‹ L'étatromain depuis 1815 jusqu'a nos jours avec des notes et documents historiques Jules AmiguesChapitre 31 sur 57 · LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES A M. DE LESSEPS A ROME · texte numérisé non relu

LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES A M. DE LESSEPS A ROME

Paris, 29 mai 1849, quatre heures du soir.

Le Gouvernement de la République a mis (in à votre mission.

Vous voudrez bien repartir pour la France aussitôt que vous aurez reçu celte dépêche.

M. de Lesseps repartit pour Paris, où il allait, disait-il, chercher la ratification de son trai té. 11 y arriva pour entendre le président du Conseil, M. Odilou Barrot, critiquer violemment sa conduite (V. Moniteur du 12 juin), et se voir ensuite reuvoyé devant le Conseil d’État, qui le censura.

Il convient, pour éclairer la justice de l’histoire, d’enregistrer les termes dans lesquels M. Odilon Barrot expliqua devant l’Assemblée et le rappel de M. de Lesseps et la résolution d’attaquer prise par le général Oudinot.

« Le général a repoussé cette convention (celle du « 31 mai). Il y était expressément autorisé par une dé- « pèche par laquelle le ministère lui annonçait que les « négociations étaient terminées , que l’approche de la • saison des fièvres ne permettait pas de les continuer « davantage , et que la mission de M. de Lesseps avait « cessé. L’honorable général n’a donc fait que se con- « former aux ordres donnés par le gouvernement, « lorsqu’il a repoussé cette convention, lorsqu’il a mis « un terme à des négociations qui aboutissaient à de « pareils résultats, • ( Séance du 11 juin 18&9.)

Or, celte dépêche qui, en annonçant au général Oudinot que les négociations étaient terminées, l’autorisait, selon M. Odilon Barrot, à repousser la convention du 31 mai, — cette dépêche était du 29 mai , — et elle ne parvint au général que le 1er juin ; c’est-àdire que le ministère l’avait expédiée avant d'avoir connaissance de l'ctat des négociations, et que le général ne l’avait reçue qu’aprés avoir refusé d’adhérer au traité.

Non, la vérité des faits n’est pas là. M. Odilon Barrot ne l’a pas dite à la tribune française. La vérité des faits, c’est que, ce même jour, 29 mai, où le ministère rappelait M. de Lesseps et envoyait au général Oudinot l’ordre d’attaquer, l’Assemblée constituante se séparait pour faire place à l’Assemblée législative ; c’est que,

dès le moment où le résultat général des élections avait été connu, le pouvoir exécutif avait pu prévoir que la nouvelle Assemblée, franchement réactionnaire, serait ptyi indulgente pour les lenteurs apportées à la restauration pontificale; c’est que M. Odilon Barrot ne croyait pas assez faire, pour sauver son portefeuille, de changer, conformément à l’esprit de la nouvelle Assemblée, les directions de sa politique, et qu’il jugeait habile de rejeter sur l’imprudence ou la maladresse d’un agent la responsabilité du passé.

La saison des fièvres approchant , tout retard serait funeste. La mission de M. de Lesseps est terminée. Nous vous confirmons notre dépêche précédente relative au général Vaillant (1).

Concentrez vos troupes. Entrez dans Rome aussitôt que l’attaque sera d’une réussite à peu près certaine. Si vous manquez de moyens, faites-le moi savoir immédiatement.

Le 1" juin, aussitôt cette dépêche reçue, le général Oudinot écrivit au général romain Roselli la lettre suivante, dont la dernière phrase fit alors l’objet de controverses si passionnées :

Général ,

Les ordres de mon gouvernement sont positifs. Ils me prescrivent d’entrer à Rome le plus tôt possible. J’ai dénoncé aux autorités romaines l’armistice que, sur les

(1) Cette dépêche désignait le général du génie Vaillant pour diriger les travaux du siège.

instances de M. de Lesseps, j’avais consenti à accorder momentanément. J’ai fait parvenir par écrit à vos avantpostes que l’une et l’autre armée étaient en droit de recommencer immédiatement les hostilités.

