‹ L'étatromain depuis 1815 jusqu'a nos jours avec des notes et documents historiques Jules AmiguesChapitre 26 sur 57 · AUX GOUVERNEMENTS ET AUX PARLEMENTS DE FRANCE ET D’ANGLETERRE · texte numérisé non relu

AUX GOUVERNEMENTS ET AUX PARLEMENTS DE FRANCE ET D’ANGLETERRE

L’Assemblée Constituante :

Les représentants du libre peuple romain adressent des paroles de réclamation et de conliancc tout ensemble aux gouvernements et aux Parlements des deux nations les plus libres et les plus puissantes d’Europe.

Le inonde sait que nous avons été durant bien des siècles gouvernés par l’Eglise dans l’ordre temporel, suivant ces modes spéciaux d’autorité absolue avec lesquels elle dirige les intérêts spirituels ; d’où il est résulté qu’au milieu des lumières du dix-neuvième siècle régnaient parmi nous les ténèbres du moyen âge, que les progrès de la civilisation y étaient combattus souvent par une guerre ouverte, toujours par la force d’inertie, et que nous étions accusés comme d’un crime de nous sentir et de nous dire Italiens.

Le monde sait que nous avons tenté plusieurs fois de reconquérir notre liberté; mais l’Europe nous lit expier par une plus dure servitude ces mêmes efforts pour lesquels d’autres peuples étaient glorifiés. Enfiu, après de longs martyres, il sembla que le jour de l'affranchissement fût venu pour nous, et nous avions confiance dans l'autorité des idées, dans la puissance des événements et dans la mansuétude du Prince; mais nous voulûmes avant tout être Italiens, et ce fut une faute; nous nous crûmes libres, et ce fut une illusion. Un jour, le Prince nous abandonna, et nous restâmes sans gouvernement. On tenta les voies de conciliation ; ce fut en vain : les messages mêmes du Parlement et des municipalités furent refusés. Le peuple attendit avec patience; mais le gouvernement émigré ne prononça plus jamais une parole de liberté, une parole d’a-

mour. Il fil retomber sur trois millions d'hommes les eicès de quelques-uns; et quand nous songeâmes au seul moyen qui nous restât pour reconstituer une autorité abdiquée de fait par le Prince, le Pontife nous maudit."

Le monde sait que c’est dans le suffrage universel qu’a pris son origine notre Assemblée, qui, exerçant, par la force même des choses, un droit imprescriptible, déclara l’autorité (héocratique abolie pour jamais et proclama la République. Au milieu de l’assentiment public, les dépossédés seuls élevèrent la voix pour se plaindre.

Et l’Europe semble vouloir écouter cette voix, oublier l’histoire de nos maux, et confondre, elle aussi, ce qui est de l’ordre spirituel avec ce qui est de l’ordre temporel.

La République Romaine a sanctionné l’indépendance et le libre exercice de l’autorité spirituelle du Pontife; et elle a montré ainsi au monde catholique combien elle sent profondément que la liberté d’action religieuse ne peut être enlevée au Chef Suprême de l’Eglise. Pour maintenir entière cette liberté d’action, à la garantie morale de la dévotion de tous nos frères catholiques, la République Romaine ajoutera la garantie matérielle de toutes les forces dont elle dispose. Mais, à ce qu’il semble, cela ne suffit pas â satisfaire l'Europe, puisque l’on va répétant que l’existence du gouvernement temporel du Pontife Romain importe à la Catholicité.

C’est pourquoi nous invitons les gouvernements et les Parlements deFrance et d’Angleterre à considérer quel droit peut être allégué par qui que ce soit pour imposer à un peuple indépendant une forme de gouvernement quelconque ; avec quelle sagesse on peut penser à restaurer un gouvernement irréconciliable, par sa nature, avec lu liberté et la civilisation , un gouvernement dépossédé de toute autorité, moralement depuis longtemps et matériellement depuis plus de cinq mois, sans que nul, sans que le clergé lui-même ait essayé de relever sa bannière; et enfin, avec quelle prudence on pourrait tenter de soutenir une autorité universellement odieuse, par suite impuissante à durer,

et capable de provoquer de nouveau des conspirations, des révoltes et des perturbations continuelles.

