‹ L'étatromain depuis 1815 jusqu'a nos jours avec des notes et documents historiques Jules AmiguesChapitre 24 sur 57 · PROCLAMATION DE GUERRE · texte numérisé non relu

PROCLAMATION DE GUERRE

Le canon italien, signal de guerre et de salut, tonne de nouveau dans les plaines lombardes. Aux armes ! aux armes !

C’est le temps d’agir, non de parler. Les cohortes républicaines combattront avec les troupes du Piémont et celles des autres parties de l’Italie : qu’il n’y ait entre elles d’autre rivalité que celle de la valeur et du sacrifice. Maudit celui qui dans l’épreuve suprême désunirait des frères!

Des Alpes à la mer il n’y a pas de véritable indépendance, il n’y a pas de liberté, tant que l’Autrichien foulera la terre sacrée.

La patrie vous demande des hommes et de l’argent : levez-vous et répondez à son appel. Aux armes, et que l’Italie soit!

En Piémont, trois ministères s’étaient succédé en quelques semaines. Roi, Parlement et peuple voulaient reprendre la guerre. Mais elle offrait de grandes diflicultés et de douteuses espérances.

L’armée était livrée à la désorganisation et détestait le ministère, qui tout récemment avait forcé la garnison de Gênes de se retirer devant l’émeute ; la Lombardie, épuisée par les exactions et les rigueurs nouvelles, ne pouvait offrir au Piémont qu’un débile concours ; le parti de la réaction redoutait les chances de la guerre ; le parti démocratique les escomptait déjà au profit de la révolution ; tous, sous l'inspiration de leurs défiances ou de leurs haines, annonçaient d’avance la trahison.

Aux dispositions suspectes des soldats vinrent se joindre bientôt les fautes des chefs. La première et la

pins grave de toutes, celle qui engendra toutes les autres, fut de n’avoir pas su choisir dès le commencement de la campagne entre la guerre offensive ou défensive. La première offrait l’avantage de raffermir l'esprit de l’armée en éloignant de leurs foyers des soldats pour la plupart mariés et déjà trop disposés à la désertion; en outre, si les premiers engagements eussent été heureux, l’armée piémontaise pouvait, à travers la Lombardie révoltée, donner la main à la Vénétie et couper ainsi l’ennemi de sa base d’opérations.

La guerre défensive pouvait conduire au même résultat, en forçant l’ennemi de s’engager sur le territoire piémontais, laissant sur scs derrières les dangers de l’insurrection ; mais il avait l’inconvénient d’exposer le Piémont tout entier aux hasards d’une bataille.

Ce fut le premier parti que le général en chef sembla avoir choisi d’abord; et le ‘20 mars, une heure après l’expiration de l’armistice, le roi mettait le pied, le premier, sur la terre lombarde. Mais, ne trouvant plus les Autrichiens sur la rive gauche du Tessin, le général Chrzanowski fit ramener une partie des troupes sur la rive droite , et la dispersion des forces piémontaises, échelonnées sur une ligne très-étendue, rendit facile la trahison ou l’erreur par laquelle Ramorino, laissé en arrière au delà du Pô, à la tète de la division lombarde, permit à l’ennemi de passer le Tessin sans lui opposer aucune résistance, et se trouva ainsi coupé du reste de l’armée (1). Le lendemain 21, les Piémon-

(1) La conduito du général Ramorino, fusillé pour ce fait, a été trèsdiversement jugée. Les uns l’ont excusé entièrement, par la raison que ses instructions n’étaient pas très-claires; d’autres l’ont accusé de s’ètre vendu

tais étaient chassés de leurs positions de Mortara. Le roi pouvait encore, en réunissant toutes ses troupes, échapper à l’armée autrichienne cl se jeter en Lombardie. Pressé peut-être d’en finir, il aima mieux attendre l'ennemi à Novare. Le combat commença vers midi devant le village de la Bicoque. A huit heures du soir, toutes les troupes piémontaiscs qui avaient pris part à la bataille étaient rentrées dans Novare. Elles étaient diminuées de six mille hommes, dont deux mille prisonniers. Le reste de l’armée sc retirait en désordre sur Agognate. La défaite engendre l’indiscipline. Novare, sous les yeux mêmes du roi, fut traitée par les siens en pays eunemi. Charles-Albert voulait s’enfermer dans Alexandrie, avec les quarante mille hommes qui lui restaient. Mais ces hommes n’étaient plus des soldats. Il fallut subir les dures conditions du vainqueur. Ce fut alors, dit-on, que sur ce champ de bataille voisin de celui de Pavic, plus malheureux que son aïeul de France, le roi vaincu prononça ces paroles désespérées : « Tout est perdu, même l’honneur. » Charles-Albert abdiqua le lendemain de la défaite en faveur du duc de Savoie, et celui-ci conclut avec Radctzki une convention par laquelle il s’engageait solennellement à souscrire, dans un bref délai, une paix définitive avec l’empereur d’Autriche. Il devait, en attendant, dissoudre tous les corps hongrois, polonais ou

