LETTRE DD PAPE PIE IX A L’EMPEREUR D’AUTRICHE
(3 mai 18Ü8.)
Majesté,
De tout temps, au milieu des guerres qui ont ensanglanté le sol chrétien, une parole de paix est descendue de la Chaire Sacrée; et dans notre Allocution du 29 du mois écoulé, en même temps que Nous avons dit les répugnances de notre cœur paternel pour toute déclaration de guerre, Nous avons expressément manifesté notre ardent désir de contribuer à la paix. Que Votre Majesté ne s’offense donc point si Nous nous adressons à sa piété et religion, pour l’exhorter avec une paternelle affection à cesser de son côté une lutte qui, sans pouvoir reconquérir à l’empire les cœurs des Lombards et des Vénitiens, entraîne à sa suite la funeste série des calamités qu^ ont coutume d’accoinpagner la guerre et qui sout certainement délestées de Votre Majesté.
Que la généreuse nation allemande ne s’offense point si Nous l’invitons à déposer les haines et à convertir en utiles
relations d’amical voisinage une domination qui ne serait ni noble ni heureuse si elle s’appuyait uniquement sur le fer.
Nous espérons que la nation allemande, modérée dans ses fiertés légitimes, ne mettra point son honneur dans des tentatives sanglantes contre la nation italienne, mais saura plutôt la reconnaître noblement pour sœur, comme elles sont toutes deux nos filles bien-aimées; Nous espérons qu’à toutes deux désormais seront attribuées leurs frontières naturelles, par d’honorables conventions que bénira le Seigneur.
Nous prions, en attendant, Celui qui est la source de toute lumière et l’auteur de tout bien, qu’il inspire à Votre Majesté de saintes pensées, et Nous donnons, du fond de notre cœur, à vous, à S. M. l’Impératrice et à la famille impériale, notre bénédiction apostolique.
Datum Romi», apud Sanctam-Mariam-Majorcm, die tertià maii anno MDCCCXLViil, Pontillcatùs nostri anno secundo.
La lettre du Pape à l’Empereur et ses offres de médiation demeurèrent vaines. Poussée par les ambitions royales, par les aspirations républicaines, par l’ardeur des premiers succès, l’Italie ne voulait que la guerre.
Mais déjà la fortune en avait varie. Tandis qu’après le succès de Paslrengo, l’armée piémontaise tentait inutilement Vérone, les troupes pontificales, envoyées en Vénétie au devant de l’armée de Nugent, dispersées dans deux rencontres, démoralisées par l’allocution pontificale, tombaient en dissolution. Les soldats qui étaient restés fidèles an drapeau se renfermèrent dans les places de la Vénétie et s’adjoignirent à d’autres corps. Les autres, à travers les colères des populations, regagnèrent leurs foyers.
Pendant ce même temps les événements qui s’ae-
complissaicnt à Naples portaient un coup terrible à la cause de l’indépendance. Le Parlement napolitain était convoqué pour le 15 mai ; mais loin que la prochaine inauguration des institutions nouvelles réunit les esprits dans de communes espérances, déjà, soit par l’influence des sectes, plus puissantes à Naples que partout ailleurs, soit par haine ou par défiance envers le roi, on criait partout qu’on ne voulait pas de Chambre des pairs élue par le roi , qu’on ne voulait pas du Statut tel qu’il était, qu’il ne devait pas être juré sans réserve. Une violente division éclata sur ces divers points entre le roi «t les ministres, les pairs et les députés, la garde nationale et le peuple, dans les journées qui précédèrent celle de la convocation du Parlement. Dès la soirée du 1 à, des barricades furent commencées devant le palais royal sons les yeux des troupes qui le gardaient. Dans la matinée du 15, les barricades se fortifièrent; on doubla les gardes. Le peuple d’un côté, les troupes de l’autre, ne pouvaient rester longtemps en présence saus en venir aux mains; un coup de feu est tiré ; la lutte commence, et avec elle le massacre, le pillage, toutes les horreurs de la guerre civile. La victoire demeure aux troupes ; le roi change son ministère et rend la présidence à Cariati ; les Chambres sont dissoutes sans avoir été légalement ouvertes; ceux des députés qui avaient persisté à rester en séance à l’iiôtel-de-ville en sont chassés par la force armée ; une proclamation promet de nouveau le Statut ; les républicains s’enfuient en Calabre et y allument la guerre civile. Le roi envoie à Bologne un ordre pour rappeler l’armée et en retirer à Pepe le com-
mandement. Celui-ci refuse de retourner à Naples et part avec une petite troupe pour Venise. Statella le remplace et ramène l’armée en désordre. Ce fut ainsi que devinrent inutiles les Pontificaux de Durando, abandonnés par une armée entière, sur l’appui de laquelle ils comptaient; ce fut ainsi que l’armée piémontaise perdit, dans les troupes de Pepe et de Durando, les trente mille hommes qui formaient toute sa droite; ce fut ainsi que la cause de l'indépendance, affaiblie déjà le 29 avril par l’allocution du Pape, fut entièrement ruinée le 45 mai, tandis que les Piémontais gagnaient des victoires pour elle à Pastrengo et à Goïto.
» La cause italienne perdue, les capitaines piérnon- « tais furent accablés de reproches, les capitaines au- « trichiens comblés de louanges; les uns et les antres « ont pu être mérités en grande partie; mais, qu’on en « soit bien assure, la cause principale de notre malheur « et de la- fortune autrichienne, ce fut le rappel des « troupes napolitaines. Qu’il s’en fasse une gloire ou « qu’on lui en fasse un crime, le roi Ferdinand de « Bourbon peut inscrire ce fait et ses conséquences • dans les fastes de sa dynastie sans aucune hésitation, « comme sans hésitation je les inscris ici dans l’his- « toire (1). »
Tandis que M. Farini obtenait du roi Charles- Albert qu’il prit sous son commandement et plaçât ainsi sous la protection des lois de la guerre les troupes du Pontife, un autre envoyé, monseigneur Morichiui, partait de
(1; Fariüi, to Slalo Romano, t. II, p. 155 et 158.
Rome pour l'Autriche. Assez mal accueilli par l’Empereur et l'impératrice, qui étaient alors à Inspruck, il n’obtint aucun résultat auprès des ministres. Et cela n’a rien de surprenant, s’il en faut croire un opuscule publié ultérieurement par M. de Pisseldorf, qui était alors ministre de l’intérieur à Vienne :
« Nous ne devons pas, dit M. de Pisseldorf, oublier une circonstance qui appartient désormais à l’histoire. Tandis que l'Angleterre et la France prenaient en considération nos tentatives de conciliation et se montraient disposées à les favoriser, un ambassadeur de la cour de Rome, un prélat, répondit au ministre qui lui en donnait connaissance, en proposant froidement et sans nul ménagement la renonciation à toutes les provinces italiennes, comme le seul moyen qu’eût l’Autriche d’éviter de plus grands périls. Et quand le ministre autrichien rappela à l’ambassadeur pontifical les traités solennels en vertu desquels l’Autriche possédait les provinces italiennes, ce dernier répliqua sèchement que ces traités n’avaient plus de valeur : opinion d’autant plus étrange dans la bouche d’un légat pontifical, que le gouvernement romain n’avait, eu dehors de ces traités, aucune existence légale, et avait le devoir de reconnaître les soins tout particuliers que l'Autriche avait pris pour être agréable à Rome, alors qu’ils furent stipulés. >
On a assuré que monseigneur Morichini était parti pour l’Autriche avec une mission secrète. L’attitude peu conciliante que lui attribue M. de Pisseldorf ne semble guère confirmer cette supposition; et ce témoignage de l’Autriche, en accusant de trop de roideur l’envoyé pontifical, justifie son gouvernement de l’accusation de duplicité.
Tandis que monseigneur Morichini était à Vienne,
l’ambassadeur d’Autriche à Rome, M. de Lutzow, recevait ses passe-ports .
Ainsi le gouvernement romain congédiait l’ambassadeur d’une puissance avec laquelle il négociait la paix, et laissait ses troupes engagées, contre cette même puissance, dans une guerre qu’il avait désavouée.
Mamiani, ancien exilé qui était rentré sans soumission et que le parti libéral avait porté au pouvoir dans un jour d’émeute, était suspect à la cour de Rome. 11 en fut le ministre, mais non pas le conseiller. Presque toutes les mesures proposées ou décrétées par le ministre rencontraient dans les conseils de la cour une secrète opposition. « Mamiani s’était proposé pour but la t séparation des deux autorités spirituelle et tempo- « relie dans la personne du Pontife, et, voulant lui « laisser entier et indépendant l’exercice de la pre- « mière, il pensait que la seconde devait être remise « au gouvernement des laïques et aux décisions du « Parlement, suivant la méthode large et sûre prati- « quée dans les États constitutionnels les plus parfaits. « Mais ce but, qui est si long à atteindre même dans
* les monarchies laïques, alors que d’absolues elles « se transforment en représentatives, et qui ue peut » être obtenu que par une patience opiniâtre et de « loyaux efforts, ollrait à Rome des dillicultés toutes « particulières. Là il s’agissait avant tout de bien dé- « finir les limites des deux autorités diverses; après « seulement, on pourrait définir les limites de l’autorité
• temporelle du souverain; mais entre le prince poni tifeetlc iaïcat nouvellement appelé au gouvernement, « il y avait toujours la suprême hiérarchie ecclésiasti-
« que qui participait aux deux autorités; il y avait en-
* suite la caste privilégiée, qui était menacée de per- « dre sa puissance mondaine ; et cette caste donnait à
* Pie IX au moins autant d’embarras secrets que lui « causaient d’embarras publics ceux qui étaient impa- « tients de la déposséder. Et l’œuvre du ministre était « d’autant plus malaisée, qu’il n’avait d’autre force « que l’éphémère faveur de ce peuple, dont l’agitation « accroissait précisément la difficulté des solutions « conciliantes. Mamiani gouvernait au nom de Pie IX « qui, ou bien laissait faire, ou bien approuvait en se « résignant pour murmurer ensuite ; le clergé politique « conspirait contre Mamiani ; les agitateurs conspiraient « contre le Pape (1). »
La Consulte d’État, qui avait rendu de véritables services administratifs, avait virtuellement cessé d’étrepar la promulgation du Statut. Le 13 mai, elle fut supprimée de fait par la nomination des membres du nouveau Conseil d’État. Le même jour furent désignés les membres du Haut-Conseil. Le ministère avait proposé une liste; mais le Pape n’en tint pas compte, et tousses choix ne furent pas heureux. Le 18, les collèges électoraux furent convoqués pour les élections au Conseil des Députés. Elles eurent lieu dans l’ordre le plus parfait, et la majorité du Conseil fut composée de citoyens ou considérables par leur fortune ou recommandables par leur savoir et leur intégrité.
Le Parlement devait s’ouvrir le 5 juin, et le ministère, suivant les usages constitutionnels, préparait le
(1) Farini, lo Staio Itomano , t. II, p. 141 et 14ï.
discours d’ouverture qui devait être lu par le délégué du prince. Ce, discours dont le projet, tracé par Mamiani, avait été élaboré en conseil des ministres, était ainsi conçu :
Messieurs du Haut-Conseil,
Messieurs les Députés,
1. La Sainteté de Notre-Seigneur a daigné me confier l’honorable mission d’ouvrir en son nom les sessions des deux Conseils législatifs.
2. Le Saint-Père me charge en môme temps de vous faire connaître que ce grand acte de sa souveraineté excite dans son cœur la plus vive et la plus pure satisfaction.
3. Il se réjouit avec vous et rend grâces au Dieu Très-bon et Très-grand d’avoir pu, par des voies régulières et pacifiques, introduire dans une partie des formes politiques de l’État les grands changements que réclamaient et la nécessité des temps et la maturité des opinions. C’est ii vous, Messieurs, qu’il appartient de consolider la Constitution nouvelle et d’élever jusqu’à son couronnement l’édifice public.
4. Le Saint-Père ne cessera de prier l’Auteur de toutes les lumières pour qu’il fasse descendre dans vos intelligences la vraie sagesse civile, et pour que les institutions et les lois, à l’établissement desquelles vous contribuerez, soient imprégnées de cet esprit de justice et de religion qui est le solide fondement de toute liberté, la véritable garantie de tout progrès.
5. Le Saint-Père a la ferme confiance que votre coopération assidue l’aidera à prouver au monde que Rome ne ferme pas ses portes aux réformes et aux innovations fécondes pour la société humaine en bienfaits certains et durables.
6. La science moderne fait de louables efforts pour améliorer le sort et diminuer les souffrances des classes inférieures : Sa Béatitude ne saurait ne point vous recommander avec les plus vives instances une tâche, difficile il est vrai,
mais salutaire et bienfaisante, et pour laquelle chaque page de l’Évangile est pleine d’encouragements.
7. Les temps sont plus orageux que jamais : il y a chez les peuples une périlleuse impatience de changer l’organisation et jusqu’aux bases mêmes de la chose publique. Tout ce que les siècles ont édifié avec une pénible lenteur est menacé d’une subite destruction. Sa Sainteté espère que, réunis dans la ville éternelle, à côté de la chaire inébranlable de saint Pierre, vous saurez mener à fin cette difficile entreprise de reconstruction ; Elle attend de vous la confirmation de cette grande vérité, que nulle œuvre stable et glorieuse, capable d’assurer la prospérité et la grandeur sociale et politique, ne peut être édifiée, si elle n’a sa base dans la conscience et si elle n’est cimentée par l’abnégation et le sacrifice.
8. L’âme paternelle et italienne de Sa Sainteté a éprouvé une douce satisfaction en voyant l’Italie paisiblement et par degrés renaître à la vie publique, et constituer son individualité nationale ; il n’a pas tenu <’t Elle si ce mouvement a été troublé et si dans certaines parties de la Péninsule il s’est écarté des voies modérées et légales.
9. C’est aussi de l’initiative du Pontife qu’est née la première proposition d’unir dans une ligue fraternelle les princes de notre commune patrie; et il persévère dans le désir de voir se réaliser tôt ou tard ce sage dessein.
10. Par la différence des langues et du sol, des races et des coutumes, Dieu a constitué les uatious pour qu’elles vivent d’une vie propre et glorieuse, et il a donné à l’Italie tous ces ineffaçables caractères. Que d’autres s’efforcent de la constituer en nation par la force et la fortune des armes: le Saint-Père a horreur de la guerre et du sang, et il s’efforce d’atteindre à ce grand résultat par la vertu de la paix et de la concorde.
11. Votre lâche sera pénible et laborieuse. Le Saint- Père a chargé ses ministres de vous instruire et de tous renseigner exactement sur l’état de notre législation et de notre administration ; il leur a plus spécialement recorn-
mandé de vous faire connaître l’état du Trésor public et de chercher avec vous les moyens de l’améliorer en ménageant autant que possible les populations.
12. Sa Sainteté a également confié aux ministres le soin de vous présenter dans un bref délai les projets de loi promis par la Constitution.
13. Enfin notre auguste prince recommande à vos soins constants et fidèles l’ordre et la concorde intérieure. C’est ainsi, Messieurs, que vous fonderez la liberté; c’est ainsi que vous ferez des lois excellentes, de larges réformes, de sages institutions. Instruits par de longues infortunes, et ramenés enfin à une paternelle union, il n’est aucun bien que vous ne puissiez attendre de Dieu, aucune gloire antique que vous ne puissiez reconquérir.
Le Pape, lorsque ce discours lui fut communiqué, éleva sur sa rédaction de nombreuses critiques. Il voufut, par un honorable scrupule de conscience, qu’il ne fût point parlé d’une manière aussi affirmative, dans le second paragraphe, de sa vive et pure satisfaction. Il signala avec défiance ces mots du troisième paragraphe : élever jusqu’à son couronnement l’édifice public, qui semblaient présager une extension des libertés politiques par delà les limites du Statut. Il demanda que dans le paragraphe quatrième l’épithète civile fût enlevée au mot sagesse, afin qu’il s’entendit de cette sagesse absolue et universelle qui procède du Saint- Esprit. Il montra quelque hésitation à ratifier ce paragraphe cinquième, qui déclarait les portes de Rome ouvertes aux réformes et aux innovations. Il déclara enfin, par un sentiment aussi juste et aussi élevé qu’il était alors impolitique, ne pas pouvoir admettre ce
droit divin des nationalités, c’est-à-dire de l’isole-
ment des peuples, affirmé dans le paragraphe dixième.
Mamiani fit quelques corrections dans le sens indiqué ; mais elles ne parurent pas suffisantes au Pape, qui remania lui-même le discours.
De son côté, le ministère refusa d’approuver la loi sur la presse, qui, rédigée parle Pape avec le concours de ses conseillers intimes, n’admettait pas le jugement par le jury, et laissait subsister la censure ecclésiastique pour les écrits concernant la théologie , le droit canonique, l'éthique... et en général tout ce qui a des rapports spéciaux avec la religion et la morale.
Dans la matinée du 5, alors que la ville eu fêle attendait la cérémonie de l’ouverture, les ministres déclarèrent ne pouvoir consentir à la lecture du discours tel que l’avaient fait les corrections du Pape. Ce dernier entra dans une grande colère. Les miuistres offrirent leur démission. Un scandale public était imminent. Après d’orageux pourparlers, on transigea. Au lieu du discours qui faisait l’objet de la querelle, le cardinal Allicri, délégué du Pape, ne prononça qu’une courte et insignifiante allocution ; et il fut convenu qu’un discours ministériel serait lu à la première séance du Parlement.
Malgré le débat qui s’était élevé entre le souverain et les ministres, ce discours-programme, où étaient recherchées avec plus de zèle que de succès les solutions d’une situation sans issue, ne subit de la part du Pape que des changements sans importance. Lu devant les deux Conseils, il fut accueilli par des applaudissements unanimes (1).
(1) Malgré l'intérêt du ce document, qui marque la portée des aspirations
Ainsi fut inauguré par une bourrasque ministérielle ce régime représentatif qui devait finir dans une tempête populaire.
La fusion de la Lombardie avec le Piémont (1) venait d’être déclarée : mesure impolitique qui exaspérait le parti républicain et qui, en donnant à la guerre d’indépendance le caractère d’une guerre royale , éveillait chez les autres souverains italiens des défiances et des jalousies périlleuses pour la cause commune.
La guerre continuait, mais avec des chances moins heureuses. Radelzki, repoussé et battu à Goïto, s’était abrité et refait dans Mantoue ; et de là, après avoir pendant plusieurs jours amusé l’ennemi en poussant ses avant-gardes jusqu’à l’Oglio, il fondit sur Yiceuce, où Durando, avec les pontificaux, s’était retiré après avoir essayé en vain de s’opposer à la conjonction de Nugent et de Radelzki. Durando et les siens, avec le concours des habitants, firent une résistance glorieuse, mais inutile. Ils durent capituler dans la soirée (10 juin). Pendant ce temps le roi marchait sur Vérone; mais lorsqu’il y arriva, Radelzki venait d’y rentrer après avoir pris Yicence.
Du 14 juin au 13 juillet, Suivit, de la part des Pié-
romaines au début de la période constitutionnelle, j'ai cru pouroir me dispenser de l'insérer ici, parce que les vues principales en sont reproduites dans l'Adresse du Conseil des députés, que l'on trouvera plus loin, page 215.
(1) A mesure que le mouvement italien se développe, les divers mouvements partiels d’où il procède se combinent, sinon de manière à s’entreservir efficacement, du moins de manière à ce qu’il soit impossible de donner une idée exacte de l’un si l'on néglige entièrement les autrer. J'ai donc esquissé 5 grands traits dans les pages suivantes le récit des principaux événements dont la terre italienne fut alors le théâtre. Pour plus de détails, voir P Histoire d'Italie du comte Céssa Balbo, traduite et continuée par J. Ainiguesj 2 vol. grand in-18, A. Bourdilliat, éditeur, Paris, 1860.
montais, un mois d’inaction inconcevable. Le 13 juillet, on se décida à investir Mantoue, mais avec deux divisions seulement, c’est-à-dire vingt mille hommes devant la place, à droite du Mincio ; le reste de l’armée s’échelonnant, sur une ligne d’une longueur démesurée, jusqu’au pied des Alpes. Radetzki, mettant à profit cet éparpillement, chassa les Fiémontais de Sona et de Somma-Campagna et vint s’établir dans cette belle position défensive des collines qui s’étendent de Somma-Campagna à Valleggio. Le roi vint l’y attaquer le 2â, mais avec une partie seulement de son armée, en laissant inactifs les vingt mille hommes placés au delà du Mincio. La bataille dura deux jours. Le principal effort en fut la défense de Custoza par le duc de Savoie; mais il dut céder enfin, et le lieu témoin de sa courageuse résistance donna son nom à la journée.
Après Custoza, la cause de l’indépendance italienne était perdue. Le soir du 25 juillet, l'armée piémontaise s’était retirée à Villa-Franca; dans la nuit, elle se retira à Goïto. L’ennemi, épuisé par sa victoire, respecta la retraite des vaincus.
