LE VIEUX CHATEAU DE BADE
horizons que votre regard parcourt avec étonnement, tandis qu'à vos pieds les cimes des sapins frémissent comme un océan de verdure, dont les flots captifs s'agitent au souffle du vent?
L'immense étendue de terrain couverte par ses ruines vous dit assez quelle fut la splendeur du vieux château de Bade. Quand vous aurez mesuré les vestiges de cette demeure souveraine , reconstruisez-la par la pensée avec ses remparts et ses tours, ses créneaux et ses fossés, ses vastes salles où se réunissaient les chevaliers de la contrée, les nobles dames au doux regard et les ménestrels au doux langage. Parcourez la longue galerie qui renfermait les portraits des princes de Bade, grandes et nobles figures que l'histoire nous a conservées religieusement, et dont nous allons esquisser ici quelques traits ; car, pour visiter convenablement un pays, il faut connaître ses annales. A chaque pas la description se heurte à un souvenir historique ; chaque monument s'explique par l'homme qui l'a créé, par l'époque qui l'a vu surgir et par les événements qui l'ont traversé.
Hermann, second fils de Bertholdle Barbu, duc de Zaohringen et de Garinthie, reçut en héritage la seigneurie de Hochberg en Souabe, la petite ville de Baknang et la marche de Vérone. Par son épouse Judith, fille du comte Adalbert d'Eberstein, il acquit le château de Baden, ainsi que d'autres possessions dans l'Oosgau. Malheureusement pour lui, ce prince vivait dans un temps de troubles et de tempêtes. L'Allemagne était en proie aux discordes et livrée à la fureur des partis, qui la déchiraient dans leurs luttes sanglantes. Le père d' Hermann , le duc Berthold, avait perdu la raison en voyant ses Etats dévastés. Hermann, douloureusement frappé par le même spectacle, quitta le pays, qu'il ne pouvait défendre contre des ennemis trop nombreux, et, se condamnant à un exil volontaire, il partit seul, caché sous des habits grossiers. Quelques-uns de ses serviteurs voulurent se mettre à sa recherche, mais il leur fut impossible de retrouver ses traces.
Bien des années après cette disparition, un moine de l'abbaye de Gluny, sentant approcher sa dernière heure, fit venir à son lit de mort le supérieur et les quatre religieux les plus anciens du couvent. — « Il est un secret, leur dit-il, que je ne veux pas
emporter dans la tombe. Vous m'avez ouvert votre hospitalière maison sans me demander qui j'étais; vous m'avez recueilli triste et pauvre, et vous avez respecté le mystère qui enveloppait les douleurs de ma vie passée. Au moment de paraître devant Dieu, permettez-moi de soulever ce voile et de déposer entre vos fidèles et loyales mains des titres que je vous prie de transmettre à mon héritier. »
Cela dit, le moribond tira de dessous son chevet une boîte qu'il remit au supérieur, puis il rendit le dernier soupir.
Les moines de Cluny apprