‹ L'étatromain depuis 1815 jusqu'a nos jours avec des notes et documents historiques Jules AmiguesChapitre 3 sur 57 · SERVITEUR DES SERVITEURS DE DIEU · texte numérisé non relu

SERVITEUR DES SERVITEURS DE DIEU

A la mémoire perpétuelle des hommes.

Tant et de si cruels ennemis se sont souvent attachés à persécuter l’Église de notre Rédempteur Jésus-Christ, fondée sur la pierre, et contre laquelle, suivant la divine promesse, ne prévaudront jamais les portes de l’Enfer, que.

sans l'immanquable intervention promise, il eût semblé parfois que l’on devait redouter sa destruction, ou par les violences, ou par les manœuvres, ou par les perfidies des méchants. Et ce que l’on a vu dans les temps passés s’est renouvelé d’une manière plus saisissante dans notre malheureuse époque, qui semble être ce temps lointain annoncé depuis tant de siècles par les apôtres, où doivent venir des imposteurs cheminant, suivant le caprice de leurs désirs, dans l'impiété (1). Chacun sait en effet quelle multitude d'hommes scélérats s’est réunie, dans ces temps si difficiles, contre le Seigneur et son Christ, en vue principalement de combattre et de détruire (inutiles efforts ! ) notre spinte Église, en égarant et détachant les Hdèles de la vraie doctrine, au moyen d’une vaine et trompeuse philosophie (2). Pour atteindre plus aisément ce but, plusieurs d’entre eux formèrent des réunions occultes cl des sectes clandestines, espérant pouvoir ainsi plus librement entraîner un grand nombre de personnes à se rendre complices de leurs conjurations et de leurs crimes.

Il y a longtemps déjà que le Saint-Siège, étant venu à découvrir l’existence de semblables sectes, éleva hautement la voix contre elles, et dévoila les machinations qu’elles entreprenaient secrètement, non pas seulement contre la religion, mais aussi contre la société civile. Et il ne négligea point d’exciter la diligence et les défiances de tous, afin que ces sectes ne pussent tenter d’exécuter l’œuvre inique qu’elles méditaient. Mais il est à déplorer que ces sollicitudes du siège apostolique n’aient pas obtenu le résultat qu’elles s’étaient proposé, et que des hommes pervers ne se soient jamais désistés de leur coupable entreprise, d’où sont dérivés en définitive ces malheurs que nous-mêmes avons vus; ces hommes même, dont l’orgueil croît toujours davantage, osèrent instituer d’autres sectes nouvelles.

11 faut nommer ici cette Société, née depuis peu et pour-

(1) Êpltreide Jud., ap., v. 18.

(2) Coloss., cap. il, v. S.

tant si étendue en Italie et dans d’autres contrées, qui, bien que divisée en plusieurs sectes, et ayant, suivant leur diversité, des noms distincts, néanmoins en substance, par la communauté des sentiments et des crimes, et par un certain lien réciproque, ne forme qu’une association unique, dite généralement des Carbonari. Ces hommes affectent, à la vérité, un dévouement extraordinaire et un respect singulier pour la religion catholique et pour la personne et la doctrine de Jésus-Christ, notre Sauveur, qu’ils osent, avec une audace impie, appeler parfois le directeur et le grandmaître de leur Société. Mais ces discours, qui semblent plus doux que l’huile, ne sont que des traits dissimulés pour eu frapper avec plus de sécurité les imprudents, et employés par des gens rusés qui viennent revêtus de la toison de l’agneau, mais sont en réalité des loups rapaces.

En effet ce rigoureux serment par lequel, à l’exemple des anciens priscillianisles, ils promettent de ne jamais manifester en aucun temps et en aucun cas, à des hommes non affiliés à la Société, aucune chose qui la regarde, et de ne jamais communiquer à ceux qui sont dans les degrés inférieurs des choses réservées aux degrés supérieurs ; et en outre ces conventicules occultes et illégitimes qu'ils tiennent suivant l’usage de beaucoup d’hérétiques, et l’admission dans ces conventicules d’hommes de toute religion et de toute secte, suffisent, quand même il n’y aurait pas d’autres preuves, pour montrer que l’on ne doit avoir aucune foi dans leurs discours ci-dessus signalés.

Mais il n’est pas besoin de conjectures et de raisonnements pour se former de leurs maximes le jugement que nous venons de porter. Les livres publiés par eux, où est décrit le système de leurs réunions, particulièrement pour les affiliés de grades supérieurs, leurs catéchismes, leurs statuts et autres documents authentiques et plus que convaincants, et aussi les témoignages de ceux qui, après avoir appartenu à cette Société, l’ont abandonnée et en ont révélé à des juges légitimes les erreurs et les fraudes, démontrent clairement que les Carbonari ont pour jbut principal de

donner à chacun la plus large liberté de se faire à son propre gré, et suivant ses propres opinions, la religion à suivre, introduisant ainsi dans l’esprit humain l'indifférentisme religieux, la chose la plus pernicieuse qu’on puisse imaginer; de profaner par certaines cérémonies sacrilèges la passion de Jésus-Christ; de tourner en dérision les mystères mêmes de la religion catholique et les sacrements de l’Église, auxquels iis semblent en vouloir substituer de nouveaux, inventés par eux dans un excès d'impiété, et de renverser ce Saint-Siège apostolique, contre lequel, parce qu’il a toujours servi-de résidence à la principauté de ta chaire apostolique (1), ils ont une haine particulière, et trament les plus odieuses et les plus funestes machinations.

Et, comme il est prouvé par les mêmes documents authentiques, l’impiété n’est pas moins grande dans les préceptes que la secte des Carbonari professe sur les mœurs, bien qu’elle se vante impudemment d’exiger de ses membres qu’ils observent et pratiquent la charité et toutes les vertus, et qu’ils s’abstiennent avec le plus grand scrupule de tout vice. Ainsi elle favorise effrontément les voluptés les plus impures ; elle enseigne qu’il est permis de tuer ceux qui violent le secret dont nous avons parlé ci-dessus; et bien que le prince des apôtres. Saint Pierre, commande aux chrétiens d'être subordonnés à toute créature humaine en considération de Dieu, soit au roi comme à celui qui tient C autorité souveraine, soit aux chefs, comme envoyés par lui, etc. (2), et que l’apôtre saint Paul ordonne que toute âme soit sujette aux puissances élevées (3), néanmoins, cette Société enseigne qu’il est permis de lever le drapeau de la révolte, et de dépouiller de leur autorité les rois et tous autres maîtres d’empire, qu’elle ose communément, par une suprême injure, appeler du nom de tyrans.

Tels sont les principes et les enseignements de cette So-

ft) S. Ang., (p. 43.

(2) JSp. I, cap. ii, v. 13.

(3) Rom., cap. tu, v. 14.

ciété, d’où résultèrent récemment en Italie ces crimes commis par les Carbonari, et qui causèrent une si profonde douleur aux hommes pieux et honnêtes. Nous donc, qui avons été institués les gardiens vigilants de la maison d’Israël, c’est-à-dire de la Sainte-Église, et qui devons, par notre ministère pastoral, faire en sorte que le troupeau chrétien, à nous confié parla divine Providence, ne souffre aucun dommage, nous croyons ne pouvoir pas nous dispenser, pour des intérêts si graves, de mettre un frein aux efforts impurs de tels hommes. Nous y sommes encouragés, en outre, par la mémoire bénie de Clément XII et Benoit XIV, nos prédécesseurs, qui, le premier par la constitution In eminenti du 28 avril 1738, et le second, par la bulle Providas du 18 mai 1751, condamnèrent et interdirent les Sociétés des Liberi-Muratori ou Francs - Maçons , de quelque autre nom qu’elles fussent appelées suivant la diversité des pays et des idiomes, Sociétés dont est peut-être une dérivation, et à coup sûr une imitation de celle des Carbonari. El, bien que par deux édits émanés de notre Secrétairerie d’État, nous ayons déjà sévèrement prohibé cette association, toutefois, suivant les traces de nos honorés prédécesseurs, nous croyons devoir la proscrire plus solennellement encore et sous des peines graves, d’autant que les Carbonari prétendent n’être pas compris dans les deux conslitutionscitécs.et n’être pas soumis aux peines qui y sont sanctionnées.

En conséquence, entendue une Congrégation choisie de nos vénérables frères, Cardinaux de la sainte religion catholique, sur leur conseil et aussi de notre propre mouvement, après vérification sûre des faits et mûre délibération, et dans la plénitude de notre autorité apostolique, nous avons décidé et décrété de condamner et prohiber, et dans notre présente constitution, portant effet à perpétuité, nous condamnons et prohibons la susdite Société des Carbonari, sous ce nom ou sous tout autre, ses réunions, unions, congrégations, associations et conventicules

Par suite, à tous et à chacun, chrétiens de tout état, rang,

condition, ordre, dignité ot prééminence, laïques ou clercs, séculiers ou réguliers, même dignes de mention et de désignation spéciale et individuelle; nous commandons rigoureusement et en vertu de la sainte obéissance qui nous est due, que personne, sons aucun prétexte ou fausse couleur, ose entrer dans ladite Société des Carbonari, qu’elle soit désignée sous ce nom ou sous un autre; de la propager, fomenter, recevoir ou céler dans ses propres maisons ou habitations, ou en d’autres lieux; d’y intervenir, ou de donner la permission ou la facilité qu’elle se néunisse ailleurs; de lui fournir quelque chose que ce soit, ou de lui prêter, d’une façon quelconque, conseil, secours ou faveur en public ou en particulier, directement ou indirectement, par soi-méme ou par d’autres ; et aussi d’exhorter, induire , provoquer et persuader d’autres personnes à s’inscrire, s’associer ou intervenir dans la même Société, ou à accepter quelques-uns de ses grades, ou à la favoriser et protéger d’une manière quelconque. Mais nous commandons que, de cette Société et de ses réunions, unions, congrégations, convcnticules, chacun doive se tenir absolument éloigné, sous peine, pour tout contrevenant, d’excommunication encourue ipso facto , sans autre déclaration, et de laquelle nul ne pourra être absous par autre que par nous ou nos successeurs, hormis à l’article de la mort.

En outre, nous commandons à tous, sous la même peine d’excommunication réservée à nous et à nos successeurs, les Pontifes romains, d'avoir à dénoncer aux évêques, ou à qui il appartient, tous ceux qu’ils sauraient être affiliés à cette Société, ou s’être rendus coupables de quelques-uns des délits dont il est ci-dessus fait mention.

Finalement, alin de faire disparaître plus sûrement tout péril d’erreur, nous coudamnons et proscrivons tous les Catéchismes des Carbonari, et les livres dans lesquels ils décrivent ce qu’ils ont coutume de faire dans leurs réunions, leurs statuts, leurs codes, et tous les ouvrages qui ont en vue leur défense, imprimés ou manuscrits; et h tous les fidèles, sous la même peined’cxcoinmunicalion majeure éga-

Iement réservée, nous interdisons de lire ou retenir les livres sus-mentionnés, ou seulement quelqu’un d’entre eux, et ordonnons que, sans aucune exception, ils les remettent aux curés ou desservants des lieux qu’ils habitent, ou aux autres personnes à qui appartient le droit de les recevoir.

Nous voulons encore qu’à toute reproduction, même imprimée, des présentes lettres, signée d’un notaire public et munie du sceau d’une personne ayant dignité ecclésiastique, il soit prêté la même foi que l’on aurait dans les lettres originales elles-mêmes, si elles étaient exhibées ou présentées.

Que nul n’ose donc violer, ou témérairement contredire notre présente déclaration, condamnation, mandat, prohibition et interdiction ; et si quelqu’un avait la hardiesse de le tenter, qu’il sache bien qu’il encourra l’indignation du Dieu tout-puissant et de ses bienheureux apôtres Pierre et Paul. .

Donné à Rome, dans Sainte-Mario-Majeure, l'année de l'Incarnation de Noire-Seigneur 1821,1e 13 septembre, et dans la vingt-deuxième année de notre pontificat.

