‹ L'étatromain depuis 1815 jusqu'a nos jours avec des notes et documents historiques Jules AmiguesChapitre 28 sur 57 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

Depuis le débarquement des Français à Civita-Vecchia jusqu'à la chute de la République romaine.

L’équivoque qui avait dominé dans les débats de l’Assemblée française se trouvait transportée sur le sol romain ; et tandis que le général Ondinot attendait à Civita-Vecchia ce vœu qui devait l'appeler à Rome, l’Assemblée romaine, au milieu des applaudissements populaires, rendait le décret suivant :

L’Assemblée, ayant entendu les communications du Triumvirat, lui confie le soin de sauver la République et de repousser la force par la force.

Les gardes nationales furent appelées sous les armes ; une commission des barricades fut instituée ; et sous sa direction, la population tout entière commença à construire des parapets, à creuser des tranchées, à ouvrir des meurtrières dans les vieux murs romains. Des ambulances furent organisées, et pour ce service pieux s’offrirent d’elles-mômes des femmes parmi lesquelles plusieurs portaient des noms illustres : la princesse Trivulce Belgiojoso, Henriette Pisacane, Julie Paolucci. Les couvents furent convertis en asiles populaires. Le Gouvernement établit un maximum pour les denrées

alimentaires, créa de la menue monnaie de papier, et reproduisant, entre autres souvenirs de la première république française, cette désastreuse mesure qui a doté la France du clergé constitutionnel, il hypothéqua, assez illusoirement il est vrai, sur les biens ecclésiastiques réunis au domaine, les émoluments des ministres du culte. En même temps ( Moniteur Romain du 29 et du 30 avril), il ordonna que ces biens ecclésiastiques seraient répartis entre les familles pauvres, à raison de vingt mille mètres carrés pour chacune (étendue proportionnée au travail d’une paire de bœufs), à titre de bail perpétuel, grevé envers le domaine d’une redevance modérée et en tout temps racbetable.

Tandis que le Triumvirat, secondé par l’enthousiasme public (1), cherchait dans les voies révolutionnaires le salut des libertés romaines, il convient de voir comment l’on envisageait à Paris et à Gaële ces mêmes libertés.

J’ai cité plus haut (page 343) la note que M. Drouyn de Lhuys adressait, en date du 17 avril, h MM. d’Harcourt et de Rayneval : Ce que nous voulons, disait

le ministre, c’est que le Pape, en rentrant dans Rome,

(1) Pour bien comprendre la situation de Rome, et s'expliquer comment le triumvirat et la cour de Gaëie pouvaient, avec une bonne foi inégale d'ailleurs, invoquer également les sympathies de la population, il est bon d’observer que cette population romaine sc compose de deux éléments parfaitement distincts : l'un, faible par le nombre, puissant par la solidarité, qui forme la clientèle du patriciat clérical et qui vit avec lui d’intrigues, de faveurs, de déprédations ; l'autre, qui se compose de toute la masse popnlaire, laborieuse et pauvre, ignorante et flèro, dépourvue de sens et de tradition politiques, mais portant au fond de son cœur, comme un instinct puissaot, • comme un ferment accumulé des siècles, la haine du pouvoir ecclésiastique.

A l’heure où nous sommes arrivés, le premier de ces éléments se cachait, conspirant ou tremblant la peur. Le second faisait les barricades.

sc trouve dans une condition acceptable pour lui comme pour son peuple, qui rassure l’Europe et l’Italie contre de nouvelles commotions, et ne mette en péril ni l’équilibre ni l’indépendance des États italiens. »

Ce document, qui supposait de la manière la plus formelle la restauratiou pontificale, est assurément assez difficile à accorder avec cette proclamation du général Oudinot, rédigée d’avance par le ministère français, et qui affirmait aux habitants des États-Romains que l’armée française ne venait point leur imposer tin , Gouvernement opposé à leurs vœux. Certes, il ne faut rien de plus que la comparaison de ces deux documents pour mettre eu évidence la mauvaise foi ou tout au moins les étranges oscillations du ministère français. Mais, si modestement que ce fût, la lettre de M. Drouyn de Lhuys parlait d’institutions libérales ; elle sollicitait un Manifeste libéral. La Cour romaine parlait un autre langage.. En place du Manifeste recommandé par le gouvernement français, elle publia l’Allocution du 20 avril : monument historique aussi curieux par la forme que par le fond, où s’allient à la beuoite humilité du dévol les haines farouches du sectaire, aux lamentations du Pontife les rancunes du prince dépossédé, où éclate enfin d’une manière saisissante le schisme irréconciliable entre la tradition romaine et les aspirations de liberté. Après cette lecture instructive, tout esprit éclairé et impartial pouvait dès lors prévoir qu’une restauration cléricale ne serait pas moins inutile qu’odieuse. Voici le texte de cette Allocution :

Vénérables frères,

Personne assurément n’ignore au milieu de quelles tempêtes et de quelles effroyables perturbations sont jetés, à la profonde douleur de Notre âme, Nos États pontificaux et l’Italie presque tout entière. Et plaise au Ciel que les hommes, instruits un jour par ces lamentables bouleversements, comprennent que rien ne peut leur être plus pernicieux que d’abandonner les sentiers de la vérité, de la justice, de l’honneur et de la Religion, d’écouter les détestables conseils des impies, et de se laisser tromper et enlacer par leurs embûches, leurs fraudes et leurs erreurs ! Tout l’univers sait et atteste combien grande a été la sollicitude de Notre cœur tendre et paternel pour procurer aux peuples de Notre domaine pontifical le bien solide et véritable, la paix et la prospérité , et quel a été ensuite le prix de tant d’indulgence et de tendresse de Notre part. En coudamnanl par ces paroles les perfides artisans de tant de malheurs, loin île Nous la pensée de vouloir en attribuer aucunement la'faute à la plus grande partie de la population. Toutefois, Nous sommes forcé de déplorer que plusieurs parmi le peuple aient été abusés au point d’avoir fermé l’oreille à Nos avis et à Nos exhortations, et d’avoir écouté les fallacieuses doctrines de ces maîtres qui, s’écartant du droit chemin et marchant dans les voies ténébreuses, tendaient uniquement .à séduire par de fausses et magnifiques promesses les esprits et les cœurs inexpérimentés, et à les jeter dans l’erreur et le mensonge. Chacun sait bien par quels concerts de louanges a été célébrée partout cette mémorable et si large amnistie accordée par Nous pour la paix, la sécurité et le bonheur des familles; et personne n’ignore que plusieurs de ceux à qui s’appliquait ce pardon, non-seulemenl n’ont en rien changé d’esprit, ainsi que Nous l’espérions, mais, au contraire, multipliant de jour en jour leurs trames et leurs complots, ont tout tenté, tout osé pour ébranler et pour renverser de fond en comble, comme

ils le méditaient depuis longtemps, la souveraineté temporelle du Pontife romain, et pour faire en même temps à Notre très-sainte Religion la guerre la plus acharnée. Afin d’atteindre plus facilement ce but, ils se sont empressés tout d’abord de convoquer les multitudes, de les enflammer et de les agiter par de grandes et fréquentes manifestations qu’ils s’étudiaient à réitérer et à augmenter sans cesse, en prenant pour prétexte les Actes mêmes que Nous octroyions. Aussi, les concessions que dès l'origine de Notre Pontificat Nous avions librement et volontairement accordées, non-seulement ne purent produire les fruits que Nous avions désirés, mais même ne purent jeter aucune racine, ces habiles artisans de fraude n’en usant que pour exciter de nouvelles agitations. C’est pourquoi, Vénérables Frères, Nous nous sommes proposé, dans cette assemblée, de retracer brièvement les faits et de les remettre en votre mémoire, afin que tous les hommes de bonne volonté puissent voir avec évidence ce que prétendent les ennemis de Dieu et du genre humain, ce qu’ils désirent, ce qui a été toujours le but fixe et permanent de leur ambition.

Notre singulière affection envers Nos sujets Nous faisait regretter vivement ces fréquentes agitations populaires, si contraires à l'ordre, à la tranquillité publique, à la paix él au repos des familles; et Nous ne pouvions supporter ces fréquentes souscriptions pécuniaires qui étaient demandées, sous des prétextes différents, au grand détriment de tous les citoyens. C’est pourquoi, au mois d’avril 18A7, Nous avons, par un édit de Notre Cardinal secrétaire d’État, averti tous Nos sujets de s’abstenir de ces réunions populaires et de ces souscriptions, les engageant à tourner eulin leur attention et leurs efforts vers leurs propres affaires, à placer toute leur confiance en Nous, à se persuader que Nos soins et Notre sollicitude paternelle étaient uniquement consacrés au bien public, comme Nous l’avions déjà montré par de nombreux et irrécusables témoignages. Mais ces salutaires avis, qui tendaient à calmer les mouvements po-

pulaires, à faire rentrer les peuples dans l’ordre et la tranquillité» contrariaient les désirs et les desseins de quelques hommes pervers. Aussi, à peine les infatigables auteurs de ces agitations, qui déjà s’étaient opposés à un autre édit publié d’après Nos ordres par le même Cardinal pour la bonne et utile éducation du peuple , connurent-ils Nos avertissements, qu’ils ne cessèrent de faire entendre de violentes clameurs, d’exciter avec plus d’ardeur les multitudes imprévoyantes et de les entraîner par de trompeuses insinuations à ne pas rentrer dans le calme, objet de Nos vœux; Nos conseils, disaient-ils, cachaient l’insidieux dessein d’endormir les peuples, afin de les faire tomber plus facilement dans la suite sous le joug d’une dure servitude. Dès lors, un grand nombre d’écrits pleins d’outrages, d’iusultes amères et de menaces Nous furent adressés; Nous les avons ensevelis dans un éternel silence et livrés aux llaiumes. Or, les perturbateurs, pour faire croire aux faux dangers qu’ils montraient suspendus sur le peuple , ne craignirent pas d’accréditer le bruit forgé par eux d’une prétendue conjuration; ils jetèrent la crainte dans le peuple, et, par le plus odieux mensonge, ils proclamèrent que cette conjuration avait pour objet d’ensanglanter la ville de llome par la guerre civile, le meurtre et le carnage, d'anéantir les instilulious nouvelles, et de faire revivre la forme ancienne du gouvernement. Mais, sous le faux prétexte de cette conjuration, ces factieux poursuivaient le but criminel de provoquer cl d’exciter le mépris, l’envie, la fureur contre des personnages illustres par leur vertu, par leur religion, et revêtus de dignités ecclésiastiques. Vous savez qu'au milieu de celte effervescence, l’institution de la garde civique fut proposée et réalisée avec tant de précipitation, qu’il ne fut pas possible de lui douner uuc forme et une discipline régulières.

