‹ L'étatromain depuis 1815 jusqu'a nos jours avec des notes et documents historiques Jules AmiguesChapitre 27 sur 57 · L.-N. Bonaparte · texte numérisé non relu

L.-N. Bonaparte

Mais les choses avaient marché depuis le 2 décembre. La révolution avait été vaincue, par le scrutin du 10 décembre, dans la personne du général Cavaignac; la contre-révolution monarchique avait investi le président Bonaparte d’un mandat qu’elle espérait bientôt lui reprendre ; et lui, ne se sentant pas assez fort pour lutter contre elle, s’efforçait de gagner scs bonnes grâces en servant ses intérêts.

Le 10 avril, le ministère Odilon Barrot demanda â l’Assemblée Nationale un crédit d’un million deux cent mille francs, destiné à l’entretien du corps expéditionnaire de la Méditerranée :

«L’Autriche, dit le président du conseil, poursuit les conséquences de sa victoire; elle pourrait se prévaloir des droits de la guerre à l’égard des États plus ou moins engagés dans la lutte qui a eu lieu entre elle et la Sardaigne.

* Le contre-coup de ces événements s’est fait sentir

dans ritalie centrale. Les iurormaiions qui nous arrivent annoncent dans les États-Romains une crise imminente. La France ne peut y rester indifférente. Le protectorat de nos nationaux, le soin de maintenir notre influence en Italie, le désir de contribuer à garantir aux populations romaines un bon gouvernement fondé sur des institutions libérales, tout nous fait un devoir d’user de l'autorisation que vous avez accordée... Ce que nous pouvons affirmer dès à présent, c'est que du fait de notre intervention sortiront d'efficaces garanties et pour les interets de notre pays et pour la cause de la vraie liberté. »

Une commission avait été nommée pour examiner l’urgence de la demande ministérielle. Elle émit une opinion favorable, et un républicain, M. Jules Favre, fut chargé, comme rapporteur, de soutenir devant l’Assemblée les conclusions de la commission. Il s’exprima ainsi dans cette même séance du 17 avril :

« Des explications de M. le président du conseil et de M. le ministre des affaires étrangères, il est résulté que la pensée du gouvernement n'est pas de faire concourir la France au renversement de la République qui subsiste actuellement à Rome, qu'il agit dans sa liberté, dégagé de toute solidarité avec d' autres puissances, ne consultant que ses intérêts, son honneur, la part d’influence qui lui appartient nécessairement dans tout grand débat européen. Votre commission a pris acte de ces déclarations positives... Fille d’une révolution populaire, la République française ne pourrait , sans s'amoindrir, coopérer à l'asservissement

d'une nationalité indépendante. Mais c’est précisément parce que le Piémont a succombé, parce que les armées impériales menaceut la Toscane et la Romagne, en vertu des lois de la guerre et des privilèges de la victoire, c’est parce qu’à leur suite éclateraient nécessairement de cruelles réactions, qu’il importe à la France, sous peine d’abdiquer, de faire flotter son drapeau en Italie, pour qu’à son ombre, l humanité soit respectée et la liberté au moins partiellement sauvée.

« Votre commission a compris qu’en autorisant le pouvoir exécutif à occuper un point de l’Italie aujourd'hui menacé , vous lui donneriez pour mission de poser une limite aux prétentions de l Autriche, et de terminer, par un arbitrage que la force de nos armes appuierait au besoin, tous les différends qui divisent encore la Péninsule et que notre intérêt comme notre honneur nous commande de trancher dans le sens le plus favorable possible au développement des instilutulions démocratiques. »

Le général de Lamoricière, membre de la commission, appuya les conclusions du rapporteur :

« Je pense avec la majorité de la commission, ditil en terminant, que l’on doit accorder au ministère la somme qu’il demande, et lui donner la faculté d’occuper Civita-Vecchia. Si, après que nos soldats seront débarqués, l'Autriche marche sur Rome pour détruire la République et y rétablir avec le Pape sa propre influencenous pensons que l’on doit donner pouvoir au

gouvernement d'envoyer nos troupes à Rome pour sauver ce que l'on pourra du naufrage, et sinon la République Romaine , au moins la liberté et finfluenee de la France en Italie. »

Le crédit fut voté, et l’expédition française partit pour Civita-Vecchia.