Le cardinal pro-dataire,

E. Cardinal Consalvi.

En vue de se défendre contre le carbonarisme, la cour encourageait l’accroissement de la secte rivale des sanfédistes.

« 11 existait anciennement une compagnie politique « et religieuse, dite des Pacifiques et de la Sainle- « Union, qui avait pour devise la parole évangélique : « Beati paciftci quia filii Dei vocabuntur, et dont < chaque membre jurait de maintenir au prix de sa « vie la tranquillité publique. Peut-être dans l’ori- « gine le Sanfédisme fut-il l’application et le dévelop- « pement d’une pensée semblable. 11 se proposait pour

« but de défendre la religion catholique, les privilèges « et les juridictions de la Curie Romaine, la souve- « raineté temporelle et les prérogatives du pontificat, « tant contre les embûches des novateurs que contre « les empiétements de l’Empire. Idéal par sa nature,

• le Sanfédisme était cosmopolite, s’étendait sous des

• formes diverses partout où s’étendent, par un mer- « veilleux enchaînement, les ramifications hiérarchi- « ques de l’Église ; il était rétrograde, car il tendait à « l’absolutisme théocratique ; il était ou paraissait « italien, car il combattait les influences impériales.

• Les hommes haut placés dans l’Église ou dans « l’État, ceux que leur fortune, leur noblesse ou leur « intelligence avaient élevés aux honneurs, ceux que « l’opinion signalait pour leurs mœurs irréprochables et « leur foi éprouvée, devaient être les chefs naturels de « l’association et en diriger l’esprit. Mais comme toutes « les institutions humaines se corrompent par la pra-

• tique, ou vit bientôt et trop souvent suffire, pour « conférer ces délicates fonctions, le rang sans le

• mérite, la dignité sans la science, la fortune sans la « vertu d’en faire usage, la noblesse de la race sans « la noblesse de l’esprit ; l’hypocrisie se cacha sous « le manteau de la religion, l’avarice sous les appa- « rencesdu désintéressement; des bigots, des fourbes, « des misérables exploitèrent à leur profit la puissance « de la secte. Ainsi le Sanfédisme s’altérait en vieillis- « sant. Mais si l’on songe qu’en présence de cette « milice des principes absolus, de la politique ré- « trograde, se trouvait la secte des Carbonari, on

• peut, dès ce moment, imaginer quelles inimitiés et

« quelle lutte opiniâtre durent résulter de cet anta- « gonisme (1). »

Les soulèvements de Naples et du Piémont en 1821, et l’intervention autrichienne qui les suivit, fournirent un ample aliment aux haines des partis. L’Autriche, victorieuse des révoltes populaires, stimula les gouvernements italiens à la sévérité, les sectes illibérales à de sanglantes représailles. Malgré les honorables mais timides répugnances du secrétaire d’État Consalvi, le gouvernement romain obéit à ces suggestions. Les sectes versaient le sang ; le pouvoir proscrivit.

« Beaucoup d’entre les exilés des États-Romains se « réfugiaient en Toscane, où ils étaient généreuse-

< ment accueillis par le grand-duc Ferdinand, dont le « gouvernement sage et modéré contrastait singuliè-

< rement avec celui des Romagnes. Ces exilés racon- « taient les récents événements, les injustes rigueurs « du gouvernement romain. Peut-être de trop légi- « limes rancunes assombrissaient-elles leurs récits.

< 11 n’y avait, disaient-ils, dans les États-Pontificaux, * aucune sollicitude de la civilisation des peuples, « aucun souci de la prospérité publique. Rome était ■ une sentine de corruption, où trônaient la faveur et « le privilège; le clergé, ignorant ou rusé, y était « maître; les laïques, esclaves ; le trésor était pillé « par les congrégations des publicains ou la tourbe des « espions ; tout le gouvernement consistait à deviner « et à punir les pensées, les espérances , les impru- « dences libérales. — C’est une grande faute de la

(1) Farini, lo Stato nowirno, 1. 1, p. 10 et lt.

i part des gouvernements que de rejeter hors de la * patrie de nombreux exilés qui, errant de terre en « terre, excitent par leurs éclatantes misères l’in- « térèt des populations, mettent à nu les plaies des « États qui les ont proscrits, les vouent à l’exécration « au dehors, et, au dedans, entretiennent par les « liens de la famille et de la secte, la perpétuité des « haines avec celle de leurs espérances. Lorsque, le « 20 août 1823, le saint pontife Pie VII rendit son « âme au Seigneur, l’esprit de parti dissolvait tous les « liens sociaux, surtout dans les quatre Légations, et « le gouvernement romain, détesté au dedans, était « méprisé au dehors (1). »

Le 28 septembre de l’année 1823 fut élu Pape le cardinal Délia Genga, qui prit le nom de Léon XII et choisit pour secrétaire d’État le cardinal Délia Somaglia.

Yieux et valétudinaire, mais plein d’une âpre énergie, le nouveau Pape s’appliqua à ramener l’État vers les institutions et les coutumes du passé. Par lui fut restaurée l’autorité des congrégations de cardinaux, et furent rétablies en grand nombre de vieilles pratiques ou disciplines de la curie romaine. 11 encouragea et protégea toutes les congrégations religieuses et les confréries dévotes ; par la bulle quod divina sapieutia, il ordonna que les études fussent entièrement ramenées sous la hiérarchie ecclésiastique : il confia au clergé, à son administration exclusive, tous les établissements de charité et de bienfaisance ; il confirma et élargit ses

(I) Farini, lo Stato fiomano, t. I, p. 15.

immunités, ses privilèges, ses juridictions. Ilenlevaaux juifs tout droit de propriété, les obligeant de vendre dans un temps déterminé celles qu’ils possédaient : il remit en vigueur contre eux les règlements injurieux et les usages barbares du moyen âge ; il les renferma dans les ghetti par des murailles et des portes ; il les abandonna à la discrétion du Saint-Office : d’où il résulta que beaucoup de riches et honnêtes commerçants émigrèrent en Lombardie, à Venise, à Trieste, en Toscane. Il supprima le conseil chargé de veiller à la vaccination, et en cassa les règlements ; il accorda faculté illimitée d’instituer des majorats et des fidéicommis ; il substitua aux magistratures collégiales qui administraient la justice, les prétures, qui la livraient aux hasards des décisions personnelles ; il réduisit les municipalités sous l’autorité absolue du gouvernement; il ordonna que la langue latine fût employée, c’est-à-dire outragée, dans les chaires comme dans les actes, au barreau comme à l’Université.