Lorsque ensuite Nous pensâmes qu’il serait utile, pour accroître la prospérité de l’administration publique, d'établir une Consulte d’État, ces implacables adversaires saisirent aussitôt cette occasiou de frapper de nouveaux

coups contre le gouvernement, de dénaturer et d’anéantir cette institution, qui pouvait être d’une grande utilité pour les intérêts publics. Et comine déjà ils avaient impunément répandu cette opinion que l’institution de la Consulte changeait le caractère et la nature du gouvernement pontifical, et que Notre autorité était soumise aux décisions des Consulteurs, le jour même de l’inauguration de cette Consulte, Nous ne manquâmes point d'avertir sérieusement, par de sévères paroles, certains hommes turbulents qui accompagnaient les Consulteurs, et de leur déclarer clairement et ouvertement le but véritable de cette institution. Mais les perturbateurs ne cessaient aucunement de solliciter par des appels toujours plus ardents la portion abusée de la multitude ; et pour augmenter plus aisément le nombre de leurs adeptes, ils publiaient, tant dans Nos États pontificaux qu’auprès des nations étrangères, avec l’impudence qui leur est propre, que Nous donnions un plein assentiment à leurs desseins et à leurs opinions. Vous vous souvenez, Vénérables Frères, par quelles paroles, dans Notre Allocution consistoriale prononcée le 4 octobre 1847 en votre présence, Nous avons eu soin d’avertir sérieusement tous les peuples, et de les exhorter à se garder avec la plus grande vigilance de la perfidie de ces pervers. Cependant ces misérables fauteurs de troubles, pour alimenter et exciter incessamment les craintes et l’agitation, épouvantaient, au mois de janvier de l’année dernière, les esprits sans défiance par de vains bruits de guerre extérieure, et ils répandaient dans le public que cette guerre serait appuyée et soutenue par des conspirations intérieures et par la malveillante inertie des gouvernants. Afin de tranquilliser les esprits et de repousser les embûches des traîtres, Nous nous hâtâmes, le 10 février de celte même année, par des paroles qui sont connues de tout le monde, de déclarer ces rumeurs entièrement fausses et absurdes. Et dans ce même temps Nous annoncions d’avance à Nos bienaimés sujets ce qui arrivera maintenant avec l’aide de Dieu, à savoir que d’innombrables enfants accourraient

pour défendre la demeure du Père commun de tous les fidèles, c’est-à-dire l’État de l’Église, si les liens étroits de la reconnaissance qui devaient unir intimement entre eux les princes et les peuples de l’Italie venaient à se rompre, et si les peuples, oubliant tout respect pour la sagesse des princes et la sainteté de leurs droits, cessaient de les maintenir et de les défendre de toutes leurs forces.

Mais si les paroles que Nous venons de rappeler apportèrent pour un court espace de temps la tranquillité à tous ceux qui délestaient les continuelles perturbations, elles ne purent rien auprès de ces ennemis irréconciliables de l’Église et de la société humaine, qui déjà avaient excité de nouveaux tumultes. Redoublant en effet les calomnies qui avaient été propagées par eux et par leurs semblables contre des Religieux dévoués au divin ministère et ayant bien mérité de l’Église, ils allumèrent et attisèrent contre eux Ips fureurs populaires. Et vous n’ignorez pas, Vénérables Frères, que Nos paroles adressées au peuple le 10 mars ont été impuissantes, malgré tous Nos efforts, pour arracher à l’exil et à la dispersion cette religieuse famille.

Sur ces entrefaites, les révolutions politiques que tout le monde connaît étant arrivées en Italie et en Europe, Nous élevâmes de nouveau Notre voix apostolique le 30 mars de cette année, et Nous primes soin d’exhorter plus vivement que jamais tous les peuples à respecter la liberté de l’Église catholique, à maintenir l’ordre dans la société civile, à défendre les droits de chacun, à suivre les préceptes de Notre très-sainte Religion, et surtout à exercer envers tous la charité chrétienne, bien assurés que s’ils négligeaient d’agir ainsi. Dieu ne manquerait pas de montrer qu’il est le maître des peuples.

Chacun de vous sait ensuite comment la forme du gouvernement constitutionnel fut importée en Italie, et comment fut mis au jour le Statut accordé par Nous à Nos sujets le 14 mars de l’an dernier. Mais comme les adversaires implacables du repos et de l’ordre public n’avaient rien tant

à cœur que de tenter les derniers efforts contre le gouvernement pontifical, d’agiter sans relâche le peuple par des mouvements et par des soupçons continuels, ils ne cessaient soit par des écrits, soit par leurs discours dans les cercles et comités, et par toute autre sorte d’entreprises, de calomnier le gouvernement et de le flétrir du reproche d’inertie, de dol et de fraude, quoique ce même gouvernement s’appliquât de tous ses soins et de tout son pouvoir à mettre en activité le plus promptement possible ce Statut si désiré. Et ici Nous voulons faire savoir à tout l’univers qu’en ce même temps ces hommes, persévérant dans leur dessein de bouleverser l’État Pontiücal et toute l’Italie, Nous ont proposé la proclamation non plus seulement de la Constitution, mais de la République, comme l’unique refuge et l’unique ressource de salut pour Nous et pour l’État de l’Église. Elle Nous est encore présente, cette heure de la nuit; Nous les avons encore devant les yeux, ces hommes qui, misérablement trompés par les artisans de mensonge, osaient soutenir leur cause et Nous presser de proclamer la République. Cela seul, indépendamment d’autres preuves, aussi nombreuses que graves, démontre évidemment que les demandes d’institutions nouvelles et le progrès si hautement proclamé par les hommes de cette espèce, tendent uniquement à exciter des troubles perpétuels, â détruire totalement et partout les principes de la vertu, de l’honneur et de la Religion; à établir, à propager et à assurer au loin, pour le malheur et la ruine de toute société humaine, la domiualion de cet horrible et lamentable système, radicalement contraire à la raison et au droit naturel, et qu’on appelle socialisme ou bien encore communisme.

Mais bien que cette noire conspiration, ou plutôt cette série non interrompue de conspirations, fût claire et manifeste, cependant, par la permission de Dieu, elle demeura inconnue à beaucoup de ceux qui devaient, à tant de titres, avoir à cœur la tranquillité commune. Et, bien que les infatigables fauteurs d’anarchie donnassent toute matière aux plus graves soupçons, il ne manqua pas de certains

domines de bonne volonté qui leur tendirent une main amie, espérant sans doute qu’ils pourraient les ramener dans le chemin de ta modération et de la justice.

Cependant, un cri de guerre éclata tout à coup dans l’Italie entière : une partie de Nos sujets s’en émut et cou* rut aux armes, et voulut, contre Notre volonté, passer les frontières de l’État Pontifical. Vous savez. Vénérables Frères, comment, remplissant Nos devoirs de Souverain-Pontife et de Prince, Nous avons résisté aux injustes désirs de ceux qui prétendaient Nous entraîner à faire cette guerre, et qui demandaient que Nous envoyassions au combat, c’est-à-dire à une mort certaine, une jeunesse inexpérimentée, recrutée tout d’un coup, sans aucune habitude de l’art militaire, sans discipline, et privée de chefs capables et de subsides de guerre. Et l’on voulait cela de Nous qui, élevé, malgré Notre indignité et par un impénétrable dessein de la Providence, au faîte de la dignité apostolique, de Nous qui, tenant la place de Notre Seigneur Jésus-Christ sur cette terre, avons reçu du Dieu de paix et de charité mission d’embrasser dans un égal et paternel amour tous les peuples, toutes les nations, toutes les races, de pourvoir de toutes Nos forces au salut de tous, et de ne jamais pousser les hommes au carnage et à la mort ! Que 6i chaque prince ne peut jamais entreprendre la guerre sans de légitimes motifs, qui donc sera assez privé de jugement et de raison pour ne pas voir clairement que l’univers catholique exige à bon droit du Pontife romain un fondement bien plus juste et des causes bien plus graves, pour qu’il puisse se résoudre à déclarer et faire la guerre? C’est pourquoi, dahs Notre Allocution prononcée en votre présence le 20 avril de l'an passé, Nous avons déclaré publiquement que Nous étions complètement étranger à cette guerre ; et «laits ce même temps Nous avons répudié et rejeté le rôle qui Nous était insidieusement offert, tant de vive voix que par écrit, et qui était aussi injurieux à Notre personne que pernicieux à l’Italie, à savoir : de présider au gouvernement d’une certaine République italienne. C’est ainsi que, sou-

tenu par la singulière miséricorde de Dieu, Nous avons rempli la tâche si grave que ce Dieu lui-même Nous a imposée, de parler, d’avertir et d’exhorter ; et Nous avons la confiance qu’on ne pourra pas Nous adresser comme un reproche la parole d’Isaïe : * Malheur à moi, parce que j’ai gardé le silence ! » Plût à Dieu qu’à Nos discours, à Nos avertissements, à Nos exhortations paternelles, tous Nos fils eussent prêté l’oreille I

