LE TRIUMVIRAT A M. DE LESSEPS
Rome, 25 mai.
Monsieur,
Nous avons eu l'honneur de vous fournir, dans notre note du 16, quelques renseignements sur l’accord unanime
(1) Entre temps qu’il négociait avec le gouvernement sur le texte du traité, M. de Lesseps avait adressé 1 l’Assemblée romaine un message dans lequel il signalait A son attention des manœuvres tendant A amener dans les États-Romains un schisme religieux. La note suivante, transcrite par M de Lesseps d'après son carnet, indique les motifs de sa démarche :
• Je soupçonne Mazzini, homme remarquable et très-influent, de vouloir favoriser un schisme religieux ; ses' écrits doivent le faire craindre. Il a souvent des conférences avec des personnages anglais voyageurs; il voit des missionnaires protestants de toutes nations. — Chercher A l’enlever A ces influences et le persuader que la France, dont il se délie, doit être le seul espoir des libertés italiennes; le détourner de ses idées de schismo et, au besoin, dénoncer cos tendances A des patriotes de l’Assemblée en les faisant considérer comme nue trahison A la cause de la liberté italienne, qui ne doit pas se séparer du cathol icisme.
«Je crains d’autant moins, continue M. de Lesseps, de faire connaître ici l’opinion que j'avais de Miizini, avec lequel j'étais alO' S en lotte ouverte, que, dans toute la suite de nos négociations, je n'ai eu qu'A me louer de sa loyauté et de la modération de son caractère, qui lui ont mérité toute mon est'ine. J'avais Uni par ébranler fortement, si ce n’est par dissiper, ses préventions contre le gouvernement français; aujourd'hui qu'il est tombé du pouvoir et qu'il cherche sans douie un asile en pays étranger, je dois rendre hommage A la noblesse de ses sentiments, A la conviction de ses principes, A sa haute capacité, A sou intégrité et A son courage, » (Jfixiion à Rome, p. 49 )
qui a présidé à l’instauration du gouvernement de la République romaine. Il nous faut aujourd’hui vous parler de la question actuelle telle qu’elle est posée, de fait, sinon de droit, entre le gouvernement français et le nôtre. Vous nous permettrez de le faire avec toute la franchise que réclament l’urgence de la situation et les sympathies internationales qui doivent dominer tous rapports entre la France et l'Italie.
Notre diplomatie, c’est la vérité; et le caractère donné à votre mission, Monsieur, nous est une garantie que la meilleure interprétation possible sera toujours donnée à tout ce que nous aurons l’honneur de vous dire.
Permettez-nous, Monsieur, de remonter un instant à la source de la situation actuelle.
A la suite de conférences et d’arrangements qui eurent lieu sans que le gouvernement de la République romaine fût appelé à y intervenir, il fut, il y a quelque temps, décidé par les puissances catholiques européennes: 1° qu’une modification politique aurait lieu dans le gouvernement et dans les institutions de PÉtal-Romain ; 2° que cette modification aurait pour base le retour de Pie IX, non comme Pape, ce qui ne rencontrerait pas d’obstacle chez nous, mais comme prince et souverain temporel ; 3° que si, pour atteindre ce but, une intervention combinée était jugée nécessaire, l’intervention aurait lieu.
Nous voulons bien admettre que, tandis que pour quelques-uns des gouvernements contractants, le seul et unique mobile était un rêve de restauration générale et un retour absolu aux traités de 1815, le gouvernement français ne fût entraîné dans cet accord que par suite d’informations erronées tendant systématiquement à lui peindre l’Élat-Rotnain comme livré à l’anarchie, et dominé par la terreur exercée au nom d’une audacieuse minorité.