Les sévérités du règne précédent n’avaient pu détruire le carbonarisme, et de fréquents assassinats politiques désolaient les Romagnes, où la secte était plus particulièrement puissante. Le cardinal Rivarola y fut envoyé et prononça en un seul jour cinq cent huit condamnations à diverses peines, depuis la mort jusqu’au précept, sorte d’internement politique. Rappelé à Rome, il fut remplacé dans ses attributions judiciaires par une commission extraordinaire, composée de militaires et de légistes, et qui a gardé dans l’histoire le nom de son président, Mgr Invernizzi. Grâce à d’opiniâtres enquêtes, aux arrestations, aux condamnations,

aux exils volontaires, aux supplices, aux délations encouragées, les liens des sectes finirent par se dissoudre. Sous la promesse de l’impunité, des milliers de sectaires se rétractèrent par écrit. Il vint à la mode de faire, comme on disait, la spontanée. 11 en résulta d’une part, que les sectes perdirent pour un temps toute puissance d’action; de l’autre, que la police et le Sanfédisme eurent d’amples données pour leur surveillance et leurs persécutions ultérieures.

« La vérité ne permet pas de taire que le règne de < Léon XII et le gouvernement de Bernetti produisirent « quelques œuvres bonnes et utiles. Des abus furent « supprimés, et leurs fauteurs punis ; on chercha à « améliorer les hôpitaux et les établissements pieux de « Rome : des ponts et d’autres travaux publics furent

• entrepris ou terminés; la sécurité publique fut réta- « blie dans ces contrées qui étaient antérieurement « désolées par les bandits ; les dépenses furent réglées, « et l’impôt foncier fut diminué d’un tiers ; une caisse « d'amortissement de la dette publique fut créée et t dotée suffisamment. Si à ces bienfaits, au lieu de « sévérités excessives et d'iniquités politiques, le gouc vernement pontifical avait su joindre ces institutions « et ces lois civiles dont jouissaient d’autres peuples « sous le régime même de monarchies absolues, il au-

• rail pu conquérir la reconnaissance et l’amour de ses « sujets. Mais en dirigeant les intérêts publics contre le

• courant du siècle et souvent pour le profit d’une caste,

• en se montrant hostile aux progrès les plus nobles

• et les plus précieux de la civilisation, en mettant en « honneur le métier infâme de la délation, en suspec-

« tant et conspuant la science, le pouvoir détruisait « chez les peuples le sentiment du bien qu’il faisait « sous d’autres rapports, et leur faisait sentir le poids « du mal d’autant plus fortement par la comparaison « qu’ils pouvaient faire avec les autres États. Et en « sévissant sans mesure contre les libéraux, en subs- « tituant à la toge du juge le froc de l’inquisiteur, en « mêlant la religion et la politique, les ecclésiastiques « et les sbires, en plaçant le trône sur l’autel, le gou- « vernement rendait odieux le parti clérical et lui-même « aux classes éclairées, à la jeunesse, qui toujours re- « garde vers l’avenir, à toute la société laïque, qui se « révoltait au fond de l’âme contre l’Église et ses abus « de puissance. Or, comme l’opinion publique, qui con- « solide ou ébranlé les gouvernements, se compose pré- < cisément des opinions, des affections et des haines de « la population intelligente, et non des vagues seusa- « lions de l’inerte multitude, le mépris toujours crois- « sant dans l’opinion publique, on en vint à dire et à « croire toutes les infamies sur la cour de Rome, sur « les cardinaux, sur le gouvernement des prêtres. Ces « convictions entretenaient le ferment des conspira- « tions et préparaient entre les sectes amies ou en- « nemics du pouvoir de nouvelles fureurs. Léon XII « mourut au commencement de 1829, laissant beau- « coup plus graves que lors de son accession au trône, « le mécontentement des laïques et la haiue des libé- « raux (1). »

Le 31 mars de celte même année 1829, fut élu Pape

(1) Fartai, h Stato Romano, 1. 1. p. 24 et 24,

le cardinal François Saverio Castiglioni de Cingoli, qui prit le nom de Pic VIII, et choisit pour son secrétaire d’Étal le cardinal Albani, homme de cœur plus que d’État ou d’Église.

Le règne de Pie VIII fut celui de l’Autriche et du Sanfédisme. Mais bientôt la Révolution française de 1830 vint ranimer les espérances des libéraux, t Les proscrits qui habitaient Paris parlementaient « avec Lafayette et les autres hommes qui, alors, étaient « ou se croyaient puissants ; chefs français ou italiens « se communiquaient réciproquement leurs projets, f s’encourageaient aux entreprises de liberté. Il n’y « avait pas de plan bien arrêté ; les uns voulaient plat cer à la tête du mouvement italien les fils de Beau- « harnais, les autres songeaient à mettre en avant quel- « que prince italien : chacun avait son projet. Les « conspirateurs des États-Romains étaient , pour la « plupart, voltairiens ou indifférents en matière de re- * ligion , sensualistes en philosophie , presque tous « constitutionnels en politique, les uns suivant les « idées de la France, les autres suivant celles de l’Es- « pagne : unitaires ou fédéralistes, bien peu avaient « une formule politique déterminée, une véritable et « grande pensée nationale ; la plupart pensaient à détruire; quant à reconstruire, on y penserait plus « tard : ce qui était urgent, c’était que les prêtres et t les sanfédistes fussent châtiés et dépossédés de leur c odieux gouvernement (1). *

Tandis que cette agitation des esprits se préparait

(1) Fanai, lo Stato Romane, 1. 1, p, ï7 et Ï8.

à éclater en faits, aussi inhabile à la calmer qu'impuissant à la contenir, chargé d’ennuis, d’infirmités et d’années, le Pape Pie VIII mourut (30 novembre 1830).

