RÉPUBL1Q UE ROMAINE
Dieu et le Peuple.
Citoyens,
Depuis cinq jours nous sommes revêtus d’un mandai sacré par l’Assemblée. Nous avons mûrement interrogé les conditions du pays, celles de l’Italie, pairie commune, les vœux des bons citoyens et notre conscience. Il est temps que le peuple entende une parole de nous; il est temps que nous disions avec quelles régies générales nous entendons remplir ce mandat.
Pourvoir au salut de la République ; la sauvegarder des dangers du dedans et du dehors; lui faire dignement tenir sa place dans la guerre de l’indépendance : voila la mission qui nous a été confiée.
Ce mandat signifie pour nous la vénération, non-seulement pour la forme, pour un nom, mais aussi pour le principe représenté par ce nom et par cette forme de gouvernement; et ce principe est pour nous un principe d’amour, de civilisation, de progrès fraternel, par tous et pour tous, d’amélioration morale, intellectuelle et économique pour l’universalité des citoyens. Le drapeau républicain arboré à Rome par les représentants du peuple ne représente pas le triomphe d’une fraction de citoyens sur une autre; il représente le triomphe commun, une victoire remportée par le plus grand nombre, consentie par l’immense majorité, du principe du bien sur le principe du mal, du droit commun sur la volonté du petit nombre, de la sainte Église, don de Dieu à foute l’humanité, sur le privilège et le despotisme. Nous ne pouvons être républicains sans être meilleurs et sans prouver que nous valons mieux que tous les pouvoirs renversés pour toujours. Liberté et vertu, république et fraternité doivent être inséparablement unies. C’est ît nous à en donner l’exemple à l’Europe. La République à Rome est un programme italien ; c’est une espérance, un avenir pour vingt-six millions d'hommes, nos frèi es. Il s’agit de prouver à l’Italie et à l’Europe, que notre cri — Dieu et le Peuple — n'est pas un mensonge; que notre œuvre est éminemment religieuse, une œuvre d’éducation et de moralité ; que les accusations d’intolérance, d’anarchie et de bouleversement, lancées contre la sainte bannière, sont fausses; que, grûcc au principe républicain, unis comme une famille d’hommes bons, sous l’œil de Dieu, et sous l’impulsion des meilleurs d’entre nous par génie et vertu, nous marchons à la conquête du vrai ordre, Loi et Force réunies.
C’est ainsi que nous entendons notre mission, et c’est ainsi que nous espérons que tous les citoyens l’entendront
pou h pou avec nous. Nous no sommes pas le gouvernement d’un parti, mais bien le gouvernement de la nation. La nation est républicaine. La nation embrasse tous ceux qui aujourd’hui professent sincèrement la foi républicaine, Elle plaint et instruit tous ceux qui n’en comprennent pas encore la sainteté; elle écrase dans son omnipotence de souveraineté tous ceux qui seraient tentés de la violer ou par une révolte ouverte ou par des menées secrètes qui provoquent les dissensions civiles.
Ni intolérance ni faiblesse. La République est conciliatrice et énergique; le gouvernement de la République est fort, et, par conséquent, il n’a pas peur; il a la mission de conserver intacts les droits et le libre accomplissement des devoirs de chacun; par conséquent, il ne s’enivre pas d’une vaine et coupable sécurité. La nation a vaincu, vaincu h jamais. Son gouvernement doit avoir le calme généreux et serein, et non pas les abus de la victoire. Inexorable quant aux principes, tolérant et impartial avec les personnes, aussi éloigné de transiger que de se méfier; ni lâche, ni provocateur : tel doit être un gouvernement pour Cire digne des institutions républicaines.
Économie dans les emplois; moralité dans le choix des employés; la capacité garantie par le concours, partout où il sera possible, mise à la tête des bureaux dans la sphère administrative.
Ordre et sévérité de vérification et contrôle dans la sphère financière, limitation de dépenses, guerre à toute prodigalité, consécration exclusive de l’argent du pays à l’utilité du pays, exigence inviolable de tous les sacrifices toutes les fois que la nécessité du pays le demandera.
Point de guerre de classes, point d’hostilité aux richesses acquises, point de violation sans nécessité ou injuste de la propriété; mais tendance continue à l’amélioration matérielle des classes les moins favorisées de la fortune, et volonté ferme de rétablir le crédit de l’État; et frein à tout égoïsme coupable de monopole, d’artifice ou de résistance passive tendant à le dissoudre ou à l’altérer.