Nous savons de plus que, dans la modification proposée, le gouvernement français se proposait de représenter une influence plus ou moins libérale, opposée au programme absolutiste de l’Autriche et de Naples. Il n'eu est pas moins
vrai que, sous la forme despotique ou constitutionnelle, sans ou avec des garanties libérales aux populations romaines, la pensée dominante, dans toutes les négociations auxquelles nous faisons allusion, a été un retour quelconque vers le passé, une transaction 'entre le peuple romain et Pie IX considéré comme souverain temporel. Nous ne pouvons pas nous dissimuler, Monsieur, que ce fut sous l’inspiration de cette pensée que fut conçue et exécutée l’expédition française. Elle a eu pour but, d’un côté, de jeter l’épée de la France dans la balance des négociations qui devaient s’ouvrir à Rome, de garantir, de l'autre, la population romaine de tout excès rétrograde, en posant, toutefois, pour condition, la reconstitution d’une monarchie constitutionnelle en faveur du Saint-Père. Ce but, Monsieur, résulte pour nous, à part les informations précises que nous croyons posséder sur le concert antérieur, des proclamations du général Oudinot, des déclarations formelles des envoyés successifs au Triumvirat, du silence obstinément gardé toutes les fois que nous avons cherché à aborder les questions politiques et à obtenir une déclaration formelle de ce fait, constaté dans notre note du 16, que les institutions par lesquelles se régit, en ce moment, le peuple romain, sont l’expression libre et spontanée du vœu inviolable des populations, légalement interrogées. Au reste, le vote de l’Assemblée française vient lui-même implicitement à l’appui de ce que nous affirmons.
En face d’une pareille situation, et sous la menace d'une transaction inadmissible et de négociations que l’état de nos populations ne provoque nullement, notre rôle, Monsieur, n’était pas douteux : résister; nous le devions à notre pays, à la France et à l’Europe entière. Nous devions, pour remplir un mandat loyalement donné et loyalement accepté, maintenir à notre pays, autant que cela nous était possible, l’inviolabilité de son territoire et de ses institutions, unanimement acclamée par tous les pouvoirs, par tous les éléments de l’État.
Nous devions conquérir le temps nécessaire pour en ap-
peler de la France mal informée à la France mieux informée, pour éviter à la République sœur la tachfe qui lui serait échue, si, précipitamment entraînée par des suggestions étrangères, elle était, à son insu, presque complice d’une violence à laquelle nous ne saurions trouver d’égale, si ce n’est en remontant à 1772, au premier partage de la Pologne.
Nous devions à l’Europe de maintenir, autant qu’il était en nous, le principe fondamental de toute vie internationale, l’indépendance de chaque peuple en tout ce qui concerne son administration intérieure. Nous le disons avec orgueil, car si c’est avec enthousiasme que nous résistons aux tentatives de la monarchie napolitaine et à notre éternelle ennemie l’Autriche, ce n’est qu’avec une profonde douleur que nous nous voyons contraints de résister aux armes françaises ; nous croyons avoir bien mérité en suivant cette ligne de conduite, non-seulement de votre part, mais des peuples européens.
Vous connaissez, Monsieur, les événements qui se sont produits depuis l'intervention française. Notre territoire a été envahi par le roi de Naples; quatre mille soldats espagnols ont dû s’embarquer le 17 pour nos côtes, dans un but d’invasion. Les Autrichiens, après avoir surmonté la résistance héroïque de Bologne, se sont avancés sur la Romagne et sont aujourd’hui en pleine marche sur Ancône. Nous avons battu et repoussé hors de notre territoire les forces du roi de Naples. Nous ferions de môme , c’est notre foi, des forces autrichiennes, si l’attitude du corps expéditionnaire français n’entravait pas notre activité.
C’est à regret que nous disons cela ; mais il faut enfin. Monsieur, que la France sache ce que l’expédition de Civita-Vecchia, conçue, disait-on, dans un but de protection, nous coûte.
11 est douloureux d’avoir à affirmer des choses pareilles; mais nous affirmons, Monsieur, que de toutes les interventions dont on cherche à nous accabler, l’intervention française est celle qui nous a été le plus fatale. Contre les sol-
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dats du roi de Naples et les Autrichiens, nous pouvons nous battre, et Dieu protège les bonnes causes. Nous ne voulons pas nous battre contre les Français. Nous sommes envers eux en état, non de guerre, mais de simple défense. Mais cette position, la seule que nous voulions avoir partout où nous rencontrons la France, a pour nous tous les inconvénients, sans aucune des chances favorables de la guerre.
L’expédition française, Monsieur, nous a dès l’abord forcés d’opérer un mouvement de concentration de nos troupes, qui a laissé notre frontière ouverte à l'invasion autrichienne, et Bologne et les villes de la Romagne désarmées. Les Autrichiens en ont profité. Après huit jours d’une lutte héroïque soutenue par la population, Bologne a dû succomber.