Vous vous souvenez, Vénérables Frères, quelles clameurs, quel tumulte furent excités par les hommes de cette turbulente faction après Notre Allocution, et comment on Nous imposa un ministère laïque en opposition, non-seulement avec Nos vues et Nos principes, mais encore avec les droits du Siège Apostolique. Nous avions prévu dès lors l’issue malheureuse de la guerre d'Italie, de cette guerre qui (osait dire un de Nos nouveaux ministres) se continuerait malgré Nous, malgré Notre résistance, et sans la Bénédiction pontificale. Ce même ministre, faisant la plus grave injure au Siège Apostolique, ne craignit point de proposer la séparation de la puissance temporelle d’avec la puissance spirituelle du Pontife romain. Peu de temps après, parlant du Souverain-Pontife, ce même ministre alla jusqu’à soutenir des choses qui le mettaient pour ainsi dire en dehors du droit des gens. Le Seigneur juste et miséricordieux voulut Nous humilier sous sa inain puissante, lorsqu’il permit que pendant plusieurs mois la vérité, d’une part, et le mensonge de l’autre, se livrassent un violent combat, terminé par l’élection d’un ministère nouveau, qui lui même fit bientôt place à un autre, dans lequel se trouvaient réunis le talent, le zèle du bien public et privé, et la ferme volonté de maintenir les lois. Mais la licence effrénée et l’audace des passions perverses élevaient de jour en jour une tête plus menaçante; les ennemis de Dieu et des hommes, altérés de la soif insatiable de dominer, de dévaster, de détruire, n’avaient pas d’autre pensée que d’anéantir toutes lois divines et humaines : ainsi seulement pouvaient se satisfaire leurs passions. Les machinations, dès longtemps ourdies dans l’oin-

brc, éclatèrent alors publiquement ; les rues furent ensanglantées, des sacrilèges à jamais déplorables furent commis, et Nous eûmes à subir, dans Notre résidence même du Quirinal, des violences jusqu’alors inouïes.

C’est pourquoi, opprimé par tant d’angoisses, ne pouvant plus remplir librement ni les devoirs du Prince, ni même ceux du Pontife, Nous avons dû, non sans une amère tristesse, Nous éloigner de Notre Siège. Nous ne voulons point ici rappeler ces faits déplorables, déjà rapportés dans Nos solennelles protestations, afin de ne point irriter par ces cruels souvenirs Notre douleur et la Vôtre. Quand les séditieux connurent Nos protestations, leur audace devint plus furieuse; ils n’épargnèreut ni les menaces, ni le mensonge, ni la fraude, pour accroître encore les terreurs des gens de bien, déjà trop abattus. Après avoir établi cette nouvelle forme de gouvernement qu’ils appelèrent Junte cTÉtat, après avoir supprimé les deux conseils que Nous avions institués, ils mirent tout en œuvre pour réunir un nouveau conseil qu’ils ont voulu appeler Constituante romaine. L’esprit se révolte à la pensée de toutes les fraudes dont ils usèrent pour mener à fin leur projet Ici, Nous voulons adresser des éloges mérités à la plus grande partie des magistrats de l’État Pontifical qui, fidèles à leur honneur et à leur devoir, aimèrent mieux abdiquer leurs fonctions que de prêter la main à une œuvre qui dépouillait de sa légitime puissance temporelle leur Prince et leur Père si tendre. Mais eufin, cette assemblée fut réunie, et il se trouva un avocat romain qui, dès le début de son premier discours dans cette assemblée, déclara ouvertement ce que pensaient, ce que voulaient, ce qu’ambitionnaient lui-même et ses odieux complices, les fauteurs de cette horrible agitation. « La loi du progrès moral est impérieuse et inexorable, » disait-il, et en même temps il déclarait que son intention et celle de ses adhérents était de renverser complètement la puissance temporelle du Siège Apostolique, quoi que les Pontifes eussent pu faire jamais dans le sens de leurs désirs. Nous avons voulu faire mention

üe cette déclaration dans votre assemblée, pour que tous comprennent que Nous n’avons point attribué celte volonté perverse aux auteurs du désordre par un simple soupçon ou une conjecture incertaine, mais qu'ils l’ont eux-mêmes manifestée et proclamée hautement à tout l’univers, alors qu’ils eussent dû, au moins par pudeur, s’abstenir de faire ouvertement une telle déclaration. Ce n’étaient donc ni des institutions plus libérales, ni une meilleure administration, ni de plus sages règlements que voulaient ces hommes; ce qu’ils voulaient, c'était envahir, ébranler,détruirela puissance temporeliedu Saint-Siège. Autant que cela dépendit d’eux, ils exécutèrent leur dessein par un édit du 9 février de cette année, proclamé par ce qu’ils appellent la Constituante romaine, et dans lequel ils déclarèrent les Pontifes romains déchus en fait et en droit de leur puissance temporelle, sans que l’on puisse dire si cette audacieuse entreprise lésa davantage ou les droits de l’Église romaine et la liberté qu’ils assurent à l’exercice du ministère apostolique, ou les intérêts de Nos sujets des domaines pontificaux. Vénérables Frères, ces faits déplorables ont rempli Notre âme d’une grande amertume, et ce qui Nous afflige par dessus tout, c’estde penser que la ville de Rome, centre de l’unité et de la vérité catholiques, maîtresse en sainteté et en vertu, puisse, grâce à l'affluence des impies qui y accourent chaque jour, paraître, devant les peuples et les nations, coupable de tant de maux. Cependant, au milieu de Notre immense douleur, il Nous est doux de pouvoir affirmer que l’immense majorité du peuple de Rome et des autres sujets pontificaux est restée fidèlement attachée ù Nous et au Saint-Siège Apostolique, et qu’elle a dans une profonde herreur ces noirs complots, quoiqu’elle soit restée spectatrice de leurs funestes conséquences.

Nous avons trouvé encore une grande consolation dans le zèle de l’Épiscopat et du clergé de Nos domaines pontificaux : en face des périls et des difficultés de tout genre, ils n’ont pas cessé de remplir les devoirs de leur ministère et de détourner les peuples par leurs discours et leurs exem-

pies des tentations de la révolte et des détestables insinuations des factieux.

Pour Nous, au milieu d’un si grand conflit et d’un si affreux désastre, Nous n’avons rien négligé pour veiller au maintien de l’ordre et de la tranquillité publique. Longtemps avant qu’arrivassent les tristes événements de novembre, Nous employâmes tous nos efforts à faire entrer dans la ville les troupes suisses engagées au service du Saint-Siège et cantonnées dans Nos provinces : ordre qui, malgré Notre volonté, ne put être exécuté, par la résistance de ceux qui étaient miuislres au mois de mai. Ce n’est pas tout : avant cette époque, et plus tard encore. Nous eûmes soin, soit pour maintenir l’ordre, spécialement dans Rome, soit pour réprimer l'audace des factieux, de réunir d'autres forces militaires, qui, Dieu l’ayant ainsi permis, Nous ont fait défaut, à cause des vicissitudes des temps et des choses. Enfin, après les très-déplorables événements de novembre. Nous n’avons pas négligé, par Nos lettres en date du 5 janvier, de rappeler à toutes Nos troupes indigènes leurs devoirs de religion et d’honneur militaire, les exhortant à garder la foi jurée à leur Prince, recommandant à leur zèle de maintenir partout la tranquillité publique, l’obéissance et le dévouement envers le gouvernement légitime. De plus. Nous ordonnâmes à Nos régiments suisses de se rendre à Rome ; Nous ne fûmes point obéi, et leur chef, dans cette circonstance, manqua à son devoir et à l'honneur.

Cependant, les chefs de la faction, poussant leur entreprise avec plus de vigueur et d’audace, ne cessaient de vomir contre Notre Personne et les personnages qui Nous entouraient d'odieuses calomnies et des injures de toute sorte. Et abusant, par un suprême forfait, des paroles et des sentences du très-saint Évangile, ils entraînaient, loups ravisseurs déguisés en agneaux, la multitude inexpérimentée dans leurs desseins et leurs machinations, et versaient dans des esprits trop confiants le poison de leurs fausses doctrines. Quant aux sujets demeurés fidèles à Nous et à Notre domaine temporel, ils Nous demandaient à juste

titre de les délivrer de lenrs angoisses, des périls, des calamités et des dommages auxquels ils étaient exposés. El, puisqu’il s’en trouve parmi eux qui Nous regardent comme la cause (innocente, il est vrai) d’un si grand bouleversement, Nous les prions de considérer qu’à peine élevé sur le Siège Apostolique, Notre paternelle sollicitude et toutes Nos pensées n’ont eu d’autre objet, comme Nous l’avons déclaré plus haut, que d’améliorer par tous les moyens la condition des peuples soumis à Notre autorité pontificale ; mais que les menées d’hommes ennemis et séditieux ont rendu inutiles tous Nos efforts, et que, par la permission du Ciel, ces factieux sont parvenus à mener à leur fin les desseins que dès longtemps ils n’avaient pas cessé de tramer et de tenter avec toutes les ressources de fa malice. C’est pourquoi Nous répétons ici ce que Nous avons dit ailleurs, à savoir, que, dans celte violente et funeste tempête qui ébranle l'univers presque entier, il faut reconnaître la inain de Dieu et écouter la voix de Celui qui a coutume de punir par de tels châtiments les iniquités et les crimes des hommes, afin de hâter leur retour dans les sentiers de la justice. Qu’ils l'écoutent donc, cette toîx, ceux qui se sont écartés de la vérité, et qu’abandonnant leurs voies impies, ils reviennent au Seigneur ; qu’ils l’écoutent aussi ceux qui, au milieu de ces fuuestes événements, sont plus inquiets de leurs propres intérêts que du bien de l’Église et du bonheur de la chrétienté, cl qu’ils se souviennent « qu’il ne sert de rien à l’homme de gagner tout l’univers, s’il vient à perdre son âme. » Qu’ils l’écoutent encore, les pieux enfants de l’Église; qu’attendant avec patience leur salut de Dieu, et purifiant chaque jour avec plus de soin leurs consciences de toute souillure du péché, ils s’efforcent d’implorer les miséricordes du Seigneur, de lui plaire de plus en plus, et de le servir avec persévérance.