Le 27, Charles-Albert demanda un armistice en offrant de se retirer derrière l’Oglio; on exigea qu’il repassât l’Adda, en abandonnant les duchés et Peschiera. 11 refusa. Alors commença une retraite désordonnée, une véritable déroute. Le roi, soit qu’il ne voulût pas abandonner les Milanais, soit qu’il espérât obtenir de meilleures conditions en s’appuyant sur la grande cité, se dirigea vers Milan. Il y arriva avec vingt-cinq mille hommes à peine, et s’établit au midi de la ville, en dehors des murs. Radetzki arriva le U ; il
avait plus de quarante raille hommes ; la bataille s’engagea immédiatement. La population était irritée et démoralisée tout à la fois par le retour subit de la mauvaise fortune; les Piémontais, découragés, ne combattaient plus que pour l’honneur des armes. Après une résistance de deux heures, les défenseurs de la ville se retirèrent derrière les murailles. A la nuit, le roi demanda une capitulation ; Radctzki l’accorda : les Piémontais devaient repasser le Tessin; deux jours étaient accordés aux Milanais qui voudraient les suivre. — Mais dès le matin du lendemain, 5 août, dans les rues, sur les places, devant le palais Greppi, où était logé le roi, la population ameutée criait à la trahison; des coups de fusil furent tirés contre la porte et les fenêtres du palais. Le roi déchira la capitulation; la municipalité épouvantée la redemanda. Charles-Albert fut délivré enfin par une compagnie de bersaglieri qui dispersa les attroupements ; il sortit de la ville à pied au milieu de la nuit. Le 6, il était avec les Piémontais au delà du Tessin, et Radetzki entrait à Milan. Le 9 fut signé un armistice, aussi favorable qu’on pût l’attendre. Mais les peuples répugnent à transiger sur leurs grandes espérances. L’armistice fut tenu pour un acte de trahison , et pendant longtemps l’Italie entière flétrit comme infâme le nom de l'officier qui avait reçu mission de le souscrire (1).
Les nouvelles Chambres romaines, composées d’hommes pour la plupart sans expérience de la vie publique, témoignèrent dans les premiers jours de leur réunion plus de patriotisme et de zèle que de sens
(1) Le colonel Salasco, chef d’état-major do l'armée piémontaise.
politique et de féconde activité. Leurs premières séances furent remplies par d’oiseuses discussions, et l’une d’elles seulement fut généreusement passionnée par la nouvelle de la capitulation de Vicence. Le 23 juin, fut soumis par le ministère au Conseil des députés un projet financier qui proposait: 1* une taxe sur les mutations et créances hypothécaires, à raison du cinquième du revenu ; 2" une taxe sur les émoluments des magistrats et fonctionnaires du gouvernement et des inunicipes ; 3° la création de bons du trésor ayant cours légal ; le chiffre de leur émission serait fixé à raison de cinq pour cent du capital fictif représenté par l’impôt foncier. Le projet fut renvoyé à une commission de finances.
La lutte continuait entre le ministère et la cour. Le Pape et ses conseillers du parti clérical ne pouvaient se résigner à la séparation du ministère des affaires étrangères en deux branches, l’une pour les affaires ecclésiastiques, l’autre pour les affaires séculières; et tandis que le chef réel du cabinet, Mamiani, s’efforcait d’établir entre les deux sections la limite des pouvoirs, le chef nominal (le cardinal Soglia, qui avait succédé au cardinal Ciacchi dans la présidence du Conseil), adressait aux nonces une lettre en chiffres pour leur recommander d’obéir au cardinal secrétaire d’Élat et non au ministre laïque. Mais le dissentiment réel, le dissentiment de principes entre les divers éléments du pouvoir, se révèle surtout d’une manière saisissante dans le discours du Conseil des députés en réponse à l’allocution d’ouverture et au programme ministériel, et dans la réplique du Pape.
Le discours des députés, longuement délibéré et qui ne fut lu au Pape que le 10 juillet, était ainsi conçu :
ADRESSE Dü CONSEIL DES DÉPUTÉS AD PAPE.
(10 Juillet mi.)
Très-Saint-Père 1 Le premier devoir de vos peuples et de nous tous, qui venons les représenter, c’est de rendre solennellement grâces à Votre Béatitude pour nous avoir appelés à l’exercice de la vie politique, traduit en faits nos droits, jeté les foudemcnts d’une liberté vraie, juste, immuable : c’est une œuvre mémorable et digne de votre nom que d’avoir distingué et séparé dans la même personne l’autorité du Pontife et le pouvoir du Prince.
Nous savons bien et nous sentons quelle solidité ajoute aux institutions publiques ce véritable esprit de la Religion, qui, de même qu’il sert et fortifie la liberté, s’accroît et se répand plus aisément sur une terre libre.
Aussi, pleins d'amour pour cette foi que vous enseignez et dont vous êtes le gardien, nous voyons avec joie qu’ennemi de tout mal et par votre nature et par l’effet de votre suprême sacerdoce, vous dispensiez aux hommes prosternés devant vous le trésor céleste de grâce, de paix, de vérité, en transmettant à des ministres responsables la charge du pouvoir temporel, qui toutefois vous appartient.