Nous avions acheté en France des armes pour nous défendre ; ces armes, au nombre de dix mille fusils au moins, entre Civita-Vecchia et Marseille, ont été séquestrées; elles sont en vos mains. D’un seul coup, vous nous avez enlevé dix mille soldats, car tout homme armé est un soldat contre les Autrichiens.
Vos forces sout sous nos murs, à une portée de fusil, disposées comme pour un siège. Elles y restent sans but, sans programme avoué ; elles nous ont forcés d’entretenir la ville en un état de défense qui obère nos finances. Elles nous forcent d’y garder un chiffre proportionné de nos troupes, qui pourraient sauver nos villes de l’occupation et des dévastations autrichiennes. Elles entravent notre circulation, nos approvisionnements, nos courriers. Elles tiennent les esprits dans un état de surexcitation qui pourrait, si notre population était moins bonne et moins dévouée, entraîner des conséquences nuisibles. Elles n’engendrent pas l’anarchie ni la réaction, car l’une et l’autre ne sont pas possibles à Rome: elles sèment l’irritation contre la France, et c’est un malheur assez grave pour nous, qui étions habitués à l’aimer et à espérer en elle.
Nous sommes assiégés, Monsieur, assiégés par la France, au nom d’une mission de protection, tandis que, à quelques
lieues de nous, le roi de Naples emporte en fuyant nos otages et les Autrichiens égorgent nos frères.
Vous avez, Monsieur, présenté des propositions. Ces propositions ont été déclarées inadmissibles par l’Assemblée, et nous n’avons plus à nous en occuper aujourd’hui; vous en ajoutez une aux trois qui ont été rejetées. Cette proposition nous dit que la France protégera de tout envahissement étranger toutes les parties du territoire romain occupées par ses troupes. Vous devez sentir vous-mCine, Monsieur, qu’il n’y a rien là qui change notre position. Les parties du territoire occupées par vos troupes sont, de fait, protégées ; mais, si c’est pour le présent, à quoi se réduisent-elles? Si c’est pour l’avenir, n’avons-nous pas d'autres voies ouvertes à la protection de notre territoire qu’en vous le livrant tout en entier?
Le nœud de la question n’est pas là : il est dam l'occupation de Home . Cette demande forme jusqu’ici la condition première de toutes les propositions présentées.
Or, nous avons eu l’honneur de vous le dire, Monsieur, cela est impossible: jamais le peuple n’y consentira. Si l’occupation de Rome n’a pour but que de la protéger, le peuple vous exprimera sa reconnaissance; mais il vous dira que, capable de protéger Rome par ses propres forces, il croirait se déshonorer à vos yeux en faisant acte d'impuissance, en déclarant qu’il lui faut, pour se défendre, quelques régiments de soldats français Si l’occupation a pour but, ce qu’à Dieu ne plaise, une pensée politique, le peuple, qui s’est donné librement des institutions, ne peut pas se résoudre à la subir. Rome est sa capitale, son palladium, sa ville sacrée. Il sait fort bien qu’à part ses principes, à part son honneur même, il y a, au bout de toute occupation de sa ville, la guerre civile. Il se méfie de toute insistance. Il prévoit, une fois les troupes admises, des changements, dans les hommes et dans les institutions, qui seraient funestes à sa liberté.
Il sait qu’en présence*des baïonnettes étrangères, l’indépendance de son Assemblée, de son Gouvernement, ne se-
rait plus qu’un vain mot. 11 a sans cesse Civita-Vecchia devant les yeux.
Sur ce point-là, Monsieur, croyez-le bien, sa volonté est irrévocable. Il se fera massacrer, de barricade en barricade, plutôt que de se soumettre. Les soldats de la France veulent-ils, peuvent-ils massacrer un peuple de frères, qu’ils viennent protéger, parce qu’il n’entend pas leur livrer sa capitale?
Il n’y a pour la France que trois rôles à jouer dans les États-Romains.
La France doit se déclarer pour nous, contre nous, ou neutre.
Se déclarer pour nous, c’est reconnaître formellement notre République et combattre côte à côte, avec nos troupes, les Autrichiens.
