LIVRE CINQUIÈME
Depuis la proclamation de la République jusqu’au débarquement des troupes françaises à Civita-Vecchia.
La république proclamée, l’Assemblée décida que le pouvoir exécutif serait exercé par un Comité composé de trois membres, responsables et amovibles. Armellini, Montecchi et Saliceti furent, les premiers, investis de ces fonctions. Un ministère fut aussitôt choisi par eux, dont tous les membres, à l’exception d’un seul peut-être, appartenaient au parti républicain modéré.
Un funeste événement attrista les premiers jours de la jeune république. Nous avons dit que, dès le mois de juillet, les Autrichiens avaient envahi Ferrare, et depuis lors la citadelle de cette ville était restée en leur pouvoir; mais il avait été stipulé avec le prolégat qu’ils ne pourraient communiquer entre la forteresse et la ville que par des chemins déterminés, et devraient s’abstenir de paraître sur la grande place. Cette convention ayant été violée, des scènes sanglantes eurent lieu, et quelques coups de canon furent tirés de la citadelle. Le 18 février, le général Haynau parut, avec six mille hommes et trois batteries, devant la ville, annonçant qu’il allait la ruiner de fond en comble si elle ne lui livrait les séditieux des jours précédents et ne
lui payait une amende de 200,000 écus. Ferrare, prise à l’iraproviste et ne pouvant espérer de prompts secours, dut subir les conditions du général autrichien, qui prit possession de la ville au nom du Pape.
Presque au même moment où naissait la république romaine, le trône de Toscane tombait.
Lassé de disputes et de préoccupations auxquelles répugnaient son caractère bienveillant et son esprit peu propre aux affaires, encouragé d’ailleurs par l’exemple du Pape, le grand-duc nourrissait le projet de quitter le siège de son gouvernement. Le 30 janvier il se rendit à Sienne, où résidait sa famille. Là, les intrigues réactionnaires, exploitant habilement d’anciennes querelles municipales, avaient su inspirer au peuple la haine des nouvelles institutions. On criait : Vive Léopold II ! A bas la Constituante ! La venue du prince irrita les divisions. Le sang coula sur les places publiques, et l’autorité du souverain fut impuissante à contenir le zèle de ses partisans.
Cependant Florence commençait à s’inquiéter de l’absence du grand-duc. Le ministère le sollicitait instamment de revenir. Il répondit qu’il était malade, et appela auprès de lui M. Montanelli. Celui-ci arriva le 7 février, et trouva en effet le prince souffrant. Néanmoins, le même soir, Léopold II, accompagné de sa famille, sortait de Sienne pour se diriger vers Porto- Santo-Stefano, laissant au président du Conseil une lettre dans laquelle il déclarait « que le véritable motif de sa fuite était la crainte d’encourir les censures de l’Église, dout le Pape l’avait formellement menacé s’il donnait sa sanction au projet de la Constituante. Forcé
de donner son veto , il ne pouvait pas, disait-il, en demeurant au siège du gouvernement, compromettre la liberté du souverain ou exposer le pays à de sanglantes discordes. »
A la nouvelle du départ du grand-duc, une grande agitation éclata dans Florence. Le Grand Conseil (1) nomma un gouvernement provisoire, composé de MM. Montanelli, Guerrazzi et Mazzoni. Le Sénat approuva ces nominations, et le peuple les fêta par des réjouissances. L’occasion était belle pour le nouveau gouvernement de donner un corps à son projet de Constituante Italienne, en décrétant la réunion avec Rome. Mais (témoignage nouveau que la plupart des hommes d’État qui s’étaient faits les promoteurs de cette idée sentaient au fond de leur âme qu’elle n’était pas mûre) il en fut tout autrement; et ces républicains, débarrassés du prince, semblèrent avoir peur de la république. Un décret du gouvernement provisoire ordonna l’élection d’une Assemblée composée de cent vingt représentants, qui pourvoirait elle-même à la convocation de la Constituante. Le parti du mouvement ayant protesté contre ces lenteurs, il fut décidé, complication nouvelle, que les élections seraient faites le même jour pour les deux Assemblées, toscane et italienne. Soit par la force des événements, soit par la mollesse des hommes, cette dernière ne devait jamais se réunir.
Cependant les troupes étaient en pleine dissolution.
(1) Le système des deux Chambres avait prévalu dans les constitutions italiennes et s’y était maintenu durant la première période de la révolution; les divers parlements se composaient d’une Chambre ou Conseil des députés et d'un Conseil supérieur. En Piémont, ce dernier Conseil s’appelait le Sénat; en Sicile, la Chambre des Pairs; à Rome, le Haut-Conseil.
On leur avait laissé la faculté de refuser le serinent au gouvernement exécutif, et un grand nombre de soldats saisirent avec empressement ce prétexte de désertion. Le général de Laugier, sans doute pour arrêter cette gangrène de l’armée, publie une proclamation dans laquelle il assure que le grand-duc n’a pas quitté l’État, et que vingt mille Piémontais vont entrer en Toscane pour aider à la restauration du pouvoir grand-ducal. Le peuple crie à la trahison et se rassemble sur les places publiques. Le tribun Mazzini, qui venait d’arriver à Florence, proposait avec instance la réunion immédiate avec Rome. Mais M. Guerrazzi, soit qu’il s’effrayât des périls que cette résolution eût pu entraîner pour la Toscane, trop faible pour pouvoir résister, le cas échéant, aux vengeances de la réaction et de l’Autriche, soit même qu’il fût convaincu de l'inutilité d’une telle tentative avec un peuple où l’élément révolutionnaire n’avait ni assez de force ni assez de foi, y montrait une grande répugnance. Enfin, le gouvernement, par une sorte de transaction, finit par proclamer la république et l’union avec Rome, sous réserve de l’approbation de l’Assemblée, qui était convoquée pour le 25 mars. Mais plusieurs villes de la Toscane, et Livourne la première, fêtèrent les décisions nouvelles, sans tenir aucun compte de la condition ultérieure à laquelle elles étaient soumises.
Les débris de l’armée, ne voyant point venir le secours promis, achèvent de se débander, et Laugier se retire à la Spezia, oii s’étaient déjà réunis quelques chefs du parti constitutionnel. Guerrazzi entre dans Massa en triomphe, accueille avec bienveillance les
compagnons de Laugier, et leur conserve leurs grades et leurs honneurs. Cette clémence, dont ne se départirent jamais les chefs de la révolution toscane, honorable pour leur caractère, fut fatale à la révolution. La clémence, vertu des jours tranquilles, est périlleuse dans les temps troublés.
Pendant que Guerrazzi étouffait la contre-révolution dans l’armée, Montanelli la repoussait de Florence, que des bandes de paysans avaient tenté de surprendre dans la nuit. Pas une goutte de sang n’avait été versée par les deux triumvirs.
Cependant le grand-duc, réfugié à Porto-Santo-Stefano, où le corps diplomatique l’avait suivi, attendait l’avis du Pape et de l’empereur d’Autriche avant d’accepter l’assistance de la contre-révolution intérieure, ou les offres de secours du roi Charles-Albert. Le 20 février 1849, troublé par le canon d’Orbetcllo, qui annonçait la proclamation de la république, il se réfugia avec sa famille sur un navire anglais, et partit pour Gaëtc où le Pape l’appelait.
C’était un nouveau renfort qui venait à la réaction. Les négociations de Gaëte prirent dès lors une allure plus résolue. Le IA février, le Pape lut en consistoire la protestation suivante contre la république romaine :