Cependant, malgré l’ardeur de Nos désire, Nous ne pouvons Nous dispenser d’adresser, en particulier, Nos plaintes et Nos reproches à ceux qui applaudissent à ce décret par

lequel le Pontife de Rome est dépouillé de toute dignité et de toute puissance temporelle, et affirment que ce même décret est le moyen le plus efficace d’assurer la paix et la liberté de l'Église. Mais Nous déclarons ici hautement que ni le désir du commandement, ni le regret de la perte de Notre pouvoir temporel ne Nous dictent ces paroles, Notre nature et Notre inclination étant entièrement éloignées de tout esprit de domination. Néanmoins, les devoirs de Notre charge exigent que , pour protéger l’autorité temporelle du Siège Apostolique, Nous défendions de tous Nos efforts les droits et les possessions de la Sainte Église Romaine, et la liberté de Notre Siège, qui est inséparable de la liberté et des intérêts de toute l’Église. Et les hommes qui, applaudissant à ce décret, affirment tant d’erreurs et d'absurdités, ignoreul ou feignent d’ignorer que ce fut par un dessein singulier de la Providence divine que, dans le partage de l’Empire romain en plusieurs royaumes et en diverses puissances, le Pontife de Rome, auquel Noire-Seigneur Jésus-Christ a confié le gouvernement et la conduite de toute l’Église, eut un pouvoir civil, afin sans doute que, pour gouverner l’Église et protéger son unité, il pût jouir de celte plénitude de liberté nécessaire à l’accomplissement de son ministère apostolique. Tous savent, en effet, que les peuples fidèles, les nations, les royaumes n’auraient jamais une pleine confiance, une entière obéissance envers le Pontife romain, s'ils le voyaient soumis à la domination d'un prince ou gouvernement étranger, et privé de sa liberté. En effet, les peuples fidèles et les royaumes ne cesseraient de craindre que le Pontife ne conformât ses actes à la volonté du prince ou de l’État dans le domaine duquel il sc trouverait, et ne manqueraient pas, pour cette cause, de résister souvent à ces actes. Que les ennemis mêmes du pouvoir temporel du Siège Apostolique, qui régnent eu maîtres à Rome, disent avec quelle confiance et quel respect ils recevraient les exhortations, les avis, les ordres et les décrets du Souverain-Pontife, s’ils le voyaient soumis aux voloutés d’un prince ou d'un gouvernement,

surtout s'il était sous la dépendance d'une puissance qui fût depuis longtemps en guerre avec le pouvoir pontifical.

Cependant, il n'est personne qui ne voie les crnelles et nombreuses blessures dont l’Épouse immaculée du Christ est atteinte dans le domaine pontifical lui-méme, ses chaînes et la honteuse servitude qui l’oppriment de plus en plus, et les maux qui accablent son Chef visible. Qui ne sait que toute communication avec la ville de Rome, avec son clergé bien-aimé, avec tout l'Épiscopat de Nos États, avec tous les fidèles, a été tellement entravée, que Nous n'avons pu ni envoyer ni recevoir librement les lettres qui traitaient d'affaires ecclésiastiques ou spirituelles? Qui ne sait que maintenant, ô douleur! la ville de Rome, siège principal de l’Église catholique, est devenue une forêt pleine de monstres frémissants? Qui ne sait que les hérétiques, les apostats de toutes les nations, les maîtres de ce qu’on appelle le socialisme ou le communisme, animés contre la vérité catholique d’une haine profonde, s'efforcent par leurs discours, par leurs écrits, par tous les moyens qui sont en leur pouvoir, d’enseigner, de propager leurs fatales erreurs, et de corrompre tes esprits et les cœurs, afin que dans Rome même, si cela était possible, la sainteté de la Religion catholique et la règle irréformable de la Foi soient perverties? Qui ne sait, qui n’a entendu dire que dans Nos États pontificaux , les biens et les revenus de l’Église ont été envahis par une audace téméraire et sacrilège ; que les temples les plus augustes ont été dépouillés de leurs ornements; que les monastères ont été affectés à des usages profanes ; que les vierges consacrées à Dieu ont été tourmentées ; que les ecclésiastiques les plus vertueux, les plus distingués, ont été cruellement persécutés ; que les religieux ont été poursuivis, jetés dans les fers ou mis à mort; que d’illustres évêques, quelques-uns même revêtus du Cardinalat, ont été violemment enlevés à leurs troupeaux et plongés dans les cachots?

Ces attentats contre l’Église, contre ses lois et sa liberté, sont commis, soit dans Nos États, soit au dehors, partout

où dominent ces hommes ou leurs pareils, au moment même où ils proclament partout la liberté et où ils feignent de désirer que la puissance du Souverain-Pontife s’exerce en toute liberté et absolument dégagée de toute entrave.

Personne non plus n’ignore l’affreuse et lamentable condition à laquelle, par le fait des hommes qui commettent tant de crimes contre l’Église, se sont trouvés réduits Nos bien-aimés sujets. Le trésor public dissipé, épuisé, le commerce interrompu et presque anéanti, des impôts énormes levés sur les plus riches et bientôt sur tous les citoyens, les propriétés particulières pillées par ceux qui s’appellent les chefs du peuple et par les conducteurs de bandes effrénées, la liberté de tous les gens de bien troublée, leur sécurité mise en question, leur vie exposée au poignard des sicaires : voilà les maux intolérables qui sont venus jeter l’épouvante et l’effroi au milieu de Nos sujets. Telles sont les prémices sans doute de cette prospérité que les ennemis du Souverain-Pontificat annoncent et promettent aux peuples de Notre État pontifical.

Dans la grande et amère douleur qui Nous accablait à la vue des calamités de l’Église et de Nos États, et convaincu que Notre devoir Nous impose la charge d’employer tous les moyens pour prévenir ou repousser tant de malheurs, déjà, dès le h décembre de l’année dernière, Nous avons demandé et sollicité le secours de tous les princes et de toutes les nations. Nous ne pouvons donc, Vénérables Frères, Nous empêcher de vous faire part de la consolation singulière que Nous avons éprouvée, lorsque les princes et les peuples, même ceux qui ne Nous sont point unis pai le lien de l’Unité catholique, se sont empressés de Nous donner les témoignages les plus éclatants de leur bonne volonté pour Nous. Ce fait, tout en apportant un merveilleux adoucissement à l’amère douleur de Notre dme, Nous a montré de plus en plus comment Dieu veille toujours au salut de sa sainte Église. Nous nous sentons donc relevé par cette espérance, qu’à l’aspect de ces maux terribles, qui dans ces jours si difficiles éprouvent les États et les peuples, tous

comprendront que ces calamités sont venues originairement du mépris de Notre sainte Religion, et ne pourront trouver leur remède et leur consolation que dans la divine doctrine de Jésus-Christ, dans sa sainte Église qui, mère féconde, nourricière de toutes les vertus et ennemie de tous les vices, forme les hommes à la justice et ù la vérité, et, en les unissant par les liens d’une charité mutuelle, procure et aide admirablement le bien et l’ordre de la société temporelle.

Après avoir imploré le secours de tous les princes. Nous avons demandé l’assistance de l’Autriche, qui confine à Nos États du célé du Nord. Nous l’avons fait d'autant plus volontiers, que non-seulement elle a toujours mis un grand zèle à défendre le domaine temporel du Saint-Siège, mais encore qu elle Nous a laissé l’espérance de la voir, suivant Nos très-ardents désirs et Nos très-justes demandes, repousser de son sein des principes bien connus et toujours désapprouvés par le Saint-Siège, et rendre à l'Église sa liberté pour le bien et l’utilité des fidèles. Cette grande consolation de Notre âme sera. Nous n’en doutons pas, une vive satisfaction pour vous.

Nous avons demandé le même secours à la France, nation pour laquelle Nous avons un sentiment spécial de bienveillance et de tendresse paternelle, parce que le clergé et le peuple fidèle s’y sont étudiés à adoucir et à consoler Nos calamités et Nos angoisses par tous les témoignages de respect et de filial dévouement.

Nous avons invoqué également les secours de l’Espagne qui, très-touchée de Nos malheurs, excita la première, par sa sollicitude, les autres nations catholiques à former un pacte filial pour s’efforcer de ramener sur son siège le Père commun des fidèles et le premier Pasteur de l’Église.

Nous avons enfin demandé ce secours au royaume des Deux-Siciles, dans lequel Nous avons reçu l’hospitalité, auprès d’un monarque dont les efforts pour le vrai et solide bonheur de ses peuples, dont la religion et la piété brillent d’un éclat tel qu’il peut servir d’exemple à ses sujets. Nous

ne saurions par des paroles exprimer les soins, le zèle, les bons offices de tout genre, les actions remarquables par lesquelles il s’est plu sans cesse à témoigner sa filiale dévotion envers Notre personne; mais Nous n’oublierons jamais les éminents services qu'il Nous a rendus. Nous ne pouvons non plus taire les marques de piété, d’amour, d’obéissance, que le clergé et le peuple de ce royaume Nous ont données dès le moment où Nous avons mis le pied sur son sol.