En même temps, M. Drouyn de Lhuys, ministre des affaires étrangères, écrivait à M. de Lacour, ministre de France à Vienne :

Les événements qui se sont succédé si rapidement depuis quelques semaines dans le nord de l’Italie, les mouvements opérés par l’année autrichienne après sa lutte si courte avec l'armée piémontaise, l’intention ouvertement manifestée par le prince de Schwartzenberg d’intervenir dans tous les pays voisins de la Lombardie, enfin, la conduite des envoyés à la conférence de Gaëte, qui n’ont encore voulu adhérer à aucun projet mis en avant par nos plénipotentiaires ; toutes ces conjonctures nous ont conduits à penser que, pour conservéV dans l'arrangement des affaires de l’Italie centrale la part d’influence qui revient légitimement à la France, et dont le maintien importe essentiellement à l’équilibre européen, elle devait prendre une attitude plus résolue.

Le gouvernement de la République a décidé d’envoyer à Civita-Veccbia un corps de troupes commandé par le général Oudinot. En exécutant cette détermination, nous n'entendons pas imposer au peuple romain un système d'administration que rejetterait sa libre volonté, ni obliger le Pape, quand il sera rappelé à Cexercice du pouvoir, h adopter tel ou tel autre système de gouvernement. Nous croyons, et toujours plus fermement, que, par le penchant naturel des esprits, le système d’administration inauguré à Rome après la révolution de novembre dernier, est destiné à tomber, et que le peuple romain se soumettra volontiers

à l’autorité du Souverain-Pontife, pourvu qu’il ait des garanties contre les dangers de la réaction.

Mais nous croyons aussi (et vous savez qu'à cet égard notre langage n’a jamais varié) que l’autorité pontificale ne saurait jeter de profondes racines et être assurée contre de nouvelles tempêtes, si elle ne fonde des institutions propres à prévenir la restauration des vieux abus, de ces abus que Pie IX, avec un zèle généreux, avait entrepris de détruire par voie de réformes. Notre expédition a pour but de faciliter une réconciliation sur ces bases, et de donner au Saint-Père et à tous ceux qui à Rome ou à Gaële sont disposés à y coopérer, l’assistance dont ils peuvent avoir besoin pour vaincre les obstacles élevés par des prétentions excessives ou de mauvaises passions. Le prince deSchvvartzenberg comprendra certainement qu’après avoir pris l’importante détermination que j’ai l’honneur de vous faire connaître, nous n’ayons pas voulu compromettre toute probabilité de succès par les retards qui fussent advenus s'il eût fallu en donner avis préalable 5 la conférence de Gaëte. Le cours rapide des événements ne nous permettait point les délais; mais nos intentions n’ont rien d’équivoque et ne doivent point être mal interprétées. Ce que nous voulons, c’est que le Saint-Père, en rentrant dans Rome, puisse se trouver dans une situation acceptable pour lui-même et pour son peuple, de telle sorte que l’Italie et l’Europe soient préservées de nouvelles perturbations, ctquel’indéper, dar.ee des États italien , soit garantie de tout attentat.

Les moyens auxquels nous recourons sont, si je ne me trompe, les plus propres à atteindre ce but, et ils doivent être approuvés par tous les amis de l’ordre et de la paix. Nous ne pourrions sans regret voir l’Autriche, à qui la récente occupation d'une partie considérable de la Ilaute- Italie et sa victoire sur l'armée piémontaise ont donné une si grande part d’influence dans la Péninsule, chercher encore, comme plus d’une fois elle l’a fait entrevoir, une nouvelle garantie dans l’occupation de Bologne. Cette occupation, inutile si l'on regarde aux vrais et sérieux intérêts de

l’Autriche, ne servirait qu’à troubler et à soulever les esprits.

A M. d’Harcourt, plénipotentiaire français à Gaëte, M. Drouyn de Lhuys écrivait :

Lorsque, de concert avec M. de Rayneval, vous annoncerez au cardinal Antonelli le départ de la division commandée par le général Oudinot, ayez la bonté de lui expliquer clairement l'objet et le but de la détermination que nous avons prise.

Le cardinal comprendra que, pour se mettre en mesure d’en tirer parti, le Pape devrait se hâter de publier un Manifeste, qui, en garantissant au peuple des institutions libérales conformes à ses vœux et au besoin des temps, pût rendre impossible toute résistance. Ce Manifeste, publié au momeut même de notre descente sur les plages de l’État-Pontilical, serait le signal d’une réconciliation dont un petit nombre de mécontents serait seul exclu.

