‹ L'étatromain depuis 1815 jusqu'a nos jours avec des notes et documents historiques Jules AmiguesChapitre 29 sur 57 · M. MAZZINI A M. DE LESSEPS · texte numérisé non relu

M. MAZZINI A M. DE LESSEPS

Rome, 25 mai.

Monsieur,

Vous nie demandez quelques notes sur l’état actuel de la République romaine. Je vais vous les fournir avec celte

(t) J’emprunto au m ('moire de M. de Lesseps, Sla mission à Rome, quelquos-UDS des documents, si remarquable» par l'élévation des vues et la noblesse du langage, par lesquels Mazzini défendit contre les exigences du gouvernement de la République française le droit de la République romaine,

franchise qui a été pour moi pendant vingt années de vie politique, une règle inviolable. Nous n’avons rien à cacher, rien à déguiser. Nous gavons été en ces derniers temps étrangement calomniés en Europe; mais nous avons toujours dit à ceux auprès desquels on nous calomniait : venez et voyez. Vous êtes maintenant ici, Monsieur, pour vériûer la réalité des accusations; failes-le. Votre mission peut s’accomplir avec une liberté pleine et entière. Nous l’avons saluée avec joie ; car elle est notre garantie.

La France ne nous conteste sans doute pas le droit de nous gouverner comme nous l'entendons, le droit de tirer, pour ainsi dire, des entrailles du pays, la pensée qui règle sa vie, et d’en faire la base de nos institutions. La France ne peut que nous dire : « En reconnaissant votre indépendance, c’est le vœu libre et spontané de la majorité que je veux reconnaître. Liée aux puissances européennes et cherchant la- paix, s’il était vrai qu’une minorité s’imposât chez vous aux tendances nationales, s’il était vrai que la forme actuelle de votre gouvernement ne fût que la pensée capricieuse d’une faction substituée à la pensée commune, je ne pourrais pas voir avec indifférence que la paix de l'Europe fût mise continuellement en danger par les emportements et l’anarchie qui doivent nécessairement caractériser le règne d’une faction. >

Nous reconnaissons ce droit à la France , car nous croyons à la solidarité des nations pour le bien ; mais nous disons que si jamais il y eut un gouvernement issu du vœu de la majorité et maintenu par elle, ce gouvernement, c’est le nôtre.

La République s’est implantée chez nous par la volonté d’une assemblée issue du suffrage universel; elle a été partout acceptée avec enthousiasme; elle n’a rencontré d’opposition nulle part. Et remarquez bien, Monsieur, que jamais l’opposition ne fut si facile, si peu dangereuse, je dirai même si provoquée, non par les actes, mais par les circonstances exceptionnellement défavorables dans lesquelles elle s’est trouvée placée à son début.

Le pays sortait d’une longue anarchie de pouvoir, inhérente à l’organisation intime du gouvernement déchu. Les agitations inséparables de toute grande transformation et fomentées en même temps par les crises de la question italienne et par les efforts du parti rétrograde, l’avaient jeté dans une excitation fébrile qui le rendait accessible à toute tentative hardie, à tout appel aux intérêts et aux passions. Nous n’avions pas d’armée, pas de puissance répressive. Conséquence des dilapidations antérieures, nos finances étaient appauvries, épuisées. La question religieuse, maniée par des mains habiles et intéressées, pouvait servir de pré texte auprès d’une population douée d'instincts et d’aspirations magnifiques, mais peu éclairée.

Et cependant, aussitôt le principe républicain proclamé, un premier fait incontestable se produisit : l’ordre. L’histoire du gouvernement papal se détaille par ses émeutes : il n’y a pas eu une seule émeute sous la République. L’assassiuatde M. Rossi, fait déplorable, mais isolé, excès individuel repoussé, condamné par tout le inonde, provoqué peut-être par une conduite imprudente, et dont la source est restée ignorée, fut suivi de l’ordre le plus complet.

La crise financière atteignit son apogée: il y eut un instant dans lequel ie papier de la République ne put, par suite de manœuvres indignes, s’escompter qu’à quarante-un ou quarante-deux pour cent. L’attitude des gouvernements italiens et européens devint de plus en plus hostile. Difficultés matérielles et isolement politique, le peuple supporta tout avec calme : il avait foi dans l’avenir qui sortirait du nouveau principe proclamé.

Par suite de menaces obscures, mais surtout du manque d’habitudes politiques, un certain nombre d’électeurs n’avait pas contribué à la formation de l’Assemblée. Et ce fait paraissait affaiblir l’expression du vœu général. Un second fait caractéristique, vital, vint répondre d’une manière irréfutable aux doutes qui auraient pu prévaloir. Il y eut, peu de temps avant l’installation du Triumvirat, réélection des municipalités. Tout le monde vola. Partout et toujours

l'élément municipal représente l'élément conservateur de l’État. Chez nous, on redouta un instant qu’il ne représentât un élément rétrograde. Eh bien 1 l'orage avait éclaté, l’intervention était initiée : ou aurait dit que la République n’avait plus que quelques jours à vivre ; et ce fut ce moment que les municipalités choisirent pour faire acte d’adhésion spontanée à la forme choisie. Pendant la première quinzaine de ce mois, aux adresses des cercles et des commandements de la garde nationale, vinrent se joindre, deux ou trois exceptées, celles de toutes les municipalités. J’ai eu l’honneur, Monsieur, de vous en transmettre la liste. Elles proclament toutes uu dévouement explicite à la République, et une profonde conviction que les deux pouvoirs réunis sur une seule tête sont incompatibles. Ceci, je le répète, constitue un fait décisif: c’est une seconde épreuve légale complétant la première de la tnauière la plus absolue, et constatant notre droit.