Le centre de la conspiration italienne était alors à Modène ; le duc François IV en encourageait les espérances par sa liaison avec l’un des principaux chefs du mouvement, le jeune Ciro Ménotti. Trahi par son ami couronné, Ménotti fut pendu. Cependant on continuait de conspirer dans les Romagnes et à Rome même, où le conclave, en se prolongeant, laissait l’État sans chef et otTrait à l’insurrection des chances favorables. Les deux frères Louis et Napoléon Bonaparte, fds de Louis, roi de Hollande, étaient dans le complot. Il aboutit à une rixe sans importance, occasion nouvelle d’arrestations et d’exils. 11 en fut autrement en Romagne. Presque au même moment où le conclave, pressé par les événements, élevait au trône pontifical (3 février 1831) le cardinal Mauro Cappellari, de Bellune, qui prit le nom de Grégoire XVI, Bologne se séparait du Saint-Siège et proclamait un gouvernement provisoire. Le mouvement gagna rapidement les Romagnes et les provinces inférieures, et s’étendit jusqu’à Parme et Modène, dont les souverains durent se retirer et où furent institués des gouvernements populaires. Le document suivant, étrange mais instructif monument de liberté, fera connaître tout ensemble et les justes griefs des populations, et le puéril esprit, l’enthousiasme déclamatoire dont était animé le parti libéral :

JEAN VICINI, PRÉSIDENT DU GOUVERNEMENT PROVISOIRE DE LA CITÉ ET DE LA PROVINCE DE BOLOGNE,

A ses concitoyens.

A peine le nouveau pontife Grégoire XVI était-il élevé au suprême sacerdoce, qu’il adressait à la divine Providence des plaintes amères de ce que les peuples, précédemment ses sujets, se fussent soustraits au pouvoir temporel des Papes. Il ne songea pas que le divin fondateur du christianisme ne leur avait pas assuré ce pouvoir; que, tout au contraire, il le leur avait clairement refusé. S’adressant à ces peuples avec des sentiments qui étaient en apparence d’une humilité presque évangélique, il leur promettait, pour mieux les ramener à lui, un généreux pardon, comme si ceux-là avaient besoin de pardon qui revendiquent des droits dont ils avaient été dépouillés injustement. Peu de jours après, le premier ministre de ce prince qui avait témoigné une piété si évangélique, ministre féroce autant qu’un Séjan, ignorant et orgueilleux autant qu’un Augustulc; prodigue, mais des deniers publics seulement, autant que le fut Héliogabale; ce ministre, confessant clairement le défaut de toute force légitime pour contenir les mouvements généreux des peuples, et confondant la sainteté de la religion, que nous respectons, avec le droit absolu des trônes, que chacun exècre, a osé promulguer d’infàmes édits, par lesquels, appelant les citoyens aux armes, il déclare que dans la seule guerre civile réside tout entière la confiance du sceptre et de la tiare : et ainsi le son des cloches qui, aujourd'hui indique la joie et la paix, devenu tout à coup lugubre, serait le funeste signal d’une lutte fratricide, où coulerait le sang des citoyens. Mais nous, qui avons été les premiers à secouer un joug intolérable, à nous arracher aux hontes séculaires du ténébreux gouvernement des prêtres, nous sentons, vis-à-vis des peuples avec qui une commune oppression nous a fait une

commune cause, le devoir d'exposer les raisons qui nous ont poussés à racheter notre patrie d’une injuste servitude. ,

Quand la puissance des Césars eut, sur les ruines de la République romaine, fondé le despotisme, en employant à la construction de ce monstrueux édilice le sang des libres citoyens, l’Église alors naissante, persécutée, misérable, baignée du sang des martyrs, et prétendant seulement à répandre les maximes de l’Évangile, obtint le respect des peuples à qui fut donnée cette initiation; mais lorsque, devenue riche par les donations trop larges de Charlemagne et de l’imbécile Mathilde, elle conçut l’audacieux projet de sc faire maîtresse de toute l’Italie, la religion commença à déchoir autant que croissait dans l'Église l’ambition de dominer. De là naquirent les sanglantes dissensions entre le Sacerdoce et l’Empire ; et les deux factions, qui prirent les noms de Guelfe et Gibeline, et dont la première avait pour chefs les Pontifes, désolèrent pendant une longue série de siècles l’Allemagne et l’Italie tout entière, et armèrent des provinces et des villes pour leur mutuelle extermination. Mais, malgré ces tristes moyens, l’Église n’ayant ni assez de puissance pour conquérir ce beau pays, ni assez de vertu pour renoncer à celte domination temporelle que le ciel répudie et que les hommes abhorrent, adopta cette maxime où se résume toute une politique d’artifices : Divide et impera. Ainsi la religion doit à la cour de Rome d’avoir perdu de son influence sur les cœurs des fidèles; l'Italie lui doit de n’avoir pu s’unir sous un même drapeau. Bologne, antique cité des Étrusques, admise ensuite à jouir des droits civils de Rome, maintenue en partie dans sa liberté par les empereurs eux-méines qui lui accordèrent de larges privilèges ; autorisée enfin par Othon le Grand à se gouverner sous la forme d’une libre et puissante république, Bologne fut, par la jalousie des Pontifes et grâce à la faction dont nous avons parlé, entraînée dans les discordes civiles les plus sanglantes. Ainsi cette cité, qui sut triompher de Frédéric Barbcrousse, tenir en captivité le fils de

Frédéric II, et abaisser l’orgueil des Vénitiens qui lui contestaient le droit de navigation, ne put se soustraire à l’astucieuse prépondérance des Papes, et se livra en 1270, par le perfide conseil de Prendiparte, à la protection de Nicolas III, le Pape fugitif, qui venait d’échapper au péril où l’avait mis la révolte de Home. Mais ce protectorat de Nicolas III, qui, d’après les conventions, devait respecter le libre gouvernement de la république, ne tarda pas à se changer en une oppression ouverte, et les Bolonais apprirent, par une cruelle expérience, combien est pesante la faveur des puissants. En effet, les successeurs de Nicolas III ne tendirent comme lui qu’à changer en domination absolue la protection qu’il avait promise. Mais Bologne, qui tant de fois avait su se racheter elle-même de la servitude, fit si bien parles négociations, que des Pontifes plus humains, et spécialement Eugène IV, durent, malgré eux, reconnaître son émancipation comme juste et légitime. Bologne retrouva donc la jouissance de tous ces biens qui accompagnent la liberté; mais ce fut pour peu de temps : car, aux dissensions éteintes dps Guelfes et des Gibelins de nouvelles discordes ayant succédé entre les patriciens et les plébéiens, et ceux-ci réclamant, comme une juste récompense des services qu’ils avaient rendus à la liberté, l’exercice des prérogatives civiques que leur refusaient les premiers, les Papes surent si astucieusement mettre à profit ces querelles civiles, que, grâce à leurs manœuvres, Bologne tomba de nouveau sous la protection de l’Église.