Et ce n’est pas sans raison que nous disons qu’un tel gouvernement ne peut s’identifier ni se concilier avec la liberté et la civilisation; car l’expérience faite d’une constitution a montré comment la prétendue affinité des matières spirituelles et des matières temporelles entrave la pratique et le développement des institutions nouvelles. Les canons ecclésiastiques rendaient vaincs chez nous les dispositions civiles ; l’éducation et l’instruction publiques, soumises à la théocratie, étaient un privilège ou un monopole des clercs; les propriétés étaient immobilisées par les mainsmortes; les ecclésiastiques jouissaient de diverses immunités et d’une juridiction privilégiée ; et les laïques euxmêmes étaient soumis aux tribunaux ecclésiastiques; toutes conditions tellement éloignées de la libre vie civile, que toute nation libérale, plutôt que d'en supporter une seule, aimerait mieux avoir dix guerres à soutenir. Et comment l’Europe, qui tant de fois a été émue et bouleversée par cette puissance sacerdotale qui incendiait les États avec les foudres de l’Eglise, comment l’Europe peut-elle croire aujourd’hui supportable pour trois millions d’hommes la soumission à un empire qui non-seulement punit temporellement quiconque l’offense en exerçant un droit politique, mais, en outre, tient suspendue sur tous la menace de la damnation de l’âme? L’Europe ne peut croire conciliables les institutions libres avec la condition d’un Prince qui peut, au profit de la puissance politique, abuser de l’immense autorité du Prêtre en troublant les consciences.

Nous avons confiance que l’Angleterre et la France, si justement jalouses de leur indépendance, ne pourront jamais admettre qu’il puisse y avoir, au cœur même de l’Italie, un peuple neutre à l’égard du reste de la nation, réduit politiquement â la condition de fief du moude catholique, exclu du droit uuiversel des nations, et livré en apanage au clergé. Car le maître de l’État-Roinain, c’est le peuple romain ; et s’il est permis à l’universalité catholique

d’intervenir dans les choses de la religion, elleme le peut sans une usurpation manifeste, alors qu’il s’agit des droits politiques, du pacte social. Et si l’on peut concevoir et vouloir la neutralité d’une nation entière, cette neutralité ne peut être imposée à une seule partie de celte nation, à celle qui eu forme le centre, à cet État qui, par sa position géographique, confine et se mêle à presque toutes les autres parties ; État que jamais ni traités ni protocoles ne pourront empêcher de vivre de la vie nationale.

Les représentants du peuple romain croiraient faire injure à la sagesse civile des gouvernements et des Parlements de France et d’Angleterre, en admettant qu’ils pussent méconnaître les raisons et les droits sommairement exposés dans la présente note, et aussi les intérêts de l’Europe elle-même, à qui il doit importer d’assurer la tranquillité générale en assurant la fin du gouvernement des prêtres. Quant à nous, nous ne saurions n’en pas repousser la restauration avec la plus énergique résolution et la volonté la plus inébranlable ; et ce n’est pas à nous que l’Europe devrait imputer les catastrophes inouïes qui pourraient résulter de celte résistance, non plus que l’atteinte qu’une restauration sanglante porterait à l’autorité catholique de la Papauté. A éviter ces maux, l’Angleterre et la France nous aideront, nous en sommes certains, de leur concours et de leurs conseils, de telle façon que se resserrent toujours davantage les liens d’amitié qui doiveut désormais unir tous les peuples libres.

Lorsque le général Cavaignac avait annoncé à l’Assemblée Nationale l’ordre qu’il avait donné d’embarquer à Marseille des troupes pour Civita-Vecchia, le député Louis-Napoléon Bonaparte avait adressé au directeur du journal le Constitutionnel la lettre suivante :

Monsieur,

Sachant qu’on a remarqué mon absence au vote pour l’expédition de Givita-Vecchia, je crois devoir déclarer que, bien que résolu à appuyer toutes les dispositions propres à garantir la liberté et l’autorité du Souverain-Pontife, je n’ai pu néanmoins approuver, par mon vote, une démonstration militaire qui me semblait périlleuse, même pour les intérêts sacrés que l’on veut protéger, et faite pour compromettre la paix européenne.

2 décembre 1818.

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