Vous ne sauriez trop insister sur l’utilité et même sur la nécessité d’un tel document. 11 vous sera facile de faire connaître aux envoyés à la conférence de Gaëte, que, si nous n’avons pas jugé à propos d’attendre, pour agir, les résultats de ses délibérations, c’est que le cours rapide des événements ne nous l’a pas permis. Ce que nous voulons, c’est que le Pape, en rentrant dans Rome, puisse se trouver dans une condition acceptable pour lui comme pour son peuple, qui rassure l'Europe et l’Italie contre de nouvelles commotions, et ne mette en péril ni l'équilibre ni l’indépendance des Étals italiens.

Au général Oudinot, commandant en chef de l’expédition, lé ministère français donnait les instructions suivantes :

Général ,

Je vous ai fait connaître l’objet de l’expédition dont le gouvernement de la République vous a confié le commandement. Vous savez comment se trouve menacée par une réaction intérieure et par une, intervention étrangère l’existence du gouvernement actuel de Rome, que nous n’avons jamais reconnu. A l’approche de cette crise, désormais inévitable, il est de notre devoir de prendre les mesures nécessaires pour maintenir notre influence dans les États de la Péninsule italienne, et pour amener dans les États- Romains le rétablissement d’un ordre de choses régulier, sur des bases conformes aux intérêts et aux droits des populations.

Bien que vous n’ayez pas à intervenir dans les négociations définitives qui assureront ce résultat, vous avez néanmoins faculté d’accepter des autorités établies toutes propositions et de conclure avec elles tous arrangements qui vous sembleront propres à le préparer, en évitant seulement dans les formes tout ce qui pourrait être interprété comme un acte de reconnaissance du pouvoir d’où émanent ces autorités. Vous trouverez ci-joint le projet de la lettre que vous aurez à écrire, aussitôt après votre arrivée, au gouverneur ou magistrat supérieur de Civita-Vecchia, pour demander d’être admis dans la ville. Cela ne vous sera certainement pas refusé; toutes les informations qui nous arrivent nous donnent à croire que vous serez accueilli avec joie, par les uns comme un libérateur, par les antres comme un médiateur contre les dangers de la réaction. Si toutefois, contre toute vraisemblance, on prétendait vous disputer l’entrée dans Civita-Vecchia, vous ne devriez pas vous arrêter devant la résistance qui vous serait opposée au nom d’un gouvernement que nul en Europe n’a reconnu, et qui se maintient à Rome contre le vœu de rimmense majorité de la population.

A peine aurez-vous mis le pied sur le territoire des États

de l’Église , vous vous mettrez en communication avec MM. d’Harcourt et de Rayneval, chargés par le gouvernement de la République de traiter à Gaële ce qui regarde la mission qui vous est confiée. Vous vous entendrez avec eux, et, suivant les informations qu’ils pourront vous transmettre, prendre telles mesures que vous jugerez convenables. Vous enverrez à Rome un de vos officiers avec ordre d’exposer aux chefs du gouvernement la nature de votre mission, de leur donner clairement à entendre que vous n’avez point faculté de soutenir l’ordre de choses qu’ils représentent, et de solliciter leur coopération aux accommodements qui pourront préserver le pays de la terrible crise qui le menace.

Votre marche sur Rome à la tOte de nos troupes faciliterait, sans aucun doute, un tel résultat, en relevant le courage des gens honnêtes. Vous jugerez si les circonstances seront telles que vous puissiez être certain non-seulcmeui de ne pas rencontrer de résistance sérieuse, mais encore d'être bieu accueilli lorsqu’il sera évident que, par votre entrée, vous répondrez à l’appel de la population.

Partout où vous serez, et jusqu’au moment où un gouvernement régulier sera substitué à celui qui pèse actuellement sur les États de l’Église, il demeure en votre pouvoir, selon qu’il vous semblera nécessaire ou convenable, soit de maintenir les autorités civiles, pourvu que celles-ci consentent à se restreindre à la seule action municipale et de police, et ne fassent point naître de dangers et d’embarras réels, soit de rétablir celles qui étaient en charge auparavant, soit même d’en établir de nouvelles, en évitant autant que possible d’intervenir directement dans ces changements, et vous bornant à provoquer et encourager l’expression des vœux de la partie honnête de la population. Vous pourrez, si vous le jugez à propos, employer pour les communications avec ces autorités l’intermédiaire du consul de France, que je mets à votre disposition.

