets. Il disait ensuite quelle satisfaction eût éprouvé son cœur, s’il eût pu, au contraire, être médiateur de paix. Vous attachant à cette pensée, qui est nettement exposée dans l’allocution, vous exprimez l’opinion que le Saint-Père pourrait opportunément aujourd'hui interposer sa médiation comme prince de paix, toujours dans un sens favorable à la constitution de la nationalité italienne. Vous savez que, dès avant votre départ de Rome, j’ai, plus que tout autre, caressé cette idée. Vous pouvez donc imaginer combien je serais satisfait si je pouvais, avec toutes convenances, la voir se réaliser et produire d’heureux résultats. Or, en suite de la proposition que vous avez adressée sur ce point au Saint-Père, Sa Sainteté m’a autorisé à vous donner communication tout à fait confidentielle d’une lettre qu’elle a adressée dans ce sens, ces jours derniers, à S. M. l’empereur d’Autriche, afin que vous puissiez voir que cette pensée n’avait pas échappé à la sagesse de Sa Sainteté et à l’amour qu’elle nourrit pour l’Italie. Je vous préviens que Sa Sainteté va écrire pour le même objet à S. M. le roi Charles-Albert. Si Sa Sainteté trouvait les esprits disposés à des négocia-
lions de paix conçues dans un sens qui garantit la nationalité italienne, vous pouvez penser qu’elle serait disposée à s’y employer activement, quelque peine personnelle qu’il pût lui en coûter. Le Saint-Père recommande vivement à vos soins et à votre habileté la conclusion d’un arrangement convenable en ce qui concerne les troupes pontificales qui se trouvent au delà du Pô. Avec la présente lettre, vous en recevrez une de Sa Sainteté pour S. M. le roi Charles- Albert, que vous voudrez bien remettre à S. M., etc., etc.
Cardinal Antonelu.
La lettre que le Pape adressait à l'empereur d’Autriche était conçue en ces termes :