Peu (le lois et prudentes ; mais vigilance décisive pour les faire exécuter.
Force et discipline de l’armée régulière consacrée à la défense du pays, à la guerre de la nation pour l'indépendance et pour la liberté de l’ Italie.
Telles sont les bases générales de notre programme, programme qui recevra de nous un développement plus ou moins rapide, selon les circonstances, mais que nous ne violerons jamais.
Arrivés récemment au pouvoir, environnés d’abus appartenant au gouvernement déchu, arrêtés ù chaque pas par l’inertie ou par l’incertitude des autres, nous avons besoin de la tolérance de tout le monde ; nous avons besoin surtout de n’êlre jugés que d’après nos œuvreç. Amis de tous ceux qui veulent le bien de la patrie, purs de cœur, si la puissance de l’intelligence nous manque, placés dans les circonstances les plus graves où jamais un peuple et un gouvernement se soient trouvés, nous avons besoin du concours actif, de la collaboration cordiale, pacifique et fraternelle de tout le monde ; et nous espérons l’obtenir. Le pays ne doit ni ne veut reculer; il ne doit ni ne peut tomber dans l’anarchie. Que les bons nous viennent en aide; Dieu, qui a décrété la résurrection de Home et de la nation italienne, Dieu nous aidera.
Itome, 5 avril 18'i0.
Les Triumvirs, Mazzini, Safei, An me lu ni.
Cependant, une conférence s’ouvrait à G acte. — La Russie, la Prusse, l'Angleterre cl le Portugal avaient refusé de s’associer an projet de congrès proposé par l’Espagne et Naples. Le Piémont était exclu par le conciliabule pontifical. Il restait au Pape l’Autriche, Naples, la France et l’Espagne. Les représentants de ces quatre puissances, MM. d’Harcourt et de Raync-
val (1), M. d’Esterliazy, M. Martinez de la Rosa et M. de Ludolf se réunirent sous la présidence du cardinal Antouelli. C’était le 1" avril, et la nouvelle de la victoire autricliienne venait d’arriver. Le cardinal Antonelli demanda la restauration pure et simple du pouvoir temporel, sans aucune condition pour le Pape, sans aucune garantie pour le peuple. M. d’Esterliazy, enorgueilli par le récent succès des armes autrichiennes, soutint ces propositions, que combattirent* dans une certaine mesure, les plénipotentiaires français. L’attitude de ces derniers, en encourageant les espérances des modérés dans l’intervention française, les porta à se détacher du parti démocratique; et ainsi se trouvèrent diminuées, sans profit pour la liberté constitutionnelle, les forces de la jeune république.
A la nouvelle que le roi Charles-Albert reprenait les armes, Manin, récemment élu président de la république de Venise, avait prorogé l’Assemblée, qui se sépara au milieu des cris de guerre. Le général napolitain Pepe, qui commandait les forces de Venise, résolut de sortir de la ville avec toutes les troupes disponibles, pour se réunir à Rovigo avec les troupes romaines, qui devaient venir de Bologne et rejeter les Autrichiens
(t) La France, dans les négociations romaines, s’était fait représenter de façon à no pouvoir Ctro compromise, quelque tournure que prissent les événements. M. d’Harcourt, ambassadeur près le Saint-Siège, et M. Mercier, qui l'assistait, penchaient pour une transaction constitutionnelle. M. de Rayneval, ambassadeur à Naples, et avec lui M. de Forbin-Janson, étaient favorables à la restauration cléricale sans conditions. GrAce à cette composition mixto de sa représentation, le gouvernement français espérait sans doute se tenir en équilibre entre les deux partis; mais il en résulta que de vagues espérances seulement et non des garantira sérieuses étant offertes A la liberté romaine, aucune transaction ne put être conclue; et la France se trouva ainsi engagée plus loin qu'elle n’eût voulu peut-être dans l'œuvre de réaction.
sur l’Adige. L’armée et la population étaient pleines d’enthousiasme. Un premier succès d’avant-postes avait eu lieu déjà à Concbe, et l’armée allait se mettre en marche, lorsque arriva une lettre du général Haynau qui notifiait au gouvernement vénitien les événements deNovare. Le 2 avril, le président lut cette lettre à l’Assemblée. Celle-ci décréta par un vote unanime : «Venise résistera à tout prix à l’Autriche; le président Manin est investi à cet effet de pouvoirs illimités. » Mania alla annoncer cette décision au peuple, qui l’accueillit avec d’indicibles transports.