Nous nous attachons donc à cette espérance, qu’avec le secours de Dieu, ces nations catholiques, prenant en main la cause de l'Église et du Pasteur, Père commun des fidèles, se bâteront d’accourir pour rétablir la puissance temporelle du Siège Apostolique, ainsi que la paix et la tranquillité de Nos sujets. Nous avons la ferme confiance que les ennemis de Notre sainte Religion, qui sont aussi ceux de la société temporelle, seront éloignés de la ville de Rome et de tous les Éiais de l’Église. Quand cet heureux moment sera arrivé, Nous aurons à consacrer toute Notre vigilance, toute Notre sollicitude et tous Nos efforts â effacer toute trace des scandales que Nous avons eus à déplorer si vivement avec tous les gens de bien. Il Nous faudra travailler principalement à ce que les esprits, trompés d'une manière si funeste par les mensonges, les pièges et les calomnies des impies, soient éclairés par la lumière de la vérité éternelle, afin que, reconnaissant quels sont les fruits funestes de leurs erreurs et de leurs vices, ils rentrent, sous cette inspiration divine, dans les sentiers de la vertu, de la justice et de la Religion. En effet. Vénérables Frères, ils vous sont parfaitement connus ces monstrueux systèmes de toute nature qui, sortis du puits de l’abfme pour la ruine et la dévastation communes , se sont répandus au loin, au grand détriment de la Religion et de la société civile, et se déchaînent aujourd’hui avec fureur. Doctrines perverses et empoisonnées, que ces hommes ennemis sèment sans relâche parmi les multitudes, soit par la parole, soit par des écrits, soit par des spectacles publics.

afin d'accroître de jour en jour et de propager une haine qui s’emporte sans frein à toute espèce d’impiété, de passions et de désordre. De là toutes les calamités, toutes les ruines, toutes les douleurs qui ont ensanglanté et qui ensanglantent encore presque toute la surface de la terre. Vous n'ignorez pas non plus quelle sorte de guerre on fait à Notre très-sainte Religion, même au sein de l’Italie; vous n’iguorez pas par quels artifices, par quelles machinations ces implacables ennemis de la Religion et de la société civile s’efforcent de détourner les âmes inexpérimentées de la sainteté de Notre Foi et de la pureté de la doctrine, de les plonger dans le tourbillon de l’incrédulité, et de les pousser à l’accomplissement des plus exécrables forfaits. Et, pour parvenir plus facilement aux fins qu’ils se proposent, pour exciter plus de séditions et déchaîner plus de tempêtes, marchant sur les pas des hérétiques et affichant le mépris le plus absolu pour l’autorité souveraine de l’Église, ils ne craignent pas d’invoquer, d’interpréter, de pervertir et de détourner de leur sens véritable les paroles, les témoignages et les déclarations des saintes Écritures, et de les soumettre à leur interprétation criminelle ; c’est ainsi que, dans l’eicès de leur impiété, ils ne reculent pas devant le sacrilège abus du très-saint nom de Jésus-Christ. Il y a plus : ils n’ont pas honte d’affirmer ouvertement et en public que la violation du serment le plus sacré, que l’action la plus scélérate, la plus honteuse, la plus contraire à la nature même de la loi éternelle, non-seulement n’est pas condamnable, mais même est entièrement licite, ou plutôt digne de toute espèce de louanges, lorsque, pour parler leur langage, elle est entreprise pour l’amour de la patrie. Par ce raisonnement impie et pervers, ces sortes d’hommes anéantissent à la fois l’honnêteté, la vertu, la justice ; et le vol du brigand ou l’assassinat du meurtrier se trouve autorisé et consacré par cet excès inouï d’impudence.

Aux artifices innombrables que les ennemis de l’Église catholique emploient constamment pour enlever et arracher du sein de cette même Église les âmes qui ne sont pas sur

leurs gardes et qui manquent d’expérience, viennent se joindre les plus violentes et les plus odieuses calomnies, qu’ils ne rougissent pas d’inventer et de diriger contre Notre personne. Pour Nous, appelé, sans aucun mérite de Notre part, à tenir ici-bas la place de Celui « qui ne maudissait pas lorsqu'il était maudit, et qui ne menaçait pas quand il souffrait, » Nous n’avons opposé aux plus violentes injures que le silence et la patience, et Nous n’avons pas cessé de prier pour ceux qui Nous persécutaient et Nous calomniaient, Mais, comme Nous sommes également débiteur envers le sage et envers l’insensé, comme Nous devons veiller au salut de tous, Nous ne pouvons Nous défendre, en vue surtout de prévenir la chute des faibles, de repousser loin de Nous, en présence de cette assemblée, l’imputation, fausse et révoltante entre toutes, qu’une feuille publique a récemment avancée contre la personne de Notre Humilité. Sans doute, Nous avons été saisi d'une incroyable horreur en lisant le libelle par lequel ces hommes ennemis essaient de Nous porter un coup funeste, à Nous et au Siège Apostolique. Toutefois, nous ne pouvons craindre que de pareilles infamies puissent atteindre, même légèrement, ce Siège suprême de la vérité, et Nous qui y avons été élevé sans le concours d’aucun mérite. Oui, par une singulière miséricorde de Dieu, Nous pouvons redire avec Notre divin Rédempteur : * J'ai parlé publiquement au monde, je n’ai jamais rien dit en secret. * Et ici, Vénérables Frères, Nous croyons à propos d’insister de nouveau sur la déclaration que Nous avons faite dans l’Allocution que Nous vous avons adressée le 7 décembre de l’année 1847, à savoir, que les hommes ennemis, pour parvenir plus facilement à corrompre la pure et inaltérable doctrine de la Religion catholique, pour mieux tromper les autres et les attirer dans le piège de l’erreur, n’épargnent aucunes manœuvres et aucunes ruses afin que le Siège Apostolique lui-même paraisse en quelque sorte le complice et le protecteur de leur démence. Personne n’ignore combien de sociétés secrètes et pernicieuses, combien de sectes créèrent, établirent et désignèrent, sous

différents noms et à des époques différentes, ces artisans de mensonge et ces propagateurs de dogmes pervers, aspirant par là à glisser plus sûrement dans les esprits leurs extravagances, leurs systèmes et leurs fureurs, à corrompre les cœurs sans défense, et à ouvrir à tous les crimes In large voie de l’impunité. Ces sectes abominables de perdition, aussi fatales au salut des âmes qu’au bien et à la tranquillité de la société temporelle, ont été condamnées par les Pontifes romains. Nos prédécesseurs. Nous-môme, Nous les avons eues constamment en horreur. Nous les avons condamnées dans Notre Lettre encyclique du 0 novembre 1846, adressée à tous les évêques de l’Église catholique; et, aujourd'hui encore, en vertu de Notre suprême autorité apostolique, Nous les condamnons, les prohibons et les proscrivons.

Mais, dans cette Allocution, Nous n'avons voulu certainement ni énumérer toutes les erreurs qui, en se glissant dans l’esprit des peuples, les poussent à tant de ruines, ni parcourir les unes après les autres toutes les machinations par lesquelles les hommes ennemis s’efforcent de renverser la Religion catholique et d’envahir la citadelle de Sion. Les faits que Nous avons rapportés avec douleur prouvent suffisamment, et plus qu’il n'est nécessaire, que c’est du progrès des mauvaises doctrines, du mépris de la justice et de la Religion, que sortent les calamités et les bouleversements qui éprouvent si cruellement les peuples. Pour écarter de si grands fléaux, il ne faut donc épargner ni soins, ni conseils, ni travaux, ni veilles; afin que, ces pernicieuses doctrines une fois extirpées jusque dans leur racine, tous reconnaissent que la véritable et solide félicité repose sur la pratique de la vertu, de la justice et de la Religion.

C’est pourquoi, c’est un devoir pour Nous, pour vous et pour tous les autres évêques de l’univers catholique, Nos Vénérables Frères, de travailler avant tout, par tous les moyens qui sont en Notre pouvoir, à ce que les peuples fidèles, retirés par Nos soins des pâturages empoisonnés pour être conduits dans des pâturages salutaires et nourris

de plus en plus des paroles de la Foi, reconnaissent enfin et évitent les artifices des hommes qui leur tendent des pièges. Bien convaincus enfin que la crainte de Dieu est la source de tous les biens, et que le péché et l’iniquité attirent les fléaux de Dieu, qu’ils s’appliquent de toutes leurs forces à s’éloigner du mal et à faire le bien.

Aussi , au milieu de tant de douloureuses angoisses, avons-Nous ressenti une joie qui n’a pas été légère, en apprenant avec quelle constance et quelle fermeté d’âine Nos Vénérables Frères, les évêques du monde catholique, inébranlablement attachés à la Chaire de Pierre et à Notre personne, combattent, de concert avec le clergé qui leur est soumis, pour défendre la cause de l’Église et pour assurer sa liberté, et avec quel xèle sacerdotal ils s’appliquent à affermir de plus en plus dans les voies du bien ceux qui sont bons, à ramener dans les sentiers de la justice ceux qui les ont abandonnés, et à réfuter, soit par leurs cfiscours, soit par leurs écrits, les ennemis acharnés de la Religion. En payant avec joie à Nos Vénérables Frères le tribut de louanges qu’ils ont si bien mérité, Nous les encourageons par là même à continuer, appuyés sur l’assistance divine, de remplir avec plus de zèle encore leur ministère, de combattre les combats du Seigneur, d’élever la voix avec sagesse et force pour évangéliser Jérusalem, pour guérir les blessures d’Israël. De plus, qu’ils ue cessent pas de s’approcher avec confiance du trône de la grâce, de redoubler l’instance de leurs prières publiques et privées, et d’avertir fréquemment les peuples fidèles de faire pénitence, pour obtenir en temps opportun la grâce et la miséricorde de Dieu. Qu'ils n’oublient pas non plus d’exhorter les hommes éminents par leurs lumières et la pureté de leurs doctrines à s’efforcer, sous leur conduite et celle du Siège Apostolique, d’éclairer les esprits des peuples et de dissiper les ténèbres que l’erreur a propagées.