Se déclarer contre nous, c’est écraser sans motif la liberté, la vie nationale d’un peuple d'amis, et combattre côte à côte avec les Autrichiens.
La Frante ne peut pas faire cela. Elle ne veut pas risquer une guerre européenne pour nous défendre comme alliée. Qu’elle reste donc neutre dans la contestation qui se vide entre nous et nos ennemis. Hier encore, nous espérions plus d’elle : aujourd’hui nous ne lui demandons que cela.
L’occupation de Civita-Vecchia est un fait accompli : soit. La France croit que, dans l’état actuel des choses, il ne lui sied pas de se tenir éloignée du champ de bataille. Elle pense que, vainqueurs ou vaincus, nous pouvons avoir besoin de son action modératrice ou de sa protection. Nous ne pensons pas comme elle; mais nous n’entendons pas réagir contre elle. Qu’elle garde Civita-Vecchia. Qu’elle étende même ses cantonnements, si le nombre de ses troupes vient à le réclamer, aux localités salubres (1) qui se trou-
(I) L’insalubrité des environs de Rome était une des grandes raisons qu’invoquait le général Oudinot pour exiger, 1 tout prix, l’entrée de la ville. Or, l’intérieur même de Rome n'est guère moins malsain, pendant l’été, que scs environs. Mazziui indiquait, pour les cantonnements de l’ar-
vent sur le rayon de Civita-Vecchia à Viterbe. Qu’elle attende là l’issue des combats qui vont se livrer. Toutes les facilités lui seront offertes ; tous les témoignages de franche et cordiale sympathie lui seront donnés ; scs officiers visiteront Rome ; ses soldats auront tous les soulagements possibles. Mais que sa neutralité soit sincère et sans arrièrepensée. Qu’elle la déclare en termes explicites. Qu’elle nous laisse libres de jeter toutes nos forces dans la mêlée ; qu’elle nous rende nos armes ; qu’elle ne ferme pas, avec ses croiseurs, nos ports aux hommes des autres parties de lTtalie qui veulent nous venir en aide. Qu’elle s’éloigne surtout de nos murs, et que l’apparence même de l’hostilité cesse entre deux peuples qui, plus tard, nous n’en doutons pas, sont destinés à s’unir dans la même croyance internationale, comme ils le sont aujourd’hui dans une même forme de gouvernement.
Agréez, Monsieur, etc.
Les Triumvirs:
Mazzini, Armellini, Saffi.
Au camp, M. de Lesseps insistait pour la patience, et demandait que tout au moins on attendît le temps nécessaire pour avoir l’avis du gouvernement. On était toujours, faisait-il observer, sous l’empire des instructions qui lui avaient été remises par le ministère, et de la dépêche expédiée le 10 mai au géuéral Oudinot.
Un conseil de guerre fut réuni, auquel le général soumit la délibération suivante :
Est-il convenable d’abandonner les négociations et de
mée française, la ligne de Civita-Vecchiu & Viterbe. M. de Lesseps proposait Albano et Frascati. Mais ce n'était pas là le compte du général et du gouvernement français.
recommencer l’attaque de Rome, sans s'arrêter aux conclusions de M. de Lesseps et sans attendre de nouvelles instructions?
Grâce à l’appui que prêta à M. de Lesseps le général Mollière, le conseil décida que l’on attendrait les instructions du gouvernement.
Le 26 mai, M. de Lesseps, sollicitant ces instructions, écrivait au ministre des affaires étrangères :
« L’armée française, campée dans la partie nordouest de la ville, c’est-à-dire dans celle où les émanations sont le plus dangereuses en été, se trouverat-elle forcément dans l'obligation de rester en place ou d'attaquer Borne et d'être amenée par conséquent à la foudroyer , pour lui donner une preuve bien patente de notre amitié pour elle et de notre volonté de la protéger? Je ne le pense pas , car il y aurait sans doute un terme moyen qui permettrait d'attendre et qui consisterait, sans reculer , à changer le campement de nos troupes et à en placer, par exemple, la plus grande partie à Albano ou à Frascati, lieux toujours fort sains, ainsi que dans les environs , etc. »
Mais M. de Rayneval, l’un des plénipotentiaires de Gaète, était venu au camp et pressait la marche de l’armée sur Rome. L’orgueil des géuéraux et l’impatience des soldats favorisaient ces vues. Aucunes instructions ostensibles n’étaient, il est vrai, parvenues au général Oudinot; mais le général Vaillant venait d’arriver de Paris pour prendre le commandement du génie. On annonçait l’approche des Autrichiens (1). Sous
(1) Voici, suivant M. Farini (Lo Slalo Borna no. t. IV, p. 1Î8), le texte
la pression de ees circonstances réunies, M. de Lesseps se résolut à adresser aux autorités romaines, de concert avec le général Oudinot, une communication pressante et décisive :
DÉCLARATION ENVOYÉE AUX AUTORITÉS ET A L’ASSEMBLÉE CONSTITUANTE ROMAINE.