Naples était en pleine réaction. La chute de Messine et ensuite l’arrivée du Pape à Gaëte avaient encouragé les audaces royales. Le Parlement devait se réunir le 30 novembre ; un décret royal le prorogea jusqu’au 1" février. Toutes les libertés garanties par la Constitution étaient suspendues de fait; la tribune, condamnée au silence, ne pouvait les revendiquer ; la presse seule osait quelques hardiesses, que le gouvernement dédaignait cl laissait à la soldatesque le soin de châtier.
La réunion du Parlement ne changea rien d’ailleurs aux allures du pouvoir. Les ministres s’abstinrent de paraître à ses séances ; le roi percevait les impôts sans même ajouter son approbation à la loi du budget, et remaniait à son gré la loi électorale. Le Parlement, par vertu ou par faiblesse, dévorait en silence ces outrages, mettant au-dessus de sa dignité le triste avantage de conserver l’ombre du gouvernement constitutionnel. Celte humilité fut vainc. Le 13 mars, au milieu de la séance, l’officier de service fait charger les fusils, et le
prince de Torclla, l’un des ministres, remet au président un pli cacheté. C’était le décret de dissolution. Pour la troisième fois depuis un an, les députés étaient chassés du palais législatif.
Cependant, en Sicile, où Messine était tombée, les deux amiraux Parker et Raudin, prenant une initiative trop justifiée par les horreurs de cette guerre, imposaient au général Filangieri la suspension des hostilités. De leur c<Hé, lord Napieret M. de Ray ne val sollicitaient le roi de Naples d’interrompre la lutte jusqu’à ce qu’ils eussent pu recevoir les instructions de leurs gouvernements. A ces instances, le prince Cariati répondait : « Le inonde civilisé doit s’étonner de la violence faite au gouvernement des Deux-Siciles en un temps où l’on proclame hautement partout le respect et l’indépendance des nations. » (Note du 19 septembre 1849.) C’était la réaction alors qui invoquait la non-intervention.
Pendant ce temps, les envoyés siciliens poursuivaient auprès de la cour de Piémont l'acceptation de la couronne de Sicile par le duc de Cènes. L’Angleterre s’était montrée favorable à cette combinaison; mais la France, préoccupée peut-être de la crainte que la Sicile, livrée à elle-même, ne tombât trop facilement sous l’influence anglaise, redoutant peut-être aussi l'intervention de la Russie dans les affaires de la Méditerranée, la France eût préféré la réuuion des deux couronnes sur la tète, ou du moins dans la famille du roi de Naples, avec mie administration et un Parlement séparés pour la Sicile. Le désastre de Novare et les découragements qui cil résultèrent vinrent appor-
ter de nouvelles difficultés aux négociations avec le Piémont.