Ici, Nous adjurons également dans le Seigneur Nos bienaiinés fils en Jésus-Christ, les princes et chefs des peuples, et Nous leur demandons de réfléchir sérieusement sur tous

les inaui que produit pour la société l’amas impur des erreurs et des vices; cela suffira pour leur faire comprendre la nécessité de consacrer tous leurs soins, toute leur étude, tous leurs efforts à assurer partout et à accroître l’empire de la vertu, de la justice et de la Religiou. Que tous les peuples, que ceux qui les gouvernent y songent, que cette vérité leur soit toujours présente : Tous les biens sont renfermés dans la pratique de la justice, tous les maux viennent de l’iniquité, car « la justice élève une nation, mais le péché fait le malheur des peuples. »

Avant de linir. Nous éprouvons le besoin d’exprimer hautement et solennellement Notre profonde gratitude à tous Nos chers et bien-aimés enfants qui, dans leur vive préoccupation pour Nos malheurs, et par un sentiment tout particulier de piété filiale , ont voulu Nous envoyer leurs offrandes. Ce pieux tribut est pour Nous bien cousolaut ; mais. Nous Devons l’avouer. Notre cœur paternel ne peut se défendre de cette crainte pénible, que, dans la triste situation des affaires publiques. Nos très-chers fils, entraînés par un élan d’amour, n’aillent jusqu’à s’imposer, par leurs généreux sacrifices, une gène véritable.

Enfin, Vénérables Frères, Nous soumettant sans réserve aux impénétrables desseins de la sagesse et de la justice de Dieu, par lesquels il opère sa gloire, et Lui rendant, dans l’humilité de Notre cœur, de très-grandes actions de grâces de ce qu’il Nous a jugé digne d’endurer l’outrage pour le nom de Jésus-Christ, et de rappeler en quelque chose le modèle de sa Passion, Nous sommes prêt à supporter, en toute foi, espérance, patience et mansuétude, les plus grandes disgrâces et les plus douloureuses épreuves, et à donner même Notre vie pour l’Église, si l’effusion de Notre sang peut apporter quelque remède aux maux qui l’affligent. Eu attendaut, Vénérables Frères, ne Nous lassons point d'implorer humblement et de conjurer nuit cl jour, par les plus ferventes prières, le Seigneur, qui est riche en miséricordes, afin que, couvrant son Église sainte de sa main toute-puissante, il la délivre de la violente tempête à la-

quelle elle est eu butte ; afin que d'un rayon de sa grâce il éclaire tous les esprits égarés; afin que, dans son infinie miséricorde, il se rende maître de tous les cœurs rebelles : de telle sorte que, toutes les erreurs étant dissipées et tous les malheurs finis, tous voient et reconnaissent la lumière de la vérité et de la justice, et accourent se réunir dans 1a communion de la foi et de la connaissance de Jésus- Clirist. Ne cessons de supplier Celui qui établit la paix dans les hautes régions, et qui Lui-même est Notre paix, d’extirper tous les maux qui désolent la république chrétienne, et de ramener partout le calme et la tranquillité, objet de Nos vœux ardents. Pour que Dieu se rende plus propice à nos supplications, recourons à de saintes intercessions, et surtout à celle de l'immaculée Vierge Marie, qui est la mère de Dieu et la Nôtre, la mère de miséricorde : Elle trouve ce qu’Elle cherche, ses demandes ne peuvent être repoussées. Implorons aussi les suffrages du bienheureux Pierre, prince des Apôtres, et de saint Paul, compagnon de son apostolat, ainsi que de tous les Saints, qui, dès à présent, devenus les amis de Dieu, régnent avec lui dans les Cieux, afin que, par l'entremise de leurs mérites et de leurs prières, le Seigneur délivre les peuples fidèles des fléaux de sa colère, les protège sans cesse et les réjouisse par l’abondance de sa propitiation divine.

Pics P. P. Nonus.

Ainsi, des invocations dévotes et de furieux anathèmes contre les monstres frémissants, telles étaient les concessions faites par le Pape, en échange des secours français, aux ministres et aux ambassadeurs de la grande république; telles étaient les garanties que la France, se présentant comme médiatrice entre la liberté et l’ordre, avait obtenues de l’ordre pour la liberté.

Les plénipotentiaires français à Gaëte s’irritaient de l’obstination de la cour ; mais, s’en préoccupant beaucoup plus au point de vue de l’influence française que de la liberté romaine, ils écrivaient au général Oudinot :

On veut à Gaëte que les Français s’abstiennent d’agir et se contentent du rôle de médiateurs ; on ne peut éviter une si humiliante condition...

(C’était celle pourtant qu’avait choisie l’Assemblée française.)

... qu’en allant à Rome sans retard...

... Avances donc, général, vous ne trouverez point, quoi qu’on en dise, de sérieuse résistance à Rome ; 5 peine vous serpz-vous montré que le plus graud nombre des citoyens viendra au devant de vous.

Poussé par ces sollicitations, par les rapports, conçus dans le même sens, des émissaires qu’il avait envoyés à Rome, et aussi par le fatal entraînement de l’esprit militaire, le général prit le parti de marcher sur Rome. Le 28, il adressa à ses soldats la proclamation suivante :

Soldats,

Vous connaissez les événements qui nous ont conduits dans les États-Romains. A peine élevé au trône pontifical, le généreux Pie IX avait conquis l’amour de ses peuples en initiant des réformes libérales. Mais un parti factieux, qui

a fail le malheur de toute l’Italie, s’armait dans Rome à l'ombre de la liberté. Le Souverain-Pontife dut s’exiler par suite d’une révolte, inaugurée par l’assassinat impuni et glorifié de son premier ministre.

C’est sous ces auspices et sans le concours de la plus grande partie des électeurs, que fut fondée la République Romaine, qui n’a été reconnue par aucun gouvernement en Europe. A peine arrivé, je me suis adressé aux hommes de tous les partis, espérant les accorder dans la soumission commune au vœu national. Le fantôme de gouvernement qui réside à Rome répond à mes paroles de conciliation par des forfanteries réitérées. Soldats, acceptons le défi, courons sur Rome. Nous ne rencontrerons comme ennemis ni les citoyens ni les soldats romains. Les uns et les autres nous considèrent comme des libérateurs. Nous avons à combattre des proscrits de toutes les nations (1) qui oppriment ce pays après avoir perdu dans le leur propre la cause de la liberté. Sous la bannière française, au contraire, les institutions libérales auront tout le développement compatible avec les intérêts et les tnœurs de la nation romaine.

Le 29 avril, les troupes françaises étaient à Casteldi-Guido, à six heures de marche environ de Rome.

Il y avait dans Rome neuf à dix mille soldats, moitié réguliers, moitié volontaires, tous Italiens (2), presque tous des États-Romains; ils formaient deux divisions,

(1) En arrivant S Civita-Vecchla, le général Oudinot avait empêché 'de descendre à terre une légion lombarde, composée do six cents hommes. • Vous êtes Lombards, avait-il dit au chef, Lucien Mauara; qu’avex-vous à voir dans les affaires de Rome? s A quoi Mansra avait répoudu : «Et vou-, général, vous qui êtes Français, êtes-vous de Paris, de Ljou ou de Bordeaux?»

(2) M. Farini, qui n’est pas suspect de sympathies exagérées pour la République Romaine, évalue a trois cent cinquante le nombre des volontaires étrangers qui servaient sous ses drapeaux.

commandées Tune par Garibaldi, l’autre par Bartolucci. 11 y avait , en outre , cinq cents chevaux et quelque peu d’artillerie. La garde nationale comptait environ treize mille hommes. Organisée, lors de sa création, dans un esprit conservateur, et par suite bien loin d’ètre, comme on l’a dit , un ramassis de gens sans aveu, elle ne contenait que l’élément bourgeois de la population. Le ‘29 au soir, toutes ces forces étaient en bataille, attendant les Français. Tout le long de la route que ceux-ci devaient suivre était affiché en lettres colossales l’art, v de la Constitution française (1).

Le 30 au matin, vers onze heures, la petite armée française, qui comptait six mille hommes environ, arriva devant Rome, et se divisa en deux colonnes dont l’une devait entrer par la porte Cavalleggieri, l’autre par la porte San-Pancrazio. Celle ci, attaquée par Garibaldi à la tète de douze cents hommes, le rejeta d’abord dans les jardins de la villa Panflli. Mais le colonel Galletti étant venu au secours des troupes romaines, les Français durent reculer en désordre sur la route de Civita-Veccbia. Quelques-uns se réfugièrent dans la villa Giraud et dans les maisons voisines; mais, écrasés parle nombre, ils durent se rendre; et Garibaldi rentra dans Rome , conduisant à travers les Ilots d’une multitude en délire trois cents prisonniers français. Pendant ce temps, les gardes nationales et les carabiniers repoussaient l’autre colonne des jar-

(1) Art. V. Elle respecte les nationalités étrangères, comme elle entend faire respecter la sienne, n'entreprend aucune guerre dan* des vues de conquête et n 'emploie juimds ses forces contre la liberté d'aucuu peuple.

dins du Vatican et. de la porte Cavalleggieri. L’entreprise était manquée; et le général Oudinot dut se retirer sur Castel-di-Guido, heureux que les Romains, dans l’enthousiasme d’un premier succès, ne songeassent point à le poursuivre. Le combat avait duré six heures. Les Romains avaient eu cent cinquante hommes tués ou blessés; les Français, trois cents environ : six cents hommes de perdus, en comptant les prisonniers.

Telle Tut cette affaire du 30 avril, qui fit honte à la sagesse des diplomates français et à la prudence du général commandant l’expédition, nullement à la bravoure de nos troupes, moins encore, quoi que l’on ait pu dire, à l’honneur romain, qu’avaient mis à couvert d’avance les protestations de l’Assemblée et les avertissements des délégués romains venus à Civita-Vecchia.

Tandis que les Français tentaient si malheureusement d’entrer dans Rome, le général napolitain Winspeare franchissait la frontière avec seize mille hommes; quatre à cinq mille Espagnols débarquaient à Fiumicino; les Autrichiens, sous la conduite du général Wimpffen, s’avançaient par Ferrare et Modène. Avec ces derniers marchait Monseigneur Bcdini, commissaire pontifical dans les Légations, promettant aux peuples les bienfaits de la restauration pontificale. La province d’Ascoli était désolée par les brigands ou irréguliers napolitains, que dirigeait Monseigneur Savelli.