Réunis à leur sagesse, les efforts de nos intelligences concilieront, du mieux et le plus tôt qu’il sera possible, l’autonomie intérieure et l’imité nationale, premier objet de toutes nos pensées, base de toutes nos combinaisons.
Nos vues sont si résolûment tournées vers ce but, que si nous avons à prier le gouvernement d’introduire des améliorations dans le Statut pour l'utilité manifeste des peuples, nous nous attacherons avec soin à consacrer cette unité par des lois réciproquement conformes.
Nous n’avons pas besoin de vous encourager à poursuivre
le projet d’une ligue italienne, vous qui, le premier, l’ave* médité, voulu et favorisé; nous osons méinc nous promettre de la voir bientôt conclue, principalement entre les deux puissances sur lesquelles l’Italie se repose, l’épée victorieuse de Charles-Albert et l’autorité du Pohtificat, qui la feront solide et perpétuelle, non par des conventions transitoires de prince à prince, mais par de sages et corrélatives institutions. Mais voyant clairement que cetle ligue ne saurait avoir d’autre lien qu’une Diète de la nation, nous faisons des vœux ardents pour que vous-tnéine en soyez à Rome le centre et le principe, fermement convaincus que l'héroïque Sicile y accourra se joindre aux autres peuples, et que ce ne sera pas pour l’Italie une moindre gloire d’accomplir son unité nationale, que d’avoir au prix du sang conquis la liberté.
Un obstacle semble, il est vrai, s’offrir à la réalisation de ce noble projet, dans la condition où se trouve le royaume de Naples, depuis que les troupes de ce pays, mal à propos rappelées, portent dans nos coutrées le désordre, la désolation et le scandale, après avoir compromis, et, autant qu’elles l’ont pu, contrarié l’entreprise italienne. Nous ne souhaitons pas à ce peuple des destius moins heureux qu’à nous-mêmes ; mais si votre gouvernement n’a pu empêcher un ignominieux abandon, il voudra sûrement, de qui l’a ordonnée, obtenir raison d’une telle injure.
Nous sommes heureux de savoir recommandés à la protection du roi Charles-Albert ces magnanimes enfants de Votre Sainteté, qui, enflammés du ressentiment national, ont couru aux armes avec une sainte et irréfrénablc ardeur, pour revendiquer le nom italien; mais le Conseil désire qu’avec ce prince, le loyal et magnanime grand-duc de Toscane et les autres souverains, soient promptement conclus des traités de nature à pourvoir aux besoins présents de la guerre..
Il est digne de votre saint ministère et il convient à votre âme céleste de faire entendre aux combattants une parole de paix (en prenant pour fondement et pour principe de
toute conciliation la nationalité italienne); mais dédaignant toute imitation quelconque des traités de Gampo-Formio, nous estimons que votre peuple ne doit ni ne peut déposer les armes tant que la patrie commune n’a pas reconquis ses limites naturelles.
Les principes de droit national reconnus par tous les peuples civilisés, et particulièrement par la savante et généreuse Allemagne, nous font espérer que nos forces seront suffisantes pour mener à bonne fin cette guerre : guerre défensive et juste, puisqu’il ue s’agit djruicn de plus que de reprendre par la force ce que la force nous a enlevé. Mais si quelque puissant voulait combattre^ur notre terre les vérités qu’il a défendues chez lui, se faire le champion de ceux qui refusent à l’Italie le droit d’être l’Italie, et river nos chaînes avec celles de ses peuples, nous ne laisserions sûrement pas sans effet les offres d’une nation généreuse, qui, n’aspirant plus désormais à d’injustes et périlleuses conquêtes, pourrait repousser les armes des agresseurs sans même souiller de sang cette terre sacrée.
Ce serait montrer une grande ignorance des choses publiques et une folle présomption de nos forces, jeunes et débiles encore, que d’oser répondre' de la tranquillité, de l’ordre, de la liberté intérieure, sans avoir examiné avec soin ou sans pouvoir même connaître d’une manière exacte et précise, l’état des relations extérieures par l’organe d’un ministre responsable comme les autres.