Seulement, sur la demande de M. le chancelier de l’ambassade de France, et pour laisser à nos compatriotes qui voudraient quitter Rome, la possibilité de le faire avec facilité, je diffère l’attaque de la place jusqu'à lundi matin pour le moins.

Recevez, etc.

te général en chef : Oudinot de Reggio.

Interprétant rigoureusement le mot place, le général s’empara, dès le dimanche matin 3 juin, des abords de Rome. Le gouvernement cria à la trahison. L’Assemblée sc constitua en permanence. Garibaldi et Bartolucci accoururent hors des portes; mais, malgré une héroïque résistance, avant le soir les Français étaient maîtres de tous les points nécessaires aux travaux préliminaires du siège.

Le h, commencèrent les travaux d’approche.

L’armée française comptait environ trente-cinq mille hommes et soixante canons. Rome avait sur ses murailles cent pièces d’artillerie, dont le plus grand nombre en mauvais état. Son armée, grossie par les renforts appelés des provinces, comptait environ dix-neuf mille hommes, dont la moitié seulement de troupes régulières ; mais, le jour de l’attaque, sept mille hommes de plus se trouvèrent en armes, qui n’étaient inscrits ni dans les rôles de l’armée, ni dans ceux de la garde nationale ou des volontaires.

De fréquentes sorties troublèrent les travauxde l’ar-

mée française, mais n’en purent empêcher le prompt achèvement. Le 12 juin, tout étant préparé pour une grande attaque, le général Oudinot écrivit au président de l’Assemblée pour le prier de répandre dans Rome le texte de la proclamation suivante, qu’il adressait aux Romains :

Quartier -général de la Villa Panûli, le 12 juin, cinq heures après midi.

Habitants de Rome 1

Nous ne venions point vous apporter la guerre ; nous venions affermir chez vous l’ordre et la liberté ! Les intentions de notre Gouvernement ont été méconnues. Les travaux de siège nous ont amenés devant vos remparts. Jusqu’à présent nous n’avons voulu répondre qu’à de rares intervalles au feu de vos batteries. Nous touchons à l'instant suprême où les nécessités de la guerre éclatent en terribles calamités. Évitez-les à une cité toute remplie de si glorieux souvenirs. Si vous persistez à nous repousser, à vous seuls appartiendra la responsabilité d’irréparables désastres.

Le général en chef : Oudinot de Reggio.

L’Assemblée répondit en invoquant le traité qui avait été conclu le 31 mai avec M. de Lesseps, investi encore à cette date, aux yeux du gouvernement romain, du mandat de la République française ; traité qui avait force de loi entre les parties, tant que n’avait point été notifiée sa non-ratification.

Le Triumvirat et les généraux romains répondirent aux sommations du général Oudinot en déclarant leur ferme volonté de résister.

Les batteries françaises se démasquèrent et ouvrirent le feu.

Sur ces entrefaites, arriva au camp M. de Corcelles, nouvel envoyé de France. Ayant reçu du général communication des réponses romaines, il adressa à M% de Gérando, chancelier de l’ambassade de France à Rome, la lettre suivante :

Quartier-général de la Villa Santucci, 13 Juin 1849.

Monsieur le Chancelier,

J’apprends , à mon arrivée au quartier-général , que le Gouvernement romain, répondant hier à la dernière sommation de M. le général Oudinot , a déclaré qu'à ses yeux la reprise des hostilités, avant que l’on pût connaître la décision du Gouvernement français sur le projet de traité de M. de Lesseps , était une atteinte portée aux droits des gens.

J’aflirme que les négociations de M. de Lesseps ont été officiellement désavouées par une dépêche du ministre des affaires étrangères dès le 2(3 mai , et que le 29 du même mois une autre dépêche contenait la révocation de tous les pouvoirs de M. de Lesseps.

Si M. de Lesseps a été révoqué le 29 mai, comment auraitil eu qualité le 31 pour conclure avec le Gouvernement romain un traité qui, dans tous les cas, devait être ratifié?