Ce fut en l’année 1447, sous le pontifient de Nicolas V. Les conditions auxquelles Bologne se livra furent les suivantes :

Que le gouvernement libre de la cité serait conservé perpétuellement avec les formes établies par ses statuts ; que le cardinal-légat envoyé par le Saiut-Siége ne pourrait rien décider en aucune matière sans le consentement des magistrats locaux ; que la Chambre bolonaise serait maintenue rigoureusement distincte de la Chambre apostolique, et que toutes les rentrées seraient versées dans les caisses

communales; enlin que la cité et la province conserveraient le droit perpétuel de se défendre par leurs propres armes.

Ces conditions, bien que confirmées par vingt-sept pontifes après Nicolas V, furent cependant, dans la suite des temps, par le fait seul et par une violence injuste, violées et anéanties. L’ancien ordre de choses fut renversé, notre libre gouvernement changé en une domination despotique, et les nouveaux Papes imposèrent d’intolérables impôts, non pour les employer comme par le passé à l’avantage de la commune, mais bien au profit de la Chambre apostolique, sans qu’il fût rendu aucun compte de leur distribution. Ils firent envahir la province par leurs troupes, non pour la défense de la patrie, mais uniquement dans un but d’oppression, et pour qu’entin nous ne pussions plus désormais défendre utilement cette indépendance, le premier et le plus saint de nos droits, ils démembrèrent notre province, en lui enlevant Castel-Bolognese, qui nous appartenait par légitime acquisition, et mirent ainsi le comble à leur détestable despotisme.

Mais si la violation des conditions sous lesquelles une cité ou une province s’est réunie à un autre État annule radicalement le traité en faveur de celle des parties qui l’a subie, et l’autorise pleinement, au nom des principes du droit des gens admis par toutes les nations civilisées, à rentrer dans ses anciens droits et dans son état primitif de liberté et d’indépendance, comme si aucun pacte ne fût intervenu, qui ne reconnaîtra combien a été juste et légitime la déclaration promulguée dès l'abord par notre gouvernement, et par laquelle notre province est, de fait et de droit, émancipée à perpétuité de la domination temporelle des Papes? Et après les inutiles plaintes, tant de fois, et dans ces derniers temps encore, élevées sur la violation impie de la foi jurée, qui eût pu tolérer sans indignation que l'on s’abaissât à de nouvelles négociations avec une cour dont la trahison est la règle, avec un prince qui tantôt menaçait des fers les envoyés de notre sénat, tantôt ap-

pelait les foudres spirituelles sur nous, qui invoquions la sainteté des conventions solennellement stipulées?

Mais en exposant les causes particulières qui, à elles seules, suffiraient à justifier notre émancipation, nous n’avons pas touché encore à ces motifs qui sont communs à toutes les provinces dont se composait l’État pontifical, motifs qui sont tirés du système funeste par lequel l'autorité papale se laissait entraîner en sens contraire des fins rationnelles de tout gouvernement, et légitiment aux yeux de la justice éternelle le soulèvement des peuples. Pour nous (et cela n’étonnera personne de la part de ce gouvernement), pour nous, sujets des Papes, non-seulement aucune loi fondamentale, aucune représentation nationale, mais aucun conseil dans les provinces, aucune autorité dans les communes, aucune protection des personnes et des biens; une confusion dans l’exercice des pouvoirs, par laquelle était complètement bouleversé l’ordre qui forme la base de tout gouvernement; un prince souverain, entouré de soixante-douze princes, h chacun desquels il était permis de parler au nom du premier, et de promulguer des lois et des ordonnances dans toute branche quelconque de l’administration publique. Combien de fois les lois ou les rescrits du souverain (si quelque chose d’utile a pu jamais découler d’une telle source) demeurèrent sans force par le bon plaisir de ceux à qui en était confiée l’exécution! Y eutil jamais une mesure émanée d’un cardinal ou d’un ministre, qui ne fût contredite par quelque autre ordonnance? Les présidents envoyés dans les provinces, lorsque fut supprimée la Consulte qui les contenait précédemment, les gouvernèrent par le fer et le feu, comme font les mandarins en Chine, avec cette différence pourtant, que nous n’avions pas ici cette prévoyante institution du Céleste- Empire, par laquelle, si le peuple se révolte, la tête du mandarin est vouée, de plein droit et sans autre examen, à la vengeance publique.

La législation civile était tirée en grande partie du Code de Justinien, auquel dérogeaient les motu-proprio, variables

avec la personne du Pontife; qu’on y ajoute le nombre infini des canons, des constitutions papales, des décisions des tribunaux ayant force de loi, et qui, pour plus d’embarras, se trouvaient fréquemment en opposition. Il y avait en outre, comme lois criminelles, les mandements ou bans divers selon les provinces, qui, classant les délits et en mesurant la gravité suivant les décisions des théologiens casuistes et non de3 politiques, dont les vues tendent à réprimer seulement les actes dans lesquels s’unit au libre arbitre de celui qui les commet le dommage du corps social ou de ses membres, n’établissaient pas dans les peines une proportion conforme aux fins de la justice criminelle, dont la plus essentielle est d’opposer des obstacles suffisants au renouvellement des faits qui se sont produits.