Aujourd’hui, au milieu de la crise, en face de l’invasion française, autrichienne et napolitaine, nos iinances se sont améliorées; notre crédit se refait, notre papier s’escompte à douze pour cent ; notre année grossit chaque jour, cl les populations entières soûl prêles à se soulever derrière elle. Vous voyez Rome, Monsieur, et vous connaissez la lutte héroïque que soutient Bologne (1). J’écris ceci dans la

fl) Bologne (j’enregistre ces faits dans une note pour ne pas interrompre l’expos<! des négociations), Bologne, dont l'énergique population élait d’ailleurs travaillée par les excitations de nombreux réfugi -s, venus des provinces reconquises , résista huit Jours aux armes autrichiennes. Après qu’elle eut été bombardée pendant cinq jours , après que ses campagnes eurent été livrées aux horreurs du pillage et de l’incendie, elle dut céder, aux conditions suivantes : — Quatre portes do la ville seraient remises immédiatement aux troupes impériales ; la milice régulière conserverait la garde de l'artillerie dans le palais du Gouvernement et jurerait fidélité au Pape; nul citoyen ou hâte de Bologne ne serait inquiété pour faits de guerre ou de politique; toutes armes seraieut remises à une commission mixte, composée d’Autrichiens et de Bolonais; toute réunion, tout rassemblement étaient défendus; les contraventions aux conditions stipulées seraient jugées en vingt-quatre heures par des tribunaux d’exception, qui ue prononceraient d'autre peine quo la mort. Mgr Bedini reprit, au nom du Pape, l’administration de la province.

De Bologne, où il laissa comme gouverneur militaire le général Gorx-

nuit, au milieu du calme le plus profond. La garnison a quitté la ville hier soir. Et avant l’arrivée de nouvelles troupes à minuit, nos portes, nos murailles et nos barricades étaient , sur un simple mot passé de bouche en bouche, garnies sans bruit, sans forfanterie, par le peuple eu armes.

Il y a au fond du cœur de ce peuple une décision bien arrêtée : la déchéance du pouvoir temporel investi dans le Pape; la haine du gouvernement des prêtres sous quelque forme, mitigée, détournée, qu’il puisse se présenter. Je dis la haine, non des hommes, mais du gouvernement. Envers les individus, notre peuple s’est toujours, Dieu merci, depuis l’avénemeut de la République, montré généreux ; mais l’idée seule du gouvernement clérical, du roi-pontife, le fait frémir. Il luttera avec acharnement contre tout projet de restauration ; il se jettera daus le schisme plutôt que de la subir.

Lorsque les deux questions se posèrent devant l’Assemblée, il se trouva quelques membres timides qui jugèrent la proclamation de la forme républicaine prématurée, dangereuse vis-à-vis de l'organisation européenne actuelle : pas un seul pour voter contre la déchéance. Droite et gauche se confondirent. 11 n'y eut qu’une seule voix pour crier : « Le pouvoir temporel de la Papauté est à jamais aboli. »

Avec un tel peuple, que faire? Y a-t il un gouvernement libre qui puisse s’arroger sans crime et contradiction le droit de lui imposer uu retour au passé?

Le retour au passé, songez-y bien, Monsieur, c’est le désordre orgauisé ; c’est la lutte des sociétés secrètes à recommencer ; c’est l’anarchie jetée au sein de l’Italie; c’est la réaction, la vengeance iuoculée au cœur d’un peuple qui ne demande qu’à oublier ; c’est un brandon de guerre en permanence au cœur de l’Europe ; c’est le programme des

ko'vski, le gémirai WimpfTen marcha sur Ancône. La ville, assiégée du côté de la terre, cernée du côté de la mer par la flatte autrichienne, résista vingt jours et capitula à des conditions analogues à celles qu’avait subies Bologne.

partis extrêmes remplaçant le gouvernement d’ordre républicain dont nous sommes aujourd'hui les organes.

Ce n’est pas la France qui peut vouloir cela ; ce n’est pas son gouvernement ; ce n’est pas un neveu de Napoléon. Ce n’est pas surtout en présence du double envahissement des Napolitains et des Autrichiens. Il y aurait aujourd'hui dans la poursuite d'un dessein hostile quelque chose qui rappellerait le concert hideux de 1772 contre la Pologne.