Tant de périls ne troublaient point le gouvernement Romain, et ne détachaient point les provinces de leur fidélité à la République. Toutes les municipalités en-

voyaientà Rome des protestations de dévouement. Ascoli expulsait les bandes napolitaines; Bologne se préparait à repousser les Autrichiens. A Rome, on organisa des corps nouveaux de milice populaire ; on acheta des armes. Pour subvenir aux charges nouvelles, le Triumvirat requit tous les objets d’argenterie (1). Le menu peuple, la petite bourgeoisie souffraient ; on ordonna la réduction des droits de douane (2) ; on accorda un délai de dix jours pour le paiement des dettes échues.

Daus les premiers jours de trouble et d’irritation qui suivirent la tentative avortée de l’armée française, quelques actes de rapine et de violence furent commis. Deux ou trois malheureux, convaincus ou suspects d’espionnage pour le compte des jésuites, furent mis en pièces par le peuple. Le Triumvirat s’éleva contre ces actes par la proclamation suivante, qui répond à l’accusation si souvent répétée contre lui, de n’avoir pu se soutenir qu’en achetant par sa tolérance l’appui des fauteurs de désordres :

Romains,

Des désordres rares, mais graves, des commenceinenis de dévastation, des actes offensifs pour la propriété menacent le calme majestueux par lequel Rome a sanctifié sa victoire. Pour l’honneur de Rome, pour le triomphe du

(1) Il était donné en échange do leur valeur un titre de rente. Le jour qui suivit la publication du décret, il Tut apporté spontanément & la Monnaie, eu onjets d'argent, pour plus de 60,000 écus romains.

(2j Les besoins de la guerre ne faisaient point oublier les réformes civiles Ou administratives. Le cadre de cet ouvrage ne me peiutel point d'énumérer les innovai ions, à ia fois libérales et modérées, qu'opéra ou tenta le gouvernement de la République romaine.

Saint principe que nous défendons, il faut que ces désordres cessent.

Toute chose doit être grande à Rome : l’énergie au combat et l’attitude du peuple après la victoire.

Les armes d’hommes qui vivent avec la mémoire de leurs pères, au milieu des éternels souvenirs qu’ils leur ont légués, ne peuvent pas être dirigées contre la poitrine d’hommes sans armes, ni protéger des actes arbitraires. Le repos de Rome doit être celui du lion, repos aussi solennel que son rugissement est terrible. Romains, vos triumvirs ont juré de montrer à l’Europe que vous êtes meilleurs que vos assaillants; que vous n’êtes pas seulement braves, mais bons; que la force et la loi sont parmi vous l’àme de la République. A ces conditions vos triumvirs resteront à votre tête avec orgueil ; à ces conditions ils combattront au besoin avec vous dans les barricades citoyennes ; mais le drapeau de la République doit être maintenu pur de toute souillure.

Les personnes sont inviolables; le gouvernement seul a le droit et le devoir du châtiment. — Les propriétés sont inviolables; toute pierre de Rome est sacrée. — Le gouvernement seul a le droit et le devoir de modiiier l’inviolabilité des propriétés, quand le bien du pays l’exigera. — Il n’est permis à personne de procéder à des arrestations et à des visites domiciliaires sans l’ordre ou l’assistance de l’autorité militaire. — Les étrangers sont spécialement protégés par la République. — Tous les citoyens sont moralement responsables de l'efficacité de cette protection. — Le conseil de guerre institué juge sommairement, ainsi que la situation exceptionnelle et le salut du peuple l’exigent, tous les actes de sédition, de réaction, d’anarchie, de violation des lois.

La garde nationale, qui a montré son empressement à se battre barvement pour le salut de la République, prouvera qu’elle est prête à défendre et à maintenir intact en face de l’Europe l’honneur : c’est à elle qu’est confiée la garde de l’ordre et l’exécution des règles ci-dessus.

& Mai 1810.

Les Tricmvirs.

Cependant l’Assemblée française, qui ne s’était point alarmée de l’attitude suspecte du ministère, encore moins inquiétée des réclamations de l’envoyé romain (1), l’Assemblée française s’émut à la nouvelle des événements du 30 avril ; mais il était trop tard pour que l’histoire puisse l’en déclarer innocente. Le ministère fut accusé d’avoir violé son mandai et faussé le vote de l’Assemblée. Une commission fut chargée de formuler une résolution d’après les documents que produirait le ministère. Dans la séance du 7 mai, cette commission, par l’organe de sou rapporteur, formula ainsi ses conclusions :

« Sans doute, vous avez déclaré ici que vous ne reconnaissiez pas la République Romaine; mais vous aviez dit aussi que vous ne l’attaqueriez pas.

<■ Aujourd'hui, la République Romaine est attaquée. L'Assemblée Constituante Romaine persiste, proclame, proteste, et les troupes françaises marchent contre Rome, contre

(1) Dfcs le jour môme do ta séance où fut voté le crédit pour l'expédition de Rome, le colonel Frapolli, envoyé de la République romaine & Paris, avait adressé au ministre des affaires étrangères une énergique protestation. J'en extrais les ligues suivantes :

« Je vous ai conjuré d’éviter une guerre fratricide; je me suis

montré disposé à toute honorable transaction, pourvu que vous eussiez consenti à entrer comme ami sur le territoire de la République romaine. J'obtins de vous pour toute réponse : « Que vous ne pouviez négocier avec ce qui n'ejcisiait pas; que nome, pour vous,c’etaii le Pape et son droit; que la France s’interposerait pour empêcher une réaction peut-être trop violente, et afin que le principe de la sécularisation fût appliqué le plus largement possible dans l’administration de l'État. »

o Envoyé d'un gouvernement et d'un peuple que vous condamniez d'avance à mourir, il tie me restait plus désormais qu'à protester contre la violation éventuelle, et sans avis préalable, du territoire que je représente a

On voit que le ministre romain ne partageait point les imprudentes ou hypocrites crédulités de l'Assemblée française.

l’Assemblée Constituante. Eh bien! nous ne voulons pas que 1’Asseuiblée Constituante de Home, que la République Romaine soit attaquée, contrairement à notre Constitution, contrairement h la pensée qui nous a dicté le vote du crédit, soit attaquée par les troupes françaises.

« Voilà le sens de la formule que nous présentons à l’Assemblée, formule qui répond, selon nous, à la pensée des premiers votes r en môme temps qu’elle répond à toutes les éventualités dans lesquelles vous pourrez vous trouver.

t La République Romaine, qui ne devait être ni défendue, ni attaquée, est attaquée directement aujourd’hui. En conséquence, la commission a l’honneur de vous faire la proposition suivante :

« V Assemblée Nationale invite le gouvernement à prendre sans délai les mesures nécessaires pour que V expédition dé Italie ne soit pas plus longtemps détournée du but qui lui était assigné (1). »

Celte résolution fut adoptée par l’Assemblée à une grande majorité : 328 voix contre 241.

Pour veiller à son exécution, un agent diplomatique, M. Ferdinand de Lesseps, fut immédiatement envoyé à Rome, avec f instruction formelle d’employer tout ce qu'il pourrait avoir d’influence à faire sortir de notre intervention des garanties sérieuses et réelles de liberté pour les Étals -Romains. (Déclaration du président du Conseil des Ministres, Moniteur du 10 mai 1849.)

M. Odilon Barrot ajoutait dausla même séance :

« Je vous déclare que tant que j'aurai dans les mains « une partie du pouvoir dans ce pays, les armes de la

(1) Moniteur universel du 8 mai 18i9.

« France n’auront pas servi à restaurer des abus irn- « possibles. »

Les instructions remises par le Ministre des affaires étrangères à M. de Lesscps, étaient ainsi conçues :

Monsieur, les faits qui ont marqué le début de l’expédition française dirigée sur Civita-Yecchia, étant de nature à compliquer une question qui se présentait d’abord sous un aspect plus simple, le gouvernement de la République a pensé qu’à côté du chef militaire, chargé de la direction des forces envoyées en I'alie, il convenait de placer un agent diplomatique, qui, se consacrant exclusivement aux négociations et aux rapports à établir avec les autorités et les populations romaines, pût y porter toute l'attention, tout le soin nécessaires dans d’aussi graves matières. Votre zèle éprouvé, votre expérience, la fermeté et l’esprit de conciliation dont vous avez eu à faire preuve en plus d’une occasion dans le cours de votre carrière, vous ont désigné, pour cette mission délicate, au choix du gouvernement. Je vous ai expliqué l’étal de la question dans laquelle vous allez avoir à intervenir. Le but que nous nous proposons, c’est tout à la fois de soustraire les États de l’Église à l’anarchie qui les désole, et d’empêcher que le rétablissement d’un pouvoir régulier n’y soit attristé et même compromis dans l’avenir par une aveugle réaction. Tout ce qui, en prévenant le développement de l’intervention exercée par d’autres puissances, animées de sentiments moins modérés, laissera plus de place à notre influence particulière et directe, aura pour effet naturel de rendre plus facile à atteindre le but que je viens de vous indiquer. Vous devrez mettre tous vos soins à amener le plus promptement possible un tel résultat; mais dans les efforts que vous ferez à cet effet/^ous aurez à fuir deux écueils que je dois vous signaler. Il faut vous abstenir de tout ce qui pourrait donner lieu aux hommes investis en ce moment, dans les États- Romains, de l’exercice du pouvoir, de croire ou de faire

croire que nous les considérons comme un gouvernement régulier, ce qui leur prêterait une force morale dont ils ont été dépourvus jusqu’à présent. Il faut, dans les arrangements partiels que vous pourrez avoir à conclure avec eux, éviter toute parole, toute stipulation propre à éveiller les susceptibilités du Saint-Siège et de la conférence de Gaëte, trop portés à croire que nous sommes disposés à faire bon marché de l’autorité et des intérêts de la cour de Rome. Sur le terrain où vous allez vous trouver placé, avec les hommes à qui vous mirez affaire, la forme n’est guère moins importante que le fond. Telles sont, Monsieur, les seules directions que je puisse en ce moment vous donner. Pour les rendre plus précises, plus détaillées, il faudrait avoir, sur ce qui s’est passé depuis quelques jours dans les États-Romains, des informations qui nous manquent. Votre jugement droit et éclairé vous inspirera suivant les circonstances. Vous devez, d’ailleurs, vous concerter avec MM. d’Harcourt et de Rayneval sur tout ce qui aura quelque gravité, sur tout ce qui n’exigera pas une solution absolument immédiate. Je n’ai pas besoin de vous recommander d’entretenir avec M. le général Oudinot des rapports intimes et confiants, absolument nécessaires au succès de l’entreprise à laquelle vous êtes appelés à concourir ensemble.