En ce qui touche la ratification , voici la vérité : un nouveau ministère, constitué dans les premiers jours de juin, m’a fait l'honneur de me confier la mission extraordinaire que je remplis en ce moment. C’est le 6 juin que je suis parti de Paris , quelques heures après le retour de M. de Lesseps. Eh bien, j’affirme que le Gouvernement dont je suis l’organe n’a pas hésité un seul instant à rejeter le traité apporté par M. de Lesseps.

L’exposé de ces faits, ma présence au camp, les pouvoirs

dont je suis revêtu, attestent que le Gouvernement romain serait dans la plus complète erreur, s’il pensait pouvoir justifier, par l’attente d’une ratification qui n'a pu se réaliser, la prolongation d’une résistance si contraire à la véritable cause de la liberté romaine et aux intérêts qu'il prétend défendre.

J’ai pensé. Monsieur, que vous deviez, par tous les moyens qui sont encore en votre pouvoir, réfuter l’erreur du Gouvernement romain.

La France n’a qu’un but dans cette lutte douloureuse : la liberté du chef vénéré de l’Église , la liberté des États romains et la paix du monde. La mission qui in’a été confiée est essentiellement libérale et protectrice des populations que l’on réduit à de telles extrémités.

Mes instructions sont entièrement conformes b celles du général Oudinot.

Agréez, je vous prie , etc.

L'envoyé extraordinaire de la llêpublique Française :

Fr. de Corcelles.

M. de Gérando commuuiqua cette lettre à Mazzini, qui y répliqua :

Monsieur,

Rome, 15 Juin 1859.

La lettre que M. de Corcelles vous écrit en date du 13, et que vous avez bien voulu me communiquer, n’infirme en rieD, vous devez l’avoir vu dès l’abord, le sens de la réponse de l’Assemblée constituante romaine. Peu importe la date de telle ou telle dépêche française ; peu importe que M. de Lesseps fût ou non révoqué au moment de la signature apposée par lui à la convention du 31 mai.

Il y a un mot qui répond à tout : l'Assemblée n'en a rien su; elle n’a jamais eu communication officielle de ces dépêches.

La question diplomatique est doue ainsi posée par nous ;

M. de Lesseps était ministre plénipotentiaire de France à Rome. Ii était tel pour nous le 31 mai comme avant Rien n’était venu nous avertir du contraire. Nous traitions donc en pleine bonne foi avec lui, comme si nous traitions avec la France; et cette bonne foi nous a valu l’occupation de Monte-Mario dans la nuit du 28 au 29 mai. Engagés dans une discussion entièrement pacilique avec M. de Lesseps, ayant à coeur d’éviter tout ce qui aurait pu précipiter les esprits vers une solution contraire à nos vœux , et ne pouvant nous résoudre à croire que la France voudrait initier sa mission protectrice par le siège de Rome , nous regardions faire. A chaque mouvement de troupes , à chaque opération de détail tendant à restreindre l’enceinte militaire et à se rapprocher pas à pas des positions que nous aurions pu fort bien défendre, M. de Lesseps nous disait qu’il ne s’agissait du côté des Français que de donner satisfaction à l’excitation fiévreuse des troupes , fatiguées de leur immobilité; il nous suppliait, au nom des deux pays et de l’humanité, d’éviter toute rencontre hostile, de mettre toute confiance en lui et de ne rien craindre pour les conséquences. Nous cédions de bon gré. Je m’en repens aujourd’hui pour ma part. Je in’en repens, non que je craigne pour Rome , mais parce que ce sont des poitrines de braves qui défendent ce que de bonnes positions auraient pu défendre. Le 31 mai, à huit heures du soir, la convention entre M. de Lesseps et nous fut signée. Il l’emporta au camp, en nous disant qu’il regardait la signature du général Oudinot comme une simple formalité sur laquelle le moindre doute ne pourrait exister. Nous étions tous dans la joie. Les choses allaient reprendre , entre la France et nous, leur cours naturel.

La dépêche du général Oudinot contenant le refus d'adhérer à la convention et affirmant sa conviction que M. de Lesseps , eu la signant , avait dépassé ses pouvoirs, nous arriva, je crois, pendant la nuit.