L’administration de la justice ne pouvait être qu’une conséquence monstrueuse des inspirations d’où découlait une législation si vicieuse. Un préteur, juge en première instance des causes de toute une province, devait faire face à leur multiplicité et assumer la charge tout entière de leur expédition. Dans chaque diocèse, et également en première instance, un juge, délégué par l’évêque, non-seulement connaissait des contestations qui concernaient les personnes du clergé ou des matières ecclésiastiques, mais en outre appelait devant lui les laïques, dans toutes ces causes qui, suivant les principes d’une jurisprudence arbitraire, étaient appelées de droit mixte. Des juges, délégués aussi par l’évêque, revoyaient ces causes en appel. Des privilèges sans nombre rendaient incertaine la compétence des tribunaux. La Rota, siégeant dans la capitale de l’État, tranchait, avec ses étranges formules, jusqu’à cinquante fois la même cause, de quelque nature qu’elle fût ; et c'était une rare fortune que sa dernière décision conservât force de chose jugée. Enfin la Segnatura, tribunal qui siégeait aussi à Rome exclusivement, et qui, dans une organisation meilleure, eût rempli le rôle d’une cour de cassation, ne servait qu’à perpétuer les procès, en ramenant à un point de départ nouveau des débats épuisés ; si bien que l’admi -

nistration de la justice devenait une des branches principales des finances, dont le produit était absorbé par la capitale et par la tourbe innombrable des légistes, engeance rapace qui dévorait les fortunes des plaideurs de province. Mais que dire de la manière dont était dispensée la justice criminelle, alors qu’un président légat de la province, qui déjà était juge spécial et sans appel dans toutes les affaires civiles qu’il lui plaisait d’évoquer, avait la faculté de s’attribuer la décision de toutes les causes qui comportaient jusqu’à dix ans de galères; décision rendue d’ailleurs en voie économique, sans appel, et, chose horrible à penser, sans procédure régulière, sans constatation possible de la culpabilité, et sans aucuns moyens de défense?

Et ce serait ici le lieu, si le cœur ne nous manquait, de rappeler ces commissions sanguinaires instituées dans les Marches et dans l’ardente Romagne, uniquement en vue de punir les opinions individuelles, bien que, Dieu seul ayant la faculté de scruter les cœurs et les consciences, les lois humaines défendent que l’on fasse un crime de la pensée. Les tortures, proscrites dans toute l’Europe civilisée, les fers, les primes et l’impunité assurées à l’espionnage, furent les moyens employés par ces atroces tribunaux, et les sentences de mort qu’ils prononcèrent furent des sujets de longues douleurs et d’inutiles plaintes pour les mères et les épouses, qui se virent arracher des êtres si nécessaires à leurs familles et si chers à leur patrie.

L’instruction publique était organisée et conduite d’une manière propre à jeter la confusion, plutôt que la lumière, dans les jeunes intelligences, bien que le mérite ne fût pas rare parmi les hommes qui s'adounaient à cet important ministère. Il en résultait que la société recevait dans son sein des hommes légalement autorisés à exercer une profession, sans que souvent ils en fussent capables. La distribution des diverses branches scientifiques, dans chaque faculté, n’avait aucune base rationnelle ; on séparait des matières qui eussent dû être attribuées à une même chaire. Mais ce qui était pis eucore, c’était l’ordre contre nature

de l’enseignement : ou bien l’on faisait étudier en même temps deux matières qui eussent dû être apprises successivement, ou bien l’on plaçait la première l’étude d’une matière à laquelle était nécessaire la connaissance préalable d’une autre, que l’on n’étudiait qu’après. Des chaires manquaient, qui correspondaient cependant à des branches nécessaires d’une science. 11 en était ainsi, par exemple, dans l’enseignement des mathématiques, et si l’étude du calcul intégral y était précédée de l’étude séparée de son introduction, l’étude des mathématiques appliquées n’y était pas précédée de celle de la physique générale , pour laquelle aucune chaire n’avait été instituée. On peut, et à plus forte raison, critiquer le même vice dans la faculté de droit, où étaient omis le droit public, l’économie politique, la procédure civile. D’autres études étaient tolérées, mais non obligatoires pour les étudiants; et il était absurde que des jeunes gens destinés au barreau ne fussent pas obligés d’étudier l’éloquence ; que d’autres, destinés à l’agriculture, eussent la faculté de négliger l’arpentage ; que d’autres enfin, voués à la médecine pratique ou comparée, pussent omettre l’étude fondamentale de l’histoire naturelle. Un des objets du blâme public, c’était l’institution de professeurs, dits suppléants, qui devaient connaître les matières respectives de quatre chaires, et se trouver prêts à tenir celle qui viendrait à vaquer par la maladie ou la mort du professeur: institution qui ouvrait le champ, non aux véritables savants, mais aux audacieux.

Citons comme dernier grief des peuples la malversation des deniers publics et privés, qui nous avait conduits à l’extrême ruine et excitait sur nous la compassion des étrangers. Les fonds publics transmis au Saint-Siège par les gouvernements antérieurs, étaient livrés eu proie à des tourbes d’oisifs renfermés dans les cloîtres. Notre province (et les autres étaient dans une condition égale ou pire), réduite seulement à trois cent mille habitants, versait dans les caisses publiques plus de six millions de francs. Un tiers à peine était affecté aux intérêts généraux des provinces et

des communes, y compris le paiement des intérêts aux possesseurs de fonds consolidés. Sur le reste, une somme énorme était absorbée par la détestable administration des contributions directes et indirectes de l'État ; administration qui, bien que reconnue vicieuse par le gouvernement, était maintenue dans les mêmes voies pour favoriser l’innombrable multitude des comptables, des trésoriers et des publicains ; à la tête de ces pillards, était un trésorier général, qui, n’étant obligé de rendre aucun compte, et n’en rendant jamais, laissait à scs neveux d’immenses richesses ; et qui, même alors qu’il était convaincu de fraudes énormes, ne pouvait perdre sa charge que pour recevoir la pourpre, afin que son successeur imitât plus sûrement son exemple. Ce qui restait après tant de dilapidations était englouti par le trésor de la Chambre Sacrée, et servait à alimenter les passions et les vices de cette cour impure, à entretenir avec un luxe oriental soixante-douze satrapes, successeurs des disciples mendiants du Christ, et à soutenir les infernales Juntes Apostoliques établies en Espagne et en Portugal, en vue d’y rendre l’ignorance plus profonde, et d’arracher de leur sol tout germe de liberté politique.