Telles sont, monsieur le général, les seules instructions que je puisse vous donner quant à présent. Votre jugement

suppléera dans l’occasion à leur insuffisance, et je ne manquerai pas d’ailleurs de vous faire parvenir dans fa suite les directions nouvelles qui pourraient vous être nécessaires. Je joins à la présente dépêche le texte d’une proclamation que vous publierez à peine le débarquement opéré.

Dbouyn de Lhoys.

Le 2 h avril, la frégate à vapeur le Panama, qui précédait l’expédition, entra dans le port de Civita- Vecchia. M. Espivent, chef d’escadron d’état-major, et M. de Latour-d’ Auvergne, secrétaire de légation, en descendirent et se rendirent auprès du préfet, M. Mamicci, à qui ils remirent la lettre suivante du général Oudinot, celle dont le texte avait été joint avec ses instructions :

Monsieur le Gouverneur,

Le gouvernement de la République française, désirant, dans sa sincère bienveillance pour les populations romaines, mettre un terme à la situation où elles gémissent depuis plusieurs mois, et faciliter l’établissement d’un ordre de choses également éloigné de l’anarchie de ces derniers temps et des abus invétérés qui, avant l’avénement de Pie IX, désolaient l’État de l’Église, a résolu d’envoyer à cet effet à Civita-Vecchia un corps de troupes dont il m’a coniié le commandement.

Je vous prie de vouloir bien donner les ordres nécessaires pour que ces troupes, en mettant pied à terreau moment même de leur arrivée, ainsi que cela m’a été prescrit, soient reçues et installées comme il convient à des

alliés appelés dans votre pays par des intentions aussi amicales.

Recevez, etc.

Le général commandant en chef, représentant du peuple,

Oudinot de Reggio.

Comme le magistrat romain élevait quelques difficultés, le commandant Espiveut remit entre ses mains la notification suivante :

DÉCLARATION DU CORPS DES TROUPES FRANÇAISES AU PRESIDE DE C1VITA— VECCHIA.

Le gouvernement de la République française, toujours animé d’un esprit très-libéral, déclare vouloir respecter le vœu de la majorité des populations romaines, et vient sur leur territoire amicalement, dans le but de maintenir sa légitime influence. Il est de plus bien décidé à ne vouloir imposer à ces populations aucune forme de gouvernement qui ne serait pas choisie par elles.

Pour ce qui concerne le gouvernement de Civila-Veccliia, il sera conservé dans toutes scs attributions, et le gouvernement français pourvoira à l'augmentation des dépenses occasionnées par le corps expéditionnaire.

Toutes les denrées et toutes les réquisitions qui seront faites pour les besoins des troupes françaises seront payées en argent comptant.

Civita-Veccliia, 24 avril 1849.

Le chef d'escadron, aide de camp du commandant en chef ,

Espivent.

Rassurées par cette notification, la Municipalité et la Chambre de commerce déclarèrent ne point s’op-

poser au débarquement des troupes françaises ; mais le président Mauucci, en attendant les ordres de son gouvernement, fit fermer le port et hausser les pontslevis.

Le 24, à minuit, l’Assemblée romaine, avertie du danger nouveau qui menaçait la République, se réunit en séance extraordinaire et résolut d’envoyer au général français la protestation suivante :

L’Assemblée romaine, émue de la menace d’invasion du territoire de la République, convaincue que cette invasion, que n’a pas provoquée sa conduite à l’égard de l'étranger et que n’a précédée aucune communication du gouvernement français, excite à l’anarchie un pays qui, tranquille et bien organisé, se repose sur la conscience de ses droits et sur la concorde de ses concitoyens, qu’elle viole en môme temps le droit des gens, les engagements contractés par la nation française dans sa Constitution et les rapports de fraternité qui devraient naturellement lier les deux Républiques; — proteste, au nom de Dieu et du peuple, contre cette invasion inattendue, proclame sa ferme résolution de résister, et rend la France responsable de toutes les conséquences.

Fait en séance publique à onze heures du matin.

Le président de C Assemblée, A. Salicetti.

Les secrétaires, Fabhetti, Cocchi-Pennacchi.

Rome, 25 avril 1850.

Mais tandis que l’Assemblée décrétait la résistance, la population de Civita-Vecchia, persuadée par les assurances du commandant Espivent, demandait à grands cris que le président autorisât le débarquement des troupes. Quand la protestation arriva, déjà les deux drapeaux français et romain flottaient ensemble sur les murailles de la ville, et le peuple et les troupes criaient

ensemble : Vive la République Française! Vive la République Romaine !