Une seconde dépêche , datée du 1" juin , à trois heures et demie de l’après-midi, et signée par le général, nous

déclara de sa part que « l’événement avait justifié sa déter-

< initiation , et que dans deux dépêches émanées du mi-

• nistre de la guerre et de celui des affaires étrangères, i sous la date des 28 et 29 mai , le Gouvernement français

• lui déclarait que la mission de M. de Lesseps était ter-

• minée. »

Vingt-quatre heures nous étaient accordées pour accepter Vullimalum du 20 mai.

Le môme jour, vous le savez, M. de Lesseps nous adressait une communication dans laquelle il était dit :

« Je maintiens l’arrangement signé hier. Je pars pour « Paris pour le faire ratifier. Cet arrangement a été conclu

• en vertu de mes instructions , qui m’autorisaient à me « consacrer exclusivement aux négociations et aux rap- « ports à établir avec les autorités et les populations ro- « maines. »

Le même jour, plus tard, le général Oudinot nous déclarait que les hostilités recommenceraient, mais que, « sur la demande du chancelier de l’ambassade de France...

« l’attaque de la place serait différée jusqu'à lundi matin,

< au moins. >

Le dimanche l’attaque avait lieu, et la conséquence de ce manque de foi était pour nous l’occupation de la Villa Panfili et l’enlèvement de deux compagnies coupées, et dont le chiffre ligure sans doute dans le bulletin de la journée du 3. Ces deux cents hommes , surpris dans leur sommeil, sont maintenant, avec les vingt-quatre prisonniers faits pendant la journée, à Bastia en Corse.

Maintenant, que nous fait, je vous le demande, Monsieur, la dépêche du 26 mai, citée pour la première fois dans la lettre de M. de Corcclles? Que font au Gouvernement romain les dépêches citées par le général Oudinot? Nous n’avons jamais vu ces dépêches , leur contenu ne nous est pas connu , il ne nous a pas été communiqué officiellement. Nous avons d’un côté les affirmations du général Oudinot, de l’autre celles du ministre plénipotentiaire français : elles se contredisent. Que la France arrange

tout cela, si elle le peut, de manière h mettre à couvert son honneur. Entre un ministre plénipotentiaire et le général d'un corps d’armée , notre Assemblée a cru pouvoir se rattacher à la tradition des faits établis par le plénipotentiaire. Je trouve qu’elle a bien fait, et je vous fais observer, Monsieur, que c’est aujourd'hui seulement, le dixième jour du siège de Rome , que la présence de M. de Corcelles au camp, en qualité de ministre envoyé, nous est officiellement, bien qu’indirectement, connue.

Pesez les dates des notes officielles, comparez-les à la date de l’occupation de Monte-Mario et des opérations de l’armée française, et dites-moi, Monsieur, si, en examinant froidement la question diplomatique, l’Europe ne sera pas conduite à dire : « Le Gouvernement français n’a voulu que jouer le Gouvernement romain. Le général Oudinot a déloyalement profité de la bonne foi des hommes qui le composent, pour resserrer le cercle de l’attaque, pour occuper des positions favorables, pour se ménager la possibilité de surprendre la ville. Ou la dépêche du 20 n’existe pas, ou bien elle n’a pas été communiquée à temps à M. deLesseps. » La dépêche du 29 mai était , en effet, connue au camp français dans la matinée du l"juin ; celle du 26 pouvait donc se trouver dans les mains du général Oudinot dès le 29 mai. Si le général en chef ne la produisit pas à cette époque pour suspendre toute négociation et le négociateur lui-même , on pourrait penser qu’il voulait se prévaloir de ce semblant de négociation, qui paralysait la surveillance elles forces du peuple romain, pour s’emparer, sans rencontrer de résistance, peu à peu , des meilleures positions; sûr qu’il était, en produisant la dépêche du 20, de faire cesser à sa volonté toute négociation qui ne lui plairait point, et tout armistice dès qu’il serait prêt à agir.