Il y aurait, au reste, impossibilité de réalisation : car ce ne serait que sur des monceaux de cadavres et sur les ruines de nos villes que le drapeau tombé par la volonté du peuple pourrait se relever.

J’aurai l’honneur de vous présenter, Monsieur, quelques autres considérations sur la question, demain ou aprèsdemain.

Signé : Jos. Mazzini.

Sur la proposition de M. de Lesseps, uite commission de trois membres fut désignée par l’Assemblée romaine pour suivre les négociations. Ces commissaires furent MM. Slnrbinelti, Àudinot et Agostini. Us se mirent en rapport avec M. de Lesseps, et se chargèrent de transmettre à l’Assemblée la proposition suivante :

Art. 1er. Les États-Romains réclament la protection fraternelle de la République française.

Art. 2. Les populations romaines ont le droit de se prononcer librement sur la forme de leur gouvernement.

Art. 3. Rome accueillera l’armée française comme une armée amie. Les troupes françaises cl romaines feront conjointement le service de la ville. Les autorités romaines fonctionneront suivant leurs attributions légales.

Ces propositions furent repoussées par une note du Triumvirat en date du 19 :

. . . L’Assemblée, disait le Triumvirat, a remarqué la manière dont les mots République romaine sont studieusement évités dans votre premier article. Elle a cru y démêler une intention défavorable....

. . . L’opinion générale du peuple une fois constatée (le Triumvirat faisait allusion à la résistance rencontrée par l’armée française le 30 avril), elle (l’Assemblée) n’a pas pu comprendre l’insistance que l’on met à vouloir briser en visière contre cette opinion par l’occupation de Rome. Rome n’a pas besoiu de protection ; on n’y combat pas; et si quelque ennemi venait se présenter sous ses murs, elle saurait lui résister par ses propres efforts....

. . . Nous ne vous cacherons pas, Monsieur, que la malheureuse coïucidence d’un rapport concernant l’enceinte de défense, avec la discussion, n'a pas peu influé sur la décision de l'Assemblée. Un noyau de soldats français a aujourd'hui même, contre l’esprit de la suspension d’armes (1), passé le Tibre, près de San-Paolo, en rétrécissant ainsi plus encore qu’il ne l’est le cercle des opérations militaires autour de la capitale. Et cet acte, Monsieur, n’est pas isolé. Les défiances de la population s’en sont encore accrues. ..

Le Triumvirat terminait en annonçant pour le lendemain la remise d’une contre-proposition.

Cette contre-proposition, au lieu d’fitre adressée directement à M. de Lesseps, fut, contrairement aux usages diplomatiques, transmise à M. Oudinot par M. Cass, ambassadeur des États-Unis; et le retard qui résulta de cette irrégularité faillit entraîner la rupture des négociations (2). Voici le texte de la proposition romaine :

(1) Déjà, le 17, les courriers du gouvernement romain avaient été arrêtés, a peu de distance de Home, par ordre du général Oudinot, et renvoyés dans la ville.

(î) La notification de cette rupture, signée de MM. Oudinot et de Lesseps, fut méats expédiée au Gouvernement romain,

Abt. i*r. La République romaine, acceptant les délibérations de l’Assemblée française qui autorisaient l’envoi de troupes en Italie, pour empêcher l'intervention étrangère, sera reconnaissante de l’appui qu’elle en recevra.

Art. 2. Les populations romaines ont eu le droit de se prononcer librement sur la forme de leur gouvernement, et la République française, qui ne l’a jamais mis en doute, se plaira à le reconnaître solennellement, lorsque la Constitution votée par l’Assemblée nationale sera sanctionnée par le vote général.

. Art. 3. Rome accueillera les soldats français comme des frères ; mais les ti oupes ue l’occuperont que lorsque, menacée (Rome) de près, le gouvernement de la République leur en adresserait la demande. Les autorités civiles et militaires de la République romaine fonctionneront suivant leurs attributions légales. La République française garantit plus spécialement le droit qu’elle reconnaît à l’Assemblée constituante de terminer et de mettre à exécution la Constitution de la République.

M. de Lesseps ne put admettre un arrangement stipulé au nom de cette République romaine qu’il lui était interdit de reconnaître, et que néanmoins il avait l’imprudeuce de vouloir respecter.

Craignant, par suite de l’incident Cass, que le Gouvernement romain ne cherchât à agir directement sur l’esprit du général Oudinot, menacé dans Rome par l’exaltation de quelques meneurs du parti ultra-démocratique, instamment sollicité par le général « de ne pas enchaîner plus longtemps sa liberté d’actiou, « M. de Lesseps pensa qu’en se rendant au quartier -général, il ferait cesser l’irritation de la ville et contiendrait plus aisément celle de l’armée.

Ce fut de là qu’il insista auprès des Triumvirs pour

l’adoption de son projet d’accommodement, auquel il ajouta, d’accord avec le général Oudinot, une clause ainsi conçue :

La République française garantit contre toute invasion étrangère les territoires des États-Romains occupés par ses troupes.

Aux nouvelles démarches de M. de Lesseps (1), le Triumvirat répondit par la note suivante :

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