Mais ce soin, que nous considérons comme très-important, ne nous empêche point de nous préoccuper de nos affaires intérieures, au sujet desquelles le gouvernement doit avoir préparé déjà de sages mesures; et bientôt il lui plaira de nous faire connaître quels moyens il aperçoit de relever le Trésor, de faire renaître le crédit, de guérir tous les vices de l’administration publique. Les maux sont graves et nombreux; mais en réduisant l’excès des dépenses et l’abus des charges, en réglant les pensions, distribuant mieux les impôts, étudiant les ressources nationales, facilitant le commerce, nous devons garder l’espérance d’y remédier.
Nous avons la même confiance que la police sera organisée d’une manière qui soit d’accord avec la civilisation présente, et que, véritablement protectrice désormais de la tranquillité et de la sécurité de tous, elle abandonnera pour jamais l’inquisition de la pensée, les soupçons injurieux, les empêchements de toute nature à la liberté personnelle. Les pleurs des familles décimées ne seront plus la fortune d’une méprisable engeance, qui se vantait de protéger le gouvernement, tandis qu’elle travaillait à sa ruine en lui fermant les voies de toute véritable amélioration civile.
Nous devons également espérer et promettre beaucoup de la justice : des lois et des tribunaux meilleurs et analogués à ceux des autres États italiens, des jugements publics rendus dans la langue du peuple, un ministère public chargé du dépôt des lois, des taxes moins pesantes, nul privilège ecclésiastique en matière de droit commun, les délits de presse soumis spécialement à la décision du jury, la confiscation et la peine de mort abolies. L’arbitraire sera rendu impossible, les droits de toute sorte deviendront fermes et sacrés.
Après l’honneur et la vie, nous voulons que soit respectée la propriété; et, brisant toutes les entraves qui la gênent, nous donnerons tous nos soins à ce que croisse et se multiplie toujours l’intérêt de sa défense.
Mais comme la cause principale des fausses opinions et des égarements publics nous semble être l’ignorance, il serait funeste au peuple, et de notre part coupable, que nous ne nous hâtassions point d’apporter à l’instruction publique, à l’éducation rivile, des modifications eu rapport avec les institutions progressives de l'État et les accroissements de la civilisation.
Nous nous préoccuperons aussi des institutions communales et provinciales, qui n’auront point peu de part à l’amélioration des conditions du peuple lorsqu’une nouvelle et large forme d’élections leur aura reconquis la confiance publique, lorsque la séparation de la juridiction et des revenus municipaux d’avec ceux de l’État et qu’une division plus rationnelle du territoire, auront, en affranchissant la
commune, créé le principal fondement de la vie politique.
Nous viendrons à bout de l’entreprise, si les difficultés en peuvent être surmontées par le zèle; nous unirons toutes nos volontés pour toutes les améliorations sociales; nous nous efforcerons d’arracher les racines du crime et de la misère. A quoi, en effet, serviraient de nouvelles lois, si elles devaient être appliquées par des hommes ineptes ou méchants? A quoi serviraient les prisons, si, au lieu de corriger les coupables, elles ne devaient être que des écoles mutuelles de vice? L’objet principal de nos sollicitudes doit être cette partie du peuple dont les fatigues nous alimentent; nous fournirons des secours, nous ôterons des entraves à l’artisan laborieux, à l'agriculteur respectable, pour que son pain, gagué à la sueur de son front, ne soit point trempé de ses larmes.
Boulevard de ces réformes, la garde civique a pour mission de les garder et de les défendre. Le peuple sait quelles obligations le lient envers celte valeureuse milice; il sait qu’elle a maintenu l’ordre, qu’elle a écarté bien des périls, et en même temps qu’il lui confie avec sécurité la liberté naissante, il vous bénit et vous remercie pour le grand et durable bienfait de son institution.
Très-Saint-Père, nous nous mettrons à notre grande œuvre avec autant de courage que de dignité, avec autant de calme que d’ardeur, pénétrés de nos droits qui sont les droits du peuple que nous représentons, respectant en nous-mêmes la noble mission d’élever avec vous et votre gouvernement le glorieux édifice de la liberté, tout prêts à la défendre et contre ceux qui voudraient faire revivre de sombres temps disparus, et contre ceux que l’ardeur de refaire pousse à accumuler des ruines sur des ruines.
Nous tâcherons, autant qu’il sera en nous, que la résurrection commencée et annoncée par votre sainte parole de paix et de concorde, rentre dans ses principes si elle s’en écartait, et les maintienne inviolables de manière qu’audessus de la bannière nationale puisse dignement rester la croix, signe de victoire, symbole de justice et de vérité.
A ce discours le Pape répliqua :