4 1‘ Autriche; d’aulres encore o it affirmé que Ramorino, Génois et républicain, ayant sous ses ordres le corps le mil ux organisé de l’armée, était resté inactif au delà du Pô, avec la pensée secrète de, faire proclamer la république k Gènes, dans le cas prévu d’insuccès désarmés piémontaiscs. Toutes les accusations s'accordent mal avec l’obéissaucc que montra Ramoriuo à se rendre devant le cuuseil de guerre qui devait le condamner à mort.

lombards qui faisaient partie de son armée, et rappeler tous les sujets piémontais qui se trouvaient dans Venise, sous peine pour eux d’étre exceptés de toute capitulation qui pourrait être conclue entre l’empereur et cette ville. Toute la partie du Piémont comprise entre le Pô, le Tessin et la Sésia, demeurait jusqu’à la paix définitive occupée par les troupes autrichiennes. La garnison d’Alexandrie, durant le même intervalle, serait formée de troupes des deux puissances. Le roi de Sardaigne devait rappeler sur la rive gauche du Pô tous corps piémontais qui se trouveraient dans les duchés de Plaisance, de Modène et de Toscane, c’est-àdire qu’il devait évacuer tous les territoires qui, avant la guerre, n’appartenaient pas à la couronne sarde. La flotte piémontaise quitterait l’Adriatique dans un délai de quinze jours. Des plénipotentiaires devaient être désignés immédiatement pour asseoir les bases de la paix définitive. Telle fut la convention que débattirent et signèrent, seuls en face l’un de l’autre, le vieux maréchal et le jeune roi. Sombre début d’un règne qui devait être le plus heureux des règnes piémontais!

Le roi Charles-Albert quitta le champ de bataille en voilure, sous un nom supposé. Deux jours après, il entrait en France par la frontière de Nice, et se dirigeait vers Oporto, où la mort l’attendait.

Cependant la Lombardie, ignorante des événements de la guerre, dont les généraux piémontais, par une inconcevable incurie, négligèrent de propager la nouvelle, se préparait à l’insurrection. Un Comité avait été créé à Varèse, qui devait correspondre avec le général Solaroli, spécialement chargé de soutenir les insurgés.

Cômeet Lecco se soulevèrent le 2! ; les habitants de Bergame attaquèrent la citadelle de cette ville et ne cessèrent leur feu que le 30, en apprenant la défaite de Novare. — Les événements de Brescia furent plus graves. Par erreur ou par trahison, des bulletins imprimés furent répandus dans le pays , annonçant successivement la défaite des Autrichiens et ensuite l’abdication de Charles-Albert; mais, à cette dernière nouvelle, ou ajoutait que la maison de Savoie était déclarée déchue du trône, que le général Chrzanowski continuait la guerre, et que la république était proclamée à Turin. Les Brescians, qui déjà avaient tenté d’enlever la citadelle de leur ville, soutenus par l’espoir d’être bientôt secourus, résistèrent héroïquement à une triple attaque du général Nugent, accouru au secours de la garnison. Mais, dans la nuit du 30 au 31 mars, Haynau arrive devant Brescia, introduit un renfort dans la forteresse mal gardée, et, au matin, il déclare que si dans un délai de deux heures, la ville n’a pas fait sa soumission, elle sera réduite en cendres. « Brescians, ajoutait-il, vous me connaissez, je tiendrai ma parole. » Les Brescians répondent à ces menaces en élevant de nouveaux retranchements. Alors un combat furieux s’engage ; la nuit, loin de le suspendre, en redouble les horreurs ; chaque barricade qui s’écroulait élargissait le champ ouvert au massacre, au pillage, au viol, à l’incendie (1). Le soir du 1er avril,