Permettez-moi de vous le dire, Monsieur, avec la franchise qui sied h un homme de cœur : la conduite du Gouvernement romain n’a jamais, pendant les négociations, dévié d’une seule ligne du chemin de l’honneur. Le Gouvernement français ne peut pas eu dire autant. La France,

Dieu merci , n’est pas en* question: brave et généreuse nation, elle est victime d’une basse intrigue, comme nous le sommes.

Aujourd’hui vos canons tonnent contre nos murs, vos bombes pleuvent sur la ville sainte ; la France a eu la gloire, celte nuit, de tuer une pauvre jeune tille du Transtevere qui dormait à côté de sa sœur.

Nosjeunesofliciers, nos militaires improvisés, nos hommes du peuple tombent sous votre feu en criant Vive la République ! — Les braves soldats de la France tombent sous le nôtre, sans cri, sans murmures , comme des hommes déshonorés. Je suis sûr qu’il n’y en a pas un seul qui ne se dise eu mourant, ce qu’un de vos déserteurs nous disait aujourd’hui : « Nous sentons en nous quelque chose comme si c'étaient des frères que nous combattions » (textuel).

Et cela pourquoi? Je n’en sais rien, vous n’en savez rien. La France n’a pas ici de drapeau ; elle combat des hommes qui l’aiment, et qui, hier encore, avaient foi en elle. Elle cherche à incendier une ville qui ne lui a rien fait , sans programme politique , sans but avoué, sans droit à réclamer, sans mission à remplir. Elle joue, par ses généraux, la partie de l’Autriche, et elle n’a pas le triste courage de l’avouer. Elle traîne son drapeau dans la fange des conciliabules de Gacte , et elle recule devant une déclaration franche et nette de restauration cléricale. M. de Corcelles ne parle plus d’anarchie el de factions; il n’ose pas; mais il écrit, comme un homme troublé, cette phrase inconcevable : — « La France a pour but la liberté du chef vénéré de l'Église, la liberté des Étals romains, et la paix du inonde. <

Nous, au moins, nous savons pourquoi nous combattons; et c’est parce que nous le savons que nous sommes forts. Si la France représentait ici un principe, une de ces idées qui font la grandeur des nations et qui ont fait la sienne, la bravoure de scs enfants ne se briserait pas contre In poitrine de nos jeunes recrues.

C’est une bien triste page, Monsieur, qui s’écrit en ce

moment, par la main de votre Gouyernement, dans l'histoire de la France; c’est un coup mortel porté à la Papauté que vous voulez soutenir, et que vous noyez dans le sang; c’est un abîme sans fond qui se creuse entre deux nations appelées à marcher ensemble pour le bien du monde, et qui depuis des siècles se tendaient la main pour s’entendre; c’est une profonde atteinte à la moralité des rapports entre peuples et peuples, à la croyance commune qui doit les guider, à la cause sainte de la liberté qui vit de cette croyance, à l’avenir, non de l’ilalie — la souffrance est un baptême d’avancement pour elle — mais de la France, qui ne peut se maintenir au premier rang, si elle abdique les mâles vertus de la croyance et l’intelligence de la liberté.

Croyez-moi, Monsieur, Votre dévoué,

J. Mazzim.

La lettre de M. de Corcelles, ses instructions, entièrement conformes à celles du général Oudinot (I) montraient assez qu’il ne fallait désormais attendre aucune conciliation.

De l’assistance diplomatique, la République romaine n’avait jamais eu beaucoup à espérer. Sa résistance opiniâtre faisait la conférence de Gaëte plus hostile; et sa ruine, évidemment prochaine, faisait la Cour plus

(1) Non moins aveuglé que son prédécesseur, le noûveau ministre français des affaires étrangères, M. de Tocqueville, écrivait, le 6 juin, à M. d'Uarcourt :

« Ne perdez pas de vue que nous voulons assurer aux États do l’Êg’ixe < des institutions littérales sérieuses. Je ne doute pas que Sa Sainteté, qui a u donné tant de gage» éclatants de ses goûts bienveillants et libéraux, ne « comprenne la nécessité de notre position à cet égard et les besoins du « fieuple, »

Et six semaines & peine s'étaient écoulées d"puis l’allocution du 20 avril!