Le lendemain du débarquement, le général Oudinot publia la proclamation qui lui avait été remise par le ministre des affaires étrangères pour le cas ou il ne rencontrerait pas à Rome de résistance sérieuse et où il y serait appelé par le vœu de la population :

Habitants des États-Romains, un corps d’armée français est débarqué sur votre territoire; son but n'est point d’y exercer une influence oppressive, ni de vous imposer un gouvernement qui serait opposé à vos vœux. 11 vient vous préserver, au contraire, des plus grands malheurs.

Les événements politiques de l’Europe rendaient inévitable l’apparition d’un drapeau étranger dans la capitale du monde chrétien. La République française, en y portant le sien avant tout autre, donne un éclatant témoignage de ses sympathies envers la nation romaine.

Accueiilez-nous en frères, nous justifierons ce titre; nous respecterons vos personnes et vos biens; nous paierons en argent toutes nos dépenses; nous nous concerterons avec les autorités existantes pour que notre occupation momentanée ne vous impose aucune gêne, nous sauvegarderons l’honneur militaire de vos troupes en les associant partout aux nôtres pour assurer le maintien de C ordre et de la liberté.

Romains, mon dévouement personnel vous est acquis. Si vous écoutez ma voix, si vous avez confiance dans ma parole, je me consacrerai sans réserve aux intérêts de votre belle patrie.

Le général en chef, Oudinot de Reggio (1) .

Civita-Vecchia, 20 avril 1 849.

(1) J'emprunte le texte de cette proclamation au mémoire du M. Ferdi-

A la proclamation du général Oudinot, la municipalité, émue, répliqua par l’adresse suivante :

Des jours de félicité et d’espérance se levaient naguère pour l’Italie ; les populations, opprimées par une longue servitude, se levaient, confiantes dans leurs princes, et combattaient au cri sacré d’indépendance nationale; et le sang généreux versé par les armes de la tyrannie sanctiliait

nand de Lesseps, Ha mission à Rome (publié chez Amyot en 1840). Mais M. Farini, dans son Ëtal-Rumain , et M. Gabussi, dans ses Mémoires sur la Révolution romaine , donnent un teste furt différent de la première proclamation du général Oudinot, et en placent la date au 25 avril. Y a-t-il erreur de la part de MM. Farini et Gabussi, ou de la part de M. de Lesseps? Ou bien faut-il conclure de cette divergence que le général Oudinot publia une autre proclamation que celle qui lui avait été remise? Je me trouve trop loin (4 Naples) des diverses sources pour pouvoir vérifier ce point important. Mais l’inquiétude qui se révile dans t’adresse de la municipalité de Civita-Vecchia, semble rendre plus vraisemblable la version de MM. Farini et Gabussi : il n'est pas besoin, en effet, de faire observer combien le texte qu’ils donnent est plus menaçant que l’autre. De plus, M. Gabussi, député à la Constituante romaine, affirme que la proclamation qu il enregistre • fut lue ensuite en séance de l'Assemblée. » Quoi qu'il en soit, voici le texte donné par MM. Farini et Gabussi :

COBPS D’EXPÉDITION DE LA MÉDITEBBAfiÉE.

a Habitants des États-Romains!

s Dans les événements actuels dont l’Italie est agitée, la République française a résolu d’envoyer un corps d’armée sur votre territoire, non your défendre le Gouvernement présent, qu’elle n'a jamais reconnu, mais pour éloigner de votre patrie de grands malheurs.

« La France n’entend point s’arroger le droit de régler les intérêts qui appartiennent principalement aux populations romaines, et qui, 4 un point de vue plus large, s'étendent 4 l’Europe entière, 4 tout le monde catholique.

• Elle a cru seulement que dans sa position elle est appelée particulièrement à intervenir pouf faciliter l’établissement d’un régime également éloigné des abus à jamais détruits par la générosité de Pie IX, et de l’anarchie de ecs derniers temps.

« La bannière que j’ai arborée sur vos rivages est celle de la paix, de l’ordre, de la conciliation, de la vraie liberté; autour d’elle se rassembleront tous ceux qui voudront concourir 4 l’accomplissement de cette œuvre patriotique et sainte.»

parmi nous le vœu ardent d’un peuple, le vœu de vivre indépendant et libre sur la terre qui lui appartient. Ces jours de félicité s’évanouirent; la trahison et la fraude tirent tous leurs efforts pour ramener l’Italie à une abjection et à une humiliation nouvelles.