(1) Il faut lire dans l'ouvrage de M. Charles de la Varenne, tes Autrichiens et l’Italie, les épouvantables détails du sac de Brescia, parmi les renseignements authentiques, patiemment et généreusement recueillis par l’auteur, sur l’occupation autrichienne en Italie.

la lutte était terminée; alors commencèrent les vengeances. La ville, ruinée et brûlée, était condamnée à une amende de O millions; elle devait payer en outre 300,000 livres pour les familles des soldats morts, plus un énorme supplément de solde aux troupes autrichiennes pendant toute la durée de l’état de siège (il dura un au). Les exécutions se prolongèrent sans interruption pendant six mois ; les femmes, qui avaient eu leur part dans les liérolsmes de la lutte, ne furent pas épargnées dans les rigueurs du châtiment, « On pendait et on fusillait encore à Brescia deux ans après, pour des faits du siège (1). »

La nouvelle du désastre de Novarc fut apportée à Turin par un domestique du roi. De violentes interpellations furent adressées au ministère, qui déclara n’en avoir reçu aucun avis ofliciel. Lorsque enfin le doute fut impossible, le délire s’empara des esprits. A l’ humiliation de la défaite, à la douleur des espérances perdues, s’ajoutaient les terreurs de réaction. Ce fut eu vain que le nouveau roi publia une proclamation dans laquelle il jurait fidélité au Statut. La Chambre accusait le gouvernement de trahison; elle proclamait l’armistice inconstitutionnel ; elle se constituait en permanence; elle voulait déclarer la patrie eu danger et convoquer dans les murs de Gènes tous les hommes en état de porter les armes. Mais le peuple était à bout de sacrifices et de courage; toute celte agitation demeura sans effet. Le roi appela un nouveau ministère, dont la présidence fut donnée au général de Launay,

(1) Charles de la Varcnno, In Aulrithiens et t'Italir.

et dont le premier acte fut la dissolution Cm Parlement.

A la fatale nouvelle, Gônes se souleva. Le peuple s’empara des forts, de la Darsène, et, quelques jours après, de l’arsenal. Le général de Àsarta, en abandonnant la ville, inséra cette clause dans sa capitulation avec le peuple : « Gènes demeure indissolublement unie au Piémont. » Elle fut adoptée sans aucune objection. 11 était évident par là que la révolte des Génois n’était que l’explosion d’une douleur folle et nullement le résultat d’une conjuration républicaine et séparatiste. Néanmoins, le général La Marmora, qui arrivait au secours de la garnison, crut, au lieu d’entamer des négociations, devoir punir la ville rebelle. Cette rigueur coûta au Piémont, déjà épuisé de sang, cinq cents de ses fils, et ravit pour uu temps à Gônes l’exercice de ses libertés.

Les espérances de l’indépendance italienne étaient anéanties, et partout le rétablissement de la prépondérance étrangère opérait ou présageait la ruine des libertés intérieures. Le Piémont seul, qui, plus occupé au dehors des nécessités de la guerre, avait moins violemment ressenti au dedans les périlleuses agitations de l’esprit révolutionnaire, conserva ses institutions après la défaite. La réaction était facile pourtant; d’autant plus que la liberté était une arme débile aux mains de ce peuple encore inexpérimenté à s’en servir. Le prince et ses conseillers surent échapper aux suggestions funestes de l’exemple. Honorons , triste ressource des temps où manque l’enthousiasme du bien, ceux qui résistent aux tentations du mal !

A Rome, la nouvelle du désastre de Novare ranima contre la monarchie malheureuse les colères de la révolution. « Le dernier prestige est tombé ! s’écrie Mazzini ; le principe monarchique est condamné; c’est le triomphe de Dieu et du peuple qui ne trahissent point. » L’Assemblée se réunit en conseil secret, et, ne voulant pas croire perdue saus retour la cause de l'indépendance italienne, elle donna l’ordre de faire partir dans la nuit môme pour le Piémont toutes les troupes régulières. Le Gouvernement fut confié à un triumvirat, composé de MM. Mazzini, Safli et Armclliui, avec des pouvoirs extraordinaires en vue de la guerre et du salut de la patrie.

Quelques jours après leur entrée en fonctions, les nouveaux triumvirs publièrent le programme politique suivant, d’après lequel on peut apprécier quel esprit animait alors le triumvirat romain :

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