Le soussigné, Ferdinand de Lesseps, envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de la République française, en mission à Rome ;
Considérant que la marche de l’armée autrichienne dans les États-Romains change la situation respective de l’armée française et des troupes romaines;
Considérant que les Autrichiens , en s’avançant sur Rome, pourraient s’emparer de positions menaçantes pour l'armée française;
Considérant que la prolongation du statu quo auquel avait consenti, sur sa demande, M. le général en chef Oudinot de Reggio, pourrait devenir nuisible à l’armée française;
d’une lettre qui fut adressée par le général Oudinot au générai autrichien Wimpffen :
» Général, on m’annonce que vous êtes arrivé à Pérouse avec une partie a de vos troupes, et que vous vous proposez d'aller en avant, en vous mot- « tant en communication avec l’armée napolitaine qui est dans les Abbruzzes. « Je dois vous rappeler que l'armée française a commencé seule le siège de « Rome, qu’elle est en mesure de s’emparer du Pont-Molle, et, de là, de se « mettre en communication avec les routes de Florence et d’Ancûno. Je suis « résolu à faire avancer mes soldats de ce côté; retenez donc les vôtres; o l’honneur des armes françaises l'exige. J’ai appris à honorer les troupes « autrichiennes sur les champs de bataille ; mais en ce moment tout mouve- « ment do leur part sur Rome semblerait offensif et hostile à la France. Si v nos soldats se rencontraient dans de telles conjonctures, il en pourrait a résulter des conflits que tous deux nous devons avoir à coeur de prévenir.»
A quoi bon repousser si énergiquement l'association des moyens, alors qu’on acceptait la solidarité de l’oeuvre? Le maréchal Radetzki ne se laissait pas émouvoir par les protestations françaises, lorsqu’aux envoyés piémontais venus à Milan pour traiter da la paix avec l’Autriche, il disait ; • Noua sommes tous d’accord. »
Considérant qu’aucune communication ne lui a été adressée depuis la dernière note au Triumvirat, eu date du 20 de ce mois ;
Iuvile les autorités et l’Assemblée constituante romaine à se prononcer sur les articles suivants :
Art. 1er. Les Romains réclament la protection de la République française.
Art. 2. La France ne conteste point aux populations romaines le droit de se prononcer librement sur la forme du gouvernement.
Art. 3. L’armée française sera accueillie par les Romains comme une armée amie. Elle prendra les cantonnements qu’elle jugera convenables, tant pour la défense du pays que pour la salubrité de ses troupes. Elle restera étrangère à l'administration du pays.
Aht. 4. La République française garantit contre toute invasion étrangère le territoire occupé par ses troupes.
En conséquence, le soussigné, de concert avec M. le général en chef Oudinot de Reggio, déclare que dans le cas où les articles ci-dessus ne seraient pas immédiatement acceptés, il regardera sa mission comme étant terminée, et que l’armée française reprendra toute sa liberté d’action.
Fait au quartier-général de l'armée française, Villa Santucci, le vingt-neuf mai mil huit cent quarante-neuf.
Signé : Ferd. de Lesseps.
Contresigné : Oudinot de Reggio.
Les triumvirs ayant demaudé uue explication sur le sens à donner au mot immédiatement , M. de Lesseps répondit qu’il leur était accordé un délai de viugtquatre heures, expiraut le lendemain 30, à minuit, pour répondre à l’ ultimatum.