Citoyens ! après les trois journées mémorables de Paris, dont la postérité lira avec admiration les prodiges en les associant, dans sa mémoire reconnaissante, aux six premières journées de la création de l’univers, l’esprit de liberté qui fermentait dans toutes les âmes se montra h découvert dans une grande partie de l’Europe, et particulièrement dans ces belles contrées de l’Italie, trop longtemps courbées sous le joug antique des prêtres. Les premiers, nous levâmes l’étendard sacré. Les autres provinces, qui avaient partagé notre servitude, nos souffrances et nos désirs d’affranchissement, imitèrent bientôt notre généreux exemple. Nous n’avons sur elles d’autre primauté que celle du temps; frères d’ailleurs, nous voulons tous une communauté parfaite, puisqu’un même effort nous a fait tous surgir à une vie nouvelle, et qu’un seul et même intérêt nous lie. Les peuples de l’Italie ont pu croire d’abord qu’une simple

confédération saurait assurer le salut public ; mais ils n’ont pas tardé à connaître les affreux désordres qu’engendre le fédéralisme. Dans les siècles du moyen âge, les municipes d’Italie, délivrés des incursions des barbares, s’érigèrent en autant de républiques distinctes, indépendantes, unies entre elles par le seul lien de fédération. Mais elles durent, par la force des choses, tomber entre les mains des empereurs qui vinrent conquérir et dévaster l’Italie. Proclamons donc une union parfaite, et que les Provinces-Unies se constituent sous un seul gouvernement, en un seul État, en une seule famille. Les puissances voisines applaudiront * h nos efforts magnanimes, et, respectant le principe sacré de la non-intervention, elles reconnaîtront la justice des motifs qui nous ont poussés à notre régénération.

.Mais si toutes les considérations que nous avons exposées et auxquelles on en pourrait joindre tant d’autres, semblaient insuffisantes, la conduite tenue par le Saint-Siège après notre affranchissement ne pourrait-elle, à elle seule, faire apprécier à l’Europe l’esprit qui anime cette cour, et le droit qu’ont les peuples de se soustraire pour jamais à cette indigne domination ? Le Christ confia les clefs à saint Pierre età ses successeurs pour délier et lier les consciences au seul point de vue spirituel. En déclarant que son royaume n’était pas de ce monde, il refusa à l’un comme aux autres le domaine des choses temporelles. Ce domaine fut usurpé par l’ambition des Pontifes, an mépris du divin Maître qui les avait institués. Et en admettant qu’il leur appartînt légitimement, comment le Pape pourrait-il, confondant la raison divine et la raison d’État, faire usage des clefs pour contraindre les peuples à la soumission terrestre? Que servent donc les menaces de censure, d’excommunication, d’anathème, pour défendre le pouvoir temporel? Comme souverain de ces provinces, que le Pape vienne avec srs armes. A la force, nous saurons opposer la force; mais qu’il ne prétende pas, arrachant ses clefs à saint Pierre, tourner contre nous les foudres spirituelles, car un tel attentat serait également abhorré de Dieu et des hommes. Qu’il use,

je le répète, de sa force comme souverain légitime, mais que nul ministre de son aveugle vengeance n’espère porter dans nos contrées le flambeau de la discorde et exciter entre les citoyens une guerre fratricide.

Mais déjà l'hydre romaine se sent frappée à mort et se débat dans les suprêmes efforts de son agonie. Il ne lui reste plus qu’à tourner contre ses propres entrailles ses venimeuses atteintes et à s’immoler elle-même dans un accès de rage. Si elle tente de répandre encore 6ur nous quelque reste de sa bave empoisonnée, nous saurons l’écraser. Notre union avec les antres provinces suffira pour la frapper d’épouvante et l’anéantir à jamais. Aspirant à cette union dès les premiers moments où me fut confiée la présidence du gouvernement, je m’efforçai infatigablement, et, j’ose le dire, non sans gloire, de la servir, et j’ai eu quelque part à son heureuse réalisation d'aujourd’hui. Je dépose de grand cœur la présidence que j’ai pour peu de temps occupée dans notre cité et notre province, pour me joindre aux députés des Provinces-Unies et aider, autant qu’il me sera possible, à la construction du nouvel édifice social. Né, pour ainsi dire, et nourri au milieu des généreuses révolutions des peuples, président d’une république avant même d’avoir atteint mon cinquième lustre, vous me verrez aujourd’hui, bien que chargé d’années, entrer le premier cl d’un pas assuré dans la carrière de notre régénération. Recevez, en attendant, tous mes remerciements pour les preuves continuelles que vous m’avez données de votre affection ; tant que je vivrai, j’en conserverai dans le plus profond de mon cœur l’ineffaçable et doux souvenir.

Du Palais public de Bologne, le 25 février 1831.

Comptant sur le secours de la France, naïvement confiants dans la non-intervention, les gouvernements populaires italiens ne surent point réunir leurs forces pour la défense commune. Aussi l’Autriche eut-elle bon

marché d’eux. Parme et Modène tombèrent les premières. Le 21 mars, ce fut le tour de Bologne; le gouvernement provisoire se réfugia à Ancône. Le général Zucchi, qui commandait les troupes insurgées, sc retirait sur la Catholique, terrain favorable à la défense, lorsque le gouvernement d’Ancône traita brusquement avec le légat romain, sans obtenir pour les libéraux d’autres garanties qu’une douteuse amnistie et la liberté d’émigrer.

La capitulation d’Ancône ne fut observée ni par la cour de Rome, ni par l’Autriche. La première refusa l’amnistie, la seconde fit prisonniers les chefs de l’insurrection. La liberté vaincue, l’Europe conseilla au Pape de compter avec elle, et le 10 mai, les représentants des puissances présentèrent au gouvernement de Rome le mémorandum suivant :

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