Pie IX, que nous avions adoré comme l'ange régénérateur de l’Italie, abandonna ensuite la cause de son peuple ; et, suivant les traces de ses prédécesseurs dans la domination temporelle, il devint la cause première de nos calamités. Patrie, honneur, biens, existence, grandeur, tout nous était ravi par notre souverain, qui, victime des funestes artifices de la caste sacerdotale, se faisait Tardent allié de nos persécuteurs.

Citoyens de France, généraux et soldats de la République 1 vous qui, vous immolant sur l’autel de la liberté, en avez depuis tant d’années sanctifié le principe, nous écraserez-vous, nous qui, couverts de sang et le sein ouvert encore de réccutes blessures, avons consacré nos affections à la liberté, à l’indépendance? Abandonnés par notre prince, qui avait conduit à la ruine la cause de noire nationalité, libres dans notre droit, nous élûmes, comme vous, par le suffrage universel du peuple, nos représentants à une Assemblée Constituante, et ces représentants, interprètes du vœu populaire, proclamèrent parmi nous le plus juste et le plus fécond des régimes politiques, le Gouvernement républicain. Généraux et soldats de la République, vous ne foulerez pas aux pieds une population en qui seule se concentre aujourd’hui le feu sacré de la liberté, partout ailleurs, sur celte terre infortunée, éteint par la force des armes croates et bourboniennes.

Soldats de la France I nous vous tendons fraternellement les bras, parce qu’un peuple libre ne peut apporter des chaînes à un peuple qui tente de naître à la liberté, parce qu’elles ne sauraient être meurtrières pour notre République, ces armes que vous portez pour la défense du droit et de la justice, pour la protection du faible et de l’opprimé. Nous avons été opprimés. Général ; et la Papauté, première

source des infortunes séculaires de l’Italie, ne sera assurément ( vivaddio ) pas restaurée par vous, si vous vous souvenez de l’antique gloire, de la foi, des traditions de vos pères, si vous songez que secourir les opprimés est un devoir bien plus qu’une vertu, qu’opprimer les faibles est une infamie plus qu’une trahison.

La municipalité de Civila-Vecchia (la première des villes romaines où flotte l'étendard de la France), exprimant légitimement le vœu de la population, vous fait profession de sa foi politique. C’est l’ordre qui règne parmi nous, et non pas l'anarchie; parmi nous, la loi est respectée. Notre peuple s'éveillait naguère aux aspirations de la liberté, et il saura les réaliser, si un cruel destin ne veut point que par la main de nos frères soit éteinte la flamme de liberté qui nous anime et nous fait dévoués à la République romaine, que nous soutiendrons avec joie, dans les jours de gloire, s’ils sc lèvent pour nous, comme dans les jours de malheur, si Dieu nous les envoie.

Général, c’est le sentiment de nos populations que notre voix vous exprime. Elles vous béniront, vous et votre armée, si vous êtes pour nous des frères secourables; elles ont la coutiance que jamais ne viendra le jour où l’Italie pourrait avoir ù exécrer et à signaler au mépris cette France, pour laquelle nos pères combattirent aux jours de sa fortune; nos pères, qui ne se séparèrent des vôtres qu’avec un serment de fraternité, alors que le malheur frappa votre patrie.

Recevez, général, l’affectueux embrassement que vous offre, par notre intermédiaire, cette population confiante dans la noblesse et l'honneur de la nation française.

Le général Oudinot fit saisir à l’imprimerie les exemplaires de ce document, ainsi que cent cinquante caisses de fusils destinés au gouvernement romain, qu’on trouva dans les magasins du port ; et, pour toute réponse à la proclamation de l’Assemblée romaine, il

décréta l’étal de siège à Civila-Vecchia. Le président Manucci, ayant protesté, fut emprisonné dans le fort.

Tel devait être le résultat fatal de tant d’équivoques et de tant de mensonges. La Commission de l’Assemblée française, qui en toute chose eut plus d’iuteutions que de volontés, avait rêvé un arbitrage favorable aux institutions démocratiques. Le ministre français, interprétant largement la décision de l’Assemblée, avait autorisé le générai Oudinot à changer le personnel des autorités romaines ; le général, de son propre mouvement ou sous quelque supérieure et secrète inspiration, forçait à sou tour la lettre de sou mandat, et l'arbitrage devenait la guerre.

Page 1