Dans la môme dépêche, on lit cette phrase :

« Nous sommes venus combattre les étrangers qui opprimaient Rome, « non l’opprimer nous-mêmes. »

intraitable. Elle avait pour adversaires déclarés toutes les puissances catholiques. La Russie lui était ennemie. La Prusse était indifférente à ce débat lointain. L’Angleterre avait seule, depuis la descente française, témoigné quelque sympathie aux libertés romaines; mais la sympathie anglaise n’est point de celles qui vont jusqu’aux sacrifices.

« Traitez avec la France, disait lord Palmerston (1) « à l’envoyé romain, pendant que l’on négociaità Rome

* avec M. de Lesseps; traitez avec la France, mais « tout de suite, franchement et à des conditions poste sibles. L’Angleterre, en cela, vous donnera tout son « appui dans l’intérêt non-seulement de Rome, mais

* de l’Italie. Ne laissez point échapper le moment pré- « sent, où vous pouvez, sinon imposer et exiger, au « moins attendre des conditions favorables. Acceptez « le Pape avec une Constitution large et vraie, avec la « presse sans entraves et avec toutes les garanties pour « la liberté et pour le progrès à venir, avec déclaration « expresse de la séparation entière et perpétuelle des « deux principes ecclésiastique et séculier. Faites une « condition sine qud non de la sécularisation du gou- « vernement. C’est mou opiniou que le gouvernement « français, quel que doive être le futur ministère, se « portera intermédiaire à ces conditions, et les fera « accepter au Pape et aux siens, quand même elles ne « seraient pas à leur convenance. Mais, surtout, profit lez de ce moment favorable; s’il vous échappe, ce t sera voire faute et une faute qui vous coûtera cher.

(1; Conseil? <!o lurd Palmerston, relatés Hans une lettre de l’envoyé romain Marioui & Mauini (23 mai 1849).

« Mottez à profil l’état présent de l’opinion publique en

* France, qui ne sera pas éternel, et les fautes du gé- « néral Oudinot, qui ont donné à l’expédition une cou-

« leur inattendue. Espérez dans l’avenir mais trai-

« tcz tout de suite. Quant à présent, contentez-vous du

« possible Vous avez contre vous bien des chances;

e en vous obstinant, vous pourrez en accroître le nom- « bre et la gravité. »

Assurément, les conseils de lord Palmerston étaient d’une saine et prudente politique ; mais le rôle de Mazzini et de ceux qui luttaient à ses côtés n’était point de stipuler des intérêts; ils avaient à affirmer et à défendre un principe. O justice 1 ou élève des statues au général qui fait tuer jusqu’au dernier de ses soldats pour la défense d’un pan de mur et l’honneur des armes, et l’on exile, et l’on flétrit, et l’on condamne connue le dernier des scélérats, celui qui résiste, et enseigne à mourir, et meurt pour l’honneur et la défense d’une foi.

Quelques semaines plus tard, le ministre des affaires étrangères de la République romaiuc, Ruscoui, étant allé lui-même à Londres, écrivait : « Que les hommes « d’État anglais ne voyaient pas volontiers la Républi- <r que dans le cœur de l’Italie, que tous étaient con- « traires à la guerre; suivant Cobden lui-même, le

* Parlement ne fournirait jamais d’argent pour de sem- « blables entreprises, et l’Angleterre ne doit point rist quer son sang et sa fortune daus les querelles du con- « tinent. «

Lorsque enfin il fut évident que c’en était fait de la République et des libertés romaines, lord Palmerston

signifia nettement à Rusconi « que l’Angleterre ne pouvait prendre, sans de graves inconvénients, le rôle de médiatrice ; qu’un [commissaire anglais ne serait pas respecté, s’il n’était point appuyé par une armée ; que le Parlement n’en voudrait point consentir les dépenses et les risques ; que le Gouvernement romain traitât avec la France, bien assuré des bons offices de l’Angleterre. »

11 restait à Mazzini une dernière espérance. Uni dès longtemps par des liens intimes à tous les chefs du parti démocratique et des sociétés secrètes, il comptait sur un mouvement insurrectionnel à Paris. Mais ce même jour 13 juin, où, les travaux de siège terminés, toutes les batteries françaises ouvrirent leur feu contre Rome, ce jour-là même le pouvoir républicain étouffait à Paris les dernières convulsions de l’hydre républicaine.