Lasse de ces lenteurs, la Sicile songea un instant à se suffire à elle-même et à proclamer la république. Elle fit faire à ce sujet des ouvertures aux gouvernants de la république française, hommes honnêtes, mais sans audace, en un temps oh les succès de la politique voulaient d’autres tempéraments. Le ministre alors au pouvoir (c’était dans les derniers mois de 1848), promit de seconder de tous ses efforts la guerre de l’indépendance sicilienne, mais de manière à nèlre pas pris la main dans le sac. Quant à la république, il ne conseillait pas aux Siciliens de la proclamer : « 11 est à peine temps pour la France, ajoutait-il ; ne voyez-vous pas dans quel état nous sommes? »
Toutes ces fluctuations de la politique extérieure, en laissant dans l’indécision les destinées finales de la Sicile, donnaient un facile aliment à scs dissensions intérieures. Les désordres populaires, les remaniements ministériels se succédèrent, jusqu’à ce qu’enfin le sentiment du danger commun, la haine insulaire contre la domination napolitaine vinrent imposer silence à toutes les querelles. On connaît le célèbre ultimatum de Gaëlc, tracé par le roi de Naples sous les inspirations de la diplomatie anglo-française, devenue moins exigeante à mesure que la cause de la liberté perdait du terrain en Europe. Ce document, daté du 28 février 1849, contenait une espèce de Constitution, rédigée, disait-on, sur les bases de celle de 181 2. .Mais la Constitution de 1812 n’avait pas institué de ministère de la police; elle n’avait pas refusé à la Sicile uu ministre des af-
faires étrangères et un ministre de la guerre ; elle n’avait pas établi d’avance, et indépendamment de toute intervention du Parlement, le chiffre de l’impôt qui serait payé par la Sicile ; elle u’avait pas confié « au plein exercice du pouvoir royal » et à scs hasards la liberté de la presse ; elle n’eût pas sanctionné la clause additionnelle par laquelle le roi se réservait quatre mois de dictature, le temps nécessaire pour exécuter les vengeances royales contre les amis de la liberté. J-a Sicile tout entière répondit par un cri de guerre à la publication de l’ ultimatum. Ce fut en vain que, sur le refus du gouvernement de publier les propositions royales, les pyroscaphes français en colportèrent sur toute l’étendue des côtes le texte imprimé. Partout il fut déchiré avec indiguation ; partout il ne fit que surexciter l’enthousiasme de la résistance (1). L’armée, réorganisée, était pleine d’ardeur. Le Parlement, comme pour indiquer que la Sicile ne formait plus désormais qu’une seule et môme famille, donna à Ruggiero Settirno le nom de Père de la patrie. On résolut d’entourer Palermc de retranchements du côté du midi. Toute la population se mit à l’ouvrage, sans aucune distinction d’âge, de sexe ni de condition. * En peu de jours, dit m! La Farina, fut terminé sans aucune dépense ce travail, qui eût exigé pendant des mois des milliers de mains mercenaires. Vers le soir, ces flots de peuple rentraient dans la cité, chacun portant sur ses épaules
m Par un trait de mœurs quf mérite d'être noté, les chefs des bandes do malfaiteurs recommandèrent à leurs affiliés de s’abstenir de tout délit, afin de ne pas détourner sur eu* une partie des forces publiques necessaires à la lutte do l'indépendance.
scs instruments de travail ; toutes les classes marchaient confondues; on voyait des moines et des prêtres donnant le bras à des paysans ; des magistrats au milieu des soldats ; des femmes de la plus haute société réunies en groupes avec des marchandes ; des milliers de bannières flottaient dans l’air; des milliers de pelles et de pioches s’agitaient et se heurtaient. On entendait des sons d’instruments, des cris d’imprécation contre les Bourbons, des hymnes de guerre et de liberté. Spectacle admirable et inouï, que peut seul offrir un peuple dont l’enthousiasme atteint jusqu’au délire! » Les événements allaient bientôt tromper cruellement les espérances populaires. — Le général Filangicri, étant maître de Messine, devait naturellement appuyer sur celte ville sa base d’opérations et s’assurer d’abord la ligne des côtes situées en face de la terre ferme, afin que la retraite ne se trouvât pas lui être fermée en cas d’échec. Le terrain de la guerre fut donc l’espace compris entre Messine et Catane. Le général polonais Mieroslawski avait le commandement de l’armée sicilienne. N’ayant qu’une connaissance imparfaite du pays, il ne put réunir avec précision ses troupes au jour indiqué, et n’arriva pas avec des forces suffisantes au secours de Catane. 11 ne put que partager avec le peuple les héroïsmes d’une inutile résistance (6 avril). La chute de Catane entraînait avec elle la ruine de la révolution sicilienne. Syracuse et Augusta se rendirent sans combattre. Palcrme, épuisée d’efforts et de sacrifices, privée de ses meilleurs défenseurs, trompée peut-être par quelques chefs ambitieux ou débiles, accepta les propositions que lui transmettait l’amiral Baudin au
nom du roi de Naples. Néanmoins, une violente émotion éclata dans le peuple à l’aspect de la flotte et de l’armée napolitaines; et ce ne fut qu'avec une modération et des précautions infinies que le général Filangieri parvint enfin à rétablir l’autorité royale dans la capitale de la Sicile.