Le lendemain, les triumvirs firent remettre à l’envoyé français le contre-projet suivant :
Abt. 1". — Les Romains, pleins de foi aujourd’hui comme toujours dans l’amitié et dans l’appui fraternel de la République française , réclament la cessation des apparences même d’hostilité , et rétablissement des rapports qui doivent être l’expression de cet appui fraternel.
Abt. 2. — Les Romains ont pour garantie de leurs droits politiques l’art, ô de la Constitution française.
Abt. 3. — L’armée française sera regardée par les Romains comme une armée amie , et accueillie comme telle. Elle prendra , d’accord avec le gouvernement de la République romaine , les cantonnements convenables , tant pour la défense du pays que pour la salubrité de ses troupes. Elle restera étrangère à l’administration du pays.
Abt. 4. — La République française garantit contre toute invasion étrangère les territoires occupés par ses troupes.
Armeluni, Mazzini, Saffi.
M. de Lesseps, jugeant que les différences entre les deux projets, français et romain, pouvaient être aplanies, voulut donner suite aux négociations en proposant quelques changements au texte du Triumvirat; mais le général Oudinot accueillit avec indignation la communication de ce document. Avant même d'en avoir connaissance, il avait ordonné des mouvements de troupes destinés à resserrer la ville par l’occupation de nouvelles positions. Entraîné trop loin peut-être par son désir de conciliation, M. de Lesseps fit transmettre au gouvernement romain l’assurance que « ces mouvements de troupes étaient destinés seulement à nous assurer des positions dont les armées étrangères, en marche sur Rome, pourraient s’emparer. »
Ces imprudences contraires du général et du diplomate, la trop grande précipitation de l’un dans les mesures agressives, la trop grande confiance de l’autre daus les possibilités d’un arrangement, firent, dans Rome, accuser les armes françaises de trahison. En rentrant dans la ville, où il venait discuter avec les triumvirs les termes des deux propositions, M. de Lesseps trouva la population fort émue de l’occupation de Monte-Mario. 11 essaya de calmer le mécontentement par des concessions nouvelles, et soumit aux délibérations de l’Assemblée un dernier projet, qui fut adopté, sauf des modifications insignifiantes , à l’uuanimité moins trois voix. En voici le texte, tel qu’il fut retourné, le 31 mai, par le Triumvirat à M. de Lesseps (1) :
« Art. 1". — L’appui de la France est assuré aux populations des États- Romains. Elles considèrent l’armée trançaise comme une armée amie qui vient concourir à la défense de leur territoire.
» Art. 2. — D’accord avec le gouvernement romain et sans s'immiscer en rien dans l'administration du pays , l’armée française prendra les cantonuements extérieurs
(1) M. de Lesseps, dans sa Mission à Roms (p. 47), fait observer quo le texte de ce Iraitâ du 31 mai, que repoussa le général Oudinot, offre uno Identité presque complète avec celui des propositions du -20 mai, que le général avait signées. Pour être juste envers tous, il faut constater que 1'anicle 3 de la convention du 29 mai ne parlait point de cantonnements extérieurs. L’iutioduction, dans le traité du 31, de ce inot par lequel l'entrée de Rom- se trouvait implicitement interdite aux troupes françaises, constitue à elle seule, entre les deux conventions, une différence notable, et qui correspond précisément à celle qui existait entre les molles sympathies de l’Assemblée française pour la République romaine et les aveugles complaisances du ministère français pour la cour de Gaéte. M. de Lesseps. qui puisait ses inspirations dans les délibérations de l'Assemblée, se contentait des cantonnements extérieurs. Le général Oudinot, qui recevait l'impulsion du ministère et de la conférence, voulait la ville.
convenables tant pour la défense du pays que pour la salubrité des troupes.
< Les communications seront libres.
■ Art. 3. — La République française garantit contre toute invasion étrangère les territoires occupés par ses troupes.
« Art. à. — II est entendu que le présent arrangement devra être soumis à la ratification de la République française.
t Art. 5. — En aucun cas les effets du présent arrangement ne pourront cesser que quinze jours après la communication officielle de la non-ratification. »
Dès ce même jour, 31 mai, le général Oudinot notifia à M. de Lesseps et au Triumvirat son refus formel d'adhérer à ces conveulions. Le lendemain, 1er juiu, M. de Lesseps reçut du ministère français la dépêche suivante :