11 ne s’agissait plus pour Rome que de tomber avec honneur.

Le siège continua, activement poursuivi, énergiquement soutenu. Pendant ce temps, les Autrichiens, maîtres des Marches et des Romagncs, allaient partout mettant des garnisons et restaurant les autorités pontificales.

Jusqu’au 29 juin, les batteries françaises canonnèrent la ville sainte. La partie de la population qui n'était pas sur les murailles recevait impassible cette pluie de mort dans ses habitations ruinées. L’assaut fut donné le 30 juin, à deux heures du matin. Vers le milieu du jour, Garibaldi, couvert de sang et de boue, entra dans la salle de l’Assemblée, et, au milieu des

sanglots et des cris de désespoir, il prononça tristement ces paroles : « Il ne faut pas exiger des hommes « des vertus supérieures à leurs forces ! La résistance t est désormais impossible. » Sur la proposition de Cernuschi, l’Assemblée adopta la résolution suivante :

« Au nom de Dieu et du peuple, l’Assemblée consli- « tuante romaine cesse une défense devenue impossible « et demeure à son poste. »

Quelques instants après, Garibaldi, suivi de quatre mille hommes, sortait par la porte Saint-Jean, et, à travers un pays qu’occupaient quatre armées ennemies, se dirigeait vers Venise (1).

Mazzini avait proposé à l’Assemblée d’élire des commissaires-dictateurs qui suivraient l’armée de Garibaldi, conquérant au jour le jour, et déplaçant, suivant la fortune de la guerre, le siège de leur gouvernement. Mais ce parti désespéré, adopté d’abord, fut ensuite abandonné. Les triumvirs donnèrent leur démission pour ne point figurer dans les transactions devenues nécessaires. Trois autres furent, pour la forme, nommés à leur place (MM. Salicetti, Mariani et Calandrclli), et déléguèrent à la municipalité la charge de traiter avec le général français.

Les conditions offertes par le général Oudinot ne semblèrent point acceptables à la Commission munici-

(1) Il ne devait pas y arriver. Avec ce qui lui restait de sa petite armée, décimée par les fatigues et les difficultés de la route, il chercha A aborder le territoire vénitien sur des barques de pécheurs. Poursuivi par des navires autrichiens, il dut se jeter A terre, et, A travers mille périls, séparé des siens, laissant derrière lui le corps de sa femme, morte A scs côtés, il atteignit la patrie piémontaiso. Il no lui fut pas permis d’y séjourner. 11 so réfugia alors A l’étranger, et continus dans d'obscurs travaux celte existence aventureuse et inégale qui est entrée récemment dans une phase si éclatante.

pale, qui refusa d’en proposer d’autres et préféra ne subir d’autre loi que celle de la force. Le 3 juillet, tandis que l’armée victorieuse s’avançait, plus soupçonneuse que triomphante, à travers les murailles ruinées et les rues désertes, le peuple, réuni au Capitole autour de ses députés, acclamait la nouvelle Constitution, fille de la liberté que l’on baptisait sur sa tombe!

La liberté romaine avait eu une armée de héros; la liberté expirante du inonde eût voulu peut-être un peuple de martyrs. Mais Garibaldi l’avait dit : « Il ne

* faut pas exiger des hommes des sacrifices au-dessus

* de leurs forces. » Rendons grâces, pour l’honneur des armes françaises, à ces défaillances qui suivent les sublimes efforts.

Le lendemain, on put lire sur les murs de Rome la proclamation suivante :

Habitants de Rome !

L’armée envoyée par la République française sur votre territoire, a pour mission de rétablir l’ordre réclamé par le vœu des populalions. Une minorité factieuse ou égarée nous a contraints de donner l’assaut à vos remparts. Nous sommes maîtres de la place ; nous accomplirons notre mission. Au milieu des témoignages de sympathie qui nous ont accueillis là surtout où les sentiments du vrai peuple romain n’étaient pas contestables , quelques clameurs hostiles se sont fait entendre et nous ont forcés à une répression immédiate (1).