Les conditions promises étaient : 1° une Constitution conforme à l’acte de GaCtc du 18 février; 2° gouvernement de l'ile par un vice-roi, qui serait le fils aîné du roi, ou au moins un prince royal, ou, à leur défaut seulement, un autre personnage ; 3° création à Palerme d’une garde nationale, dont l’organisation serait réglée par une loi ; 4° élargissement des prisonniers siciliens faits à la suite de l’insurrection des Calabres, à l’exception des chefs, qui seraient envoyés en exil pour un temps déterminé ; 5® amnistie générale, à l’exclusion seulement des auteurs et chefs de la révolution (la liste qui en avait été dressée par le général Filangieri avant la capitulation et qui avait été acceptée par le gouvernement populaire , contenait quarante - trois noms); G0 reconnaissance de la dette publique contractée par le gouvernement de la révolution.
Toutes ces promesses devaient avoir le même sort que celles qui avaient été faites à Naples. Presque partout en Europe l’esprit de liberté s’était éteint, après une courte période d’agitations infécondes, au moins en résultats immédiats ; aucune généreuse influence ne pouvait plus désormais disputer les victimes aux haines de la réaction.
La nouvelle de la défaite de Novare arriva à Florence deux jours après la réunion de l’Assemblée tos-
cane ; les Autrichiens s’avançaient vers la frontière. L’Assemblée épouvantée proclama la dictature et la confia à Guerrazzi. Les séances des jours suivants furent pleines de tumulte. Les démocrates exaltés ne voyaient de salut que dans l’union immédiate avec Rome; mais eussent-ils eu raison, ils avaient raison trop tard, le pire de tous les torts en politique. Quant au dictateur révolutionnaire, il entrevoyait la restauration prochaine, et il résolut de l’opérer lui-même, espérant ainsi pouvoir diriger le mouvement de réaction. 11 défendit en conséquence avec énergie la liberté de la discussion contre les tumultes populaires, • et, par là, rendit confiance au parti constitutionnel. Sur soixante-six députés présents, vingt-quatre votèrent pour la république, quarante-deux contre. La restauration était faite. Mais Guerrazzi avait rompu avec le parti républicain, sans se concilier ni le parti rétrograde, ni même le parti constitutionnel. Il restait maître du pouvoir, avec toute la responsabilité qu’il entraîne, mais sans la force morale qui le soutient, sans la force matérielle qui le protège. La Chambre, après avoir décidé que le chef du pouvoir exécutif ne pourrait prendre aucune détermination touchant la forme future du gouvernement sans le consentement de l’Assemblée, prorogea ses séances jusqu’au 15 avril, en déclarant toutefois que les députés resteraient à Florence.
Le premier soin du nouveau dictateur fut d’envoyer toutes les troupes, sous le commandement du général d’Apice, aux frontières menacées; mais Florence, privée de garnison, devint, le 10 avril, le théâtre de scè-
nés sanglantes. Un corps de Livournais, qui traversait la ville, y ayant commis quelques écarts, les haines municipales se réveillèrent dans toute leur furie ; plusieurs de ces malheureux furent égorgés, et ce ne fut qu’à grand’peine et au péril de sa propre vie que Guerrazzi parvint à les faire partir par le chemin de fer.
Les jours suivants, ce furent des troubles d’une autre nature. Appelés par les meneurs du parti réactionnaire, les paysans armés accouraient en foule des campagnes, et aux cris de : Vive Léopold II ! ils relevaient les insignes du grand-duc et arrachaient les arbres de la liberté. La garde nationale refusa de prendre les armes.
Cependant la Chambre, dont la majorité était com- • posée d’hommes irrésolus, et la municipalité, entièrement dévouée au grand-duc, s’étaient réunies en une seule assemblée, et, d’un commun accord, la restauration de la monarchie constitutionnelle avait été décidée. Enorgueillie sans doute par sa facile victoire, la municipalité se sépara de la Chambre, et, voulant avoir seule le mérite de l’œuvre de réaction, elle se constitua en commission de gouvernement; mais elle fut impuissante à contenir le torrent dont elle-même avait rompu les digues. Des bandes de paysans, mêlées à la populace de la ville, parcouraient les rues en criant : Vivent les Autrichiens! Mort à Guerrazzi! Victime expiatoire des haines amassées, des ambitions ranimées, des espérances déçues, le dictateur tombé veut tenir tête à l’orage et refuse de fuir ; mais la Commission de gouvernement lui enjoint de quitter la Toscane. Guerrazzi cherche inutilement à sortir du palais, qu’entoure une foule furieuse. Iæ général Zannctli et M. Martelli le
conduisirent alors, par le corridor des Pitti, a la forteresse de Belvedere. Comme il demandait s’il était prisonnier, le général Zannetti l’assura que la Commission de gouvernement ne voulait que le sauver en le mettant sous la protection de la garnison du fort. Il n’en devait sortir que pour être conduit devant un tribunal.