E. Drouyn de Luuys.

En même temps que M. de Lesseps quittait Paris, la dépêche télégraphique suivante était expédiée par le ministère au général Oudinot :

Paris, 10 mai, dix heures du matin.

Faites dire aux Romains que nous ne voulons pas uous joindre aux Napolitains contre eux. Poursuivez des négociations dans le sens de vos déclarations. On vous envoie des renforts; attendez-les. Tâchez d’entrer à Rome d’accord avec les habitants, ou, si vous êtes contraint d'atla-

quer, que ce soit avec les chances de succès les plus positives.

Ainsi l'Assemblée, en votant la résolution proposée par la Commission avec le sens et la portée que lui attribuaient les explications du rapporteur, avait dit :

« Nous ne voulons pas que l’Assemblée Consti-

* tuante de Rome, que la République romaine soit

* attaquée par les troupes françaises. »

Et le ministère, dans les instructions qu’il donnait à l’agent diplomatique chargé de veiller à l’exécution des volontés de l’Assemblée, prévoyait le rétablissement d’un pouvoir régulier , et se déclarait peu disposé à faire bon marché de l'autorité cl des intérêts de la cour de Rome. On se portait comme arbitre entre la population romaine et son souverain, on parlaitde garanties sérieuses et réelles de la liberté ; et l’on recommandait à l’agent chargé de préparer cet arbitrage et d’assurer ces garanties, de s’abstenir avec le même soin de tout ce qui pourrait prêter quelque force morale aux gouvernants de Rome, c’est-à-dire aux hommes de la liberté, et de tout ce qui pourrait éveiller les susceptibilités de cette cour de Rome, dont on ne voulait pas cependant restaurer les abus impossibles . On laissait (et l’Assemblée n’y trouvait rien à redire), on laissait le commandement de l’expédition à ce même général qui l’avait détournée de son but. On lui envoyait des instructions pour le cas d’attaque , et cela en exécution d’un vote qui défendait d’attaquer.

Entre le vœu de l’Assemblée et les actes du ministère, il faut reconnaître au moins le plus inouï des

malentendus ; et ce malentendu semblerait à tous une trahison, si, depuis la conquête de Rome par nos troupes, d’autres succès, obtenus par les mêmes audaces, n’avaient fait l’opinion indulgente pour leur emploi.

M. de Lesseps emportait une lettre autographe du Président de la République pour le général Oudinot : « Je ne souffrirai, disait le Président, aucune atteinte à l’honneur militaire de la France. » Faut-il donc croire qu’il puisse surgir telles circonstances où l’honneur militaire se trouve en désaccord avec cet autre honneur qui consiste dans le respect de la loi et de la foi jurée? Désaccord périlleux, s’il est vrai qu’il puisse naître ; car les règles de l’honneur, pour être fidèlement observées, veulent être nettement définies; et la conscience publique, comme la conscience de l’individu, s'absout trop aisément elle-même d’avoir violé une loi dont elle n’a qu’une idée confuse. — Le Président annonçait en outre au général l’envoi de nouvelles forces, et lui recommandait de transmettre aux soldats l’attestation de sa reconnaissance. Le général Oudinot répondit quelques jours plus lard à cette lettre :

Monsieur le Président,

Je reçois en ce moment même la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire, et je m’empresse d’en donner connaissance à l’armée, qui y trouvera une précieuse et juste récompense de sa fidélité, de sa discipline, de son courage.

L’armée française est aux portes de Rome. Si vaste que soit la circonférence de cette ville, elle est néanmoins en-

fièrement investie. Bientôt nos canons de siège seront en batterie. Maîtres du haut et du bas Tibre, à cheval sur la route de Florence, nous avons intercepté toutes communications, et nous avons pleine liberté d’action. Dès aujourd’hui, la soumission absolue du parti qui domine à Rome serait infailliblement assurée, si le Moniteur du 8 mai n'apportait de quoi ranimer de funestes espérances. Mais quoi qu’il puissç advenir, la France sera bientôt Y arbitre des destins de l'Italie centrale. Bientôt votre gouvernement recueillera le fruit de la politique énergique et généreuse qu’il veut suivre et que vous conseillez.

C’était ainsi que le générai Oudinot entendait sa mission d’arbitre : tout homme armé d’un couteau est de la même manière l’arbitre des destinées de son voisin. Ce même général Oudinot, qui déplorait avec le Président de la République les funestes espérances entretenues à Rome par la discussion et le vote de l’Assemblée constituante, devait se faire arrêter plus tard, le 2 décembre 1851, pour avoir voulu défendre coutre le Président de la République l’existence de l’Assemblée législative.

M. de Lesseps emportait en outre la recommandation expresse du Président de ne pas laisser notre action se confondre avec celle des Autrichiens et des Napolitains. De toutes les instructions émanées du Gouvernement français, à propos de la question romaine, celle-là seule fut observée jusqu’au bout. Les Autrichiens et les Napolitains n’eurent garde d’insister pour nous venir en aide; nous faisions précisément ce qu’ils eussent fait.

Esprit généreux, négociateur imprudent, M. de Lesseps avait accepté la mission qu’on lui donnait sans en

deviner le sous-entendu. 11 arriva à Rome le 15 au matin. Dans la même journée, il écrivait au général Oudinot :

Dans la situation d’attente où nous nous trouvons, il nie paraît extrêmement important d’éviter toute espèce d’engagement. Je vois une ville entière en armes... Je trouve ici, au premier abord, l’aspect d'une population décidée à la résistance, et, rejetant les calculs exagérés, on peut compter au moins sur vingt-cinq mille combattants sérieux. Si nous entrions de vive force dans Rome, non-seulement nous passerions sur le corps de quelques aventuriers étrangers, mais nous laisserions sur le carreau des bourgeois, des boutiquiers, des jeunes gens de famille, toutes les classes enfin qui défendent l’ordre et la société à Paris. .. Il faut donc que nous tenions compte de cette situation, que nous ne précipitions rien, que nous n’engagions pas notre gouvernement, contrairement au but qu'il a manifesté au commencement de C expédition , dont il vient encore de renouveler la déclaration, et, en définitive, contrairement au vœu de l’Assemblée Nationale.

Le premier résultat des démarches conciliantes de M. de Lesseps fut la convention d’une suspension d’hostilités. Le gouvernement de Rome résolut d’en profiter pour envoyer une expédition contre les Napolitains. Déjà, le 9 mai, Garibaldi avait fait une pointe jusqu’à Palestrina, où, avec quatre compagnies, il avait mis en retraite deux régiments de la garde royale et une division de cavalerie. Il venait de rentrer dans Rome après cette campagne de quelques jours, lorsque le Gouvernement romain ordonna l’expédition nouvelle. Douze mille hommes environ, commandés en chef par le général Roselli, partirent de Rome dans

la direction de Velletri, qu’occupaient les troupes napolitaines. Arrivé à neuf milles de la ville, Roselli dressa son plan de bataille ; mais Garibaldi, peu fait pour la discipline et la guerre régulière, entraîna en avant le corps qu’il commandait, et avec ces deux mille hommes, rejeta dans Velletri dix ou douze mille Napolitains. Roselli, arrivé quelques heures après, se prépara à donner l’assaut le lendemain; mais le roi de Naples et scs troupes décampèrent en grand désordre pendant la nuit.

De là, tandis que Roselli tenait la campagne aux environs de Rome, Garibaldi, à la tête de six mille hommes, se jeta dans le royaume de Naples, pour y entraîner sur ses pas l’armée napolitaine et soulever le pays. Mais il fut rappelé au bout de peu de jours par les triumvirs, inquiets de la marche des négociations avec l’armée française.

M. de Lesseps avait pu pressentir dès le premier jour combien sa mission rencontrerait de difficultés :

« Je ne tardai pas, dit-il (1), à reconnaître qu’à Rome j’aurais à lutter contre les préventions d’une population encore fort irritée des événements du 30 avril, contre l’impossibilité où nous nous trouvions de reconnaître la République romaine, ou même de promettre le maintien d’un gouvernement se croyant aussi légitime que le nôtre, et contre l’aveuglement de certaines personnes influentes, qui comptaient, pour la réussite de leur cause, sur un mouvement révolutionnaire à Paris, de même que beaucoup de personnages politi-

(1) Ma mission à Rome, p. 3) et 25.

ques français croyaient h l’existence d’un parti modéré romain, lequel avait, dit-on, promis de nous faire ouvrir les portes de Rome, le 30 avril, et serait certainement plus heureux une autre fois, si nous recommencions l’attaque de la ville.

« D’un autre côté, j’avais déjà remarqué que l’impatience de plusieurs généraux, le désir de réparer un échec personnel, les excitations continuelles d’agents intéressés à la reprise des hostilités, l’écho des conseils peu éclairés qui dirigeaient le Saint-Père, devaient me * susciter au quartier - général français des obstacles moins imminents, mais peut-être plus persévérants que ceux dont j’avais à triompher à Rome. »

M. de Lesseps ayant demandé à M. J. Mazzini, à titre de renseignements officieux, quelques notes sur la situation présente de la République romaine, Mazzini lui adressa le document suivant, qu’il convient d’enregistrer ici comme la contre-partie de l’allocution pontificale du 20 avril (1) :

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