Que les gens de bien et les vrais amis de la liberté reprennent confiance ; que les ennemis de l’ordre et de la société sachent que , si des manifestations oppressives pro-

(1) Il y avait eu la veille, lorsque les troupes françaises étaient arrivées au Ca'ur de la ville, une écliaulTourée entre la tête de la colonne et le peuple.

voquées par une faction étrangère se renouvelaient , elles seraient rigoureusement punies. Pour donner à la sécurité publique des garanties positives 1 j’arrête les dispositions suivantes: — Provisoirement, tous les pouvoirs sont concentrés entre les mains de l’autorité militaire ; elle fera immédiatement appel au concours de l'autorité municipale. — L’Assemblée, le Gouvernement, dont le règne violent et oppressif a commencé par l’ingratitude et a fini par un appel impie à la guerre contre une nation amie des populations romaines, cessent d’exister. — Les clubs et les associations politiques sont fermés. — Toute publication par la voie de la presse, toute affiche non autorisée par l’autorité militaire, sont interdites.

Le général de brigade Sauvan est nommé commandant de la place.

Rome, 3 juillet.

Le commandant en chef: Oüdinot de Reggio.

Un détachement de soldats français avait envahi la salle de l’Assemblée et en avait chassé les députés, qui protestèrent au nom de l’article 5 de la Constitution française.

Le colonel Niel fut envoyé à Gaëte pour annoncer la bonne nouvelle au Pape, qui le bénit et lui remit pour le général Oudinot une lettre ainsi conçue :

Monsieur le Général ,

La valeur bien connue des armes françaises, soutenue par la justice de la cause qu’elles défendaient , a recueilli le fruit dû à de telles armes , la victoire. Acceptez , monsieur le général , mes félicitations pour la part principale qui vous est due dans cet événement; félicitations non pas pour le sang répandu , ce que mon cœur abhorre, mais pour le triomphe de 1 ordre sur l’auarchie, pour la liberté

rendue aux personnes hounêtcs et chrétiennes , pour lesquelles ce ne sera plus désormais un délit de jouir des biens que Dieu leur a départis, et qui pourront l’adorer avec la pompe religieuse du culte, sans courir le danger de perdre la vie ou la liberté.

Sur les graves difficultés qui pourront se rencontrer par la suite, je me confie dans la protection divine. Je crois qu’il ne sera pas inutile à l’armée française de connaître l'histoire des événements qui se sont succédé pendant mon pontificat: ils sont retracés dans mon allocution dont vous avez connaissance, Monsieur le général, mais dont je vous remets néanmoins un certain nombre (T exemplaires, pour qu’elle puisse être lue de ceux à qui vous jugerez utile de la faire connaître. Cette pièce prouvera suffisamment que le triomphe de l’armée française est remporté sur les ennemis de la société humaine, et ce triomphe devra , par cela même, éveiller des sentiments de gratitude dans tout ce qu’il y a d’hommes honnêtes en Europe et dans le monde entier.

M. le colonel Niel, qui, avec votre dépêche très-honorée, m’a présenté les clefs d’une des portes de Rome, vous remettra la présente. C’est avec beaucoup de satisfaction que je profite de cet intermédiaire pour vous exprimer mes sentiments d’affection paternelle et l’assurance des prières que j’adresse continuellement au Seigneur pour vous, pour l’armée française, pour le Gouvernement et pour toute la France.

Recevez la bénédiction apostolique , que je vous donne de cœur.

Datum CaJctiE, die v julii anno hdcccu.ii.

Plus Papa nonus.

Ironie du prince restauré pour ses restaurateurs, ou ironie plus sanglante encore de la situation que ces derniers s’étaient faite I A ces Français, qui étaient venus, selon le dire de leurs ministres et de leurs di-

plomates, apporter « la liberté aux États-Romains, » le Pape faisait distribuer l’allocution du 20 avril.

Page 1