Le même jour qu’à Florence, le 11 avril, la réaction éclatait à Lucques avec la même violence. Pendant ce temps, les Autrichiens occupaient Massa et Carrara pour le duc de Modène, et Pontrcmoli pour le duc de Parme. Le 17, ils étaient à Pise ; le 10 mai, ils se présentaient devant Livourne. Le peuple de cette ville, demeuré fidèle à la cause libérale, se défendit, non pour vaincre, mais pour protester (1). Le second jour, il arbora le drapeau blanc; les Autrichiens entrèrent dans la ville, et les horreurs qui venaient, quelques jours avant, d’être exercées à Brescia se renouvelèrent, moins excusables encore après une résistance moins acharnée. Pendant ce temps, le grand-duc, sollicité par son propre parti de revenir à Florence pour épargner à la Toscane l’humiliation et les rigueurs d’une invasion étrangère, assurait les Toscans « de son affection et de sa sollicitude paternelles, » et restait à Gaëte. Le général d’Àspre, laissant à d’autres le soin des exécutions de Livourne, entrait à Florence en proclamant que « appelé par le prince, il venait avec scs troupes en allié, en ami. » Le prince de Schwartzenberg confirmait l’assertion du général, en déclarant dans une note
F (1) Il y avait à Livourne, et aussi en Sicile, on certain nombre de volontaires français, dont partie avait appartenu à la garde mobile, récemment licenciée.
du 29 avril au ministre d’Autriche à Londres, « qu’en faisant les deux expéditions de Toscane et des Légations, l'Autriche n’avait fait que souscrire aux demandesquilui avaient été adressées par le Pape et par le grand-duc. »
Ainsi, cette restauration, voulue par tous, dépassa tristement les prévisions ou les espérances de la plupart de ceux qui l’avaient préparée ; l’ex-dictaleur, des fenêtres de sa prison ; les constitutionnels et les absolutistes, des fenêtres de leurs palais, purent voir s’exécuter par des mains étrangères et souillées de sang italien, une entreprise dont ils avaient payé le succès, le premier de sa liberté et presque de sa vie, les autres de leur influence et de leur considération politiques, quelques-uns plus chèrement encore, de leur honneur.
Les événements de Toscane produisirent dans l’Assemblée romaine une grande émotion. Le 14 avril, lendemain du jour où lui parvinrent les premières nouvelles de la réaction, fut publié ce décret d’une héroïque singularité :
Considérant les derniers événements d'Italie, l’Assemblée constituante déclare :
La République romaine, asile et boulevard de la liberté italienne, ne cédera ni ne transigera jamais. Les représentants et les triumvirs le jurent au nom de Dieu et du peuple: La patrie sera sauvée.
De leur côté, les triumvirs publièrent la proclamation suivante :
PBÛCIAMATION DES TBIUMVIBS.
Citoyens, Italiens,
Le Piémont trahi, Gènes tombée, la Toscane troublée par des tentatives de réaction coupable, la véritable vie italienne se concentre dans Rome. Que Rome soit le cœur de l’Italie. Qu’elle s’élève à de généreuses pensées, à de grands efforts dignes des aïeux. Par la vertu de l’exemple, Rome rendra la vie aux membres épars de la grande famille italienne. Et le nom de Rome, de la Rome du peuple, de la Rome républicaine, sera béni en Italie et longtemps glorieux en Europe.
Aux Lombards, aux Génois, aux Toscans, à tous ceux qui sont nos frères par la patrie et la foi, Rome ouvre ses bras de mère. Ceux qui peuvent porter des armes trouveront ici un camp italien, tous une hospitalité italienne. Rien n’est changé pour nous. Forts du mandat qui nous vient de Dieu et du peuple, forts du vouloir du plus grand nombre, irrévocablement résolus à ne transiger jamais avec notre conscience et fermes dans le principe que nous avons été appelés à représenter, nous maintiendrons et sauverons de toute atteinte la bannière de la République, bannière de vertu, d’ordre, de puissance régulière et de victoire. Que les bons nous secondent avec une énergie tranquille. Que le peuple ait confiance en nous, comme nous avons confiance en lui. Et rien ne pourra nous abattre. Amour et bénédiction à tous ceux qui se pressent, l’âme pleine d’ardeur, autour de notre drapeau républicain. Malheur à qui oserait y toucher. Rome est la cité des choses éternelles. Qu’éternelle soit la République romaine pour le maintien de la concorde, pour l’honneur de notre peuple et pour le salut de l’Italie, qui aujourd'hui n’attend plus que de Rome des inspirations et des encouragements.
Les triumvirs avaient réorganisé le ministère en eon-
fiant le département de la guerre à une Commission sous les ordres de laquelle se trouvèrent également placées les gardes nationales. L’Assemblée émit environ pour deux cent cinquante mille écus de nouveaux bons du trésor, en déclarant, par une mesure excessive, improductifs d’intérêt ceux qui avaient été créés par le Gouvernement pontifical. On activa par des mesures rigoureuses la perception de l’emprunt forcé.
Une Commission fut instituée pour rétablir l’ordre dans l’administration des finances. Les biens domaniaux furent attribués au clergé inférieur, et ceux de main-morte donnés enemphyléose, moyennant une minime redevance, à des familles pauvres et laborieuses. Les patentes cl la ferme impopulaire des sels furent supprimées.
Cependant la Commission chargée de rédiger le projet de Constitution en soumettait le texte aux délibérations de l’Assemblée. Le principe fondamental en était la souveraineté du peuple; tous les citoyens étaient égaux et libres ; la religion catholique était déclarée religion de l’État (1) ; la confiscation et la peine
(1) L'histoire impartiale doit signaler ici le mysticisme singulier et intolérant du gouvernement romain. Le jour du Vendredi-Saint, un feu d’artifice tricolore fut tiré devant Saint-Pierre illuminé, et le Moniteur romain du lendemain distût t qu'ainsi avait été animé d’une pensée morale et patriotique un spectacle qui, par le passé, était nn divertissement dont les yeux étaient éblouis, mais dont l'Ame ne gardait aucune trace. » Le jour de Pâques, les chanoines do Saint-Pierre ayant refusé d’officier & la place du Pape, on confia ce soin à uu prêtre de régiment, qui bénit le peuple avec le Saint-Sacrement et la bannière Italienne. Le Moniteur romain appela cette fête la PAque nouvelle : «Le Vicaire du Christ, disait-il, manquait, non par notre faute ; lui absent, il restait le peuple et Dieu. » — Les chanoines de Saint-Pierre furent condamnés par les triumvirs chacun & 120 écus d’amende, «parce qu'ils avaient offensé gravement la dignité de la religion et excité du scandale, et que c'était le devoir du gouvernement do préserver 1a religion de toute atteinte. »
de mort étaient abolies ; la presse était libre, ainsi que le droit d’association ; la dette publique était garantie ; le peuple faisait des lois par l’intermédiaire de ses représentants, élus directement par le suffrage universel ; l’autorité exécutive était confiée à une magistrature consulaire ; un tribunal était chargé de veiller à l’observation des lois fondamentales de la république.
Les souffrances populaires; inséparables de toute crise politique, et les intrigues de la réaction, avaient fait éclater sur quelques points des tentatives insurrectionnelles. Sur les confins du royaume de Naples, des bandes s’étaient organisées, en tète desquelles marchaient des prêtres et des moines. Le colonel Rosclli les réduisit en peu de jours. Les sectes républicaines curent aussi leurs sanglants écarts; et il n’est pas sans intérêt de trouver à cette époque le capitaine Félix Orsini, envoyé par le Gouvernement ù Ancône pour réprimer les brigandages de la Société dite Infernale. 11 s’acquitta de ce soin avec la plus noble fermeté.
En même temps que le Gouvernement de Rome pourvoyait à de pressantes nécessités par d’énergiques mesures, en même temps qu’il préparait par ses travaux législatifs l’exercice régulier des libertés nouvelles, il négociait avec les puissances étrangères pour obtenir d’elles la reconnaissance de la république, ou tout au moins la non-intervention dans ses affaires intérieures. Le 18 avril, fut adressé aux Parlements et Gouvernements de Fraucc cl d’Angleterre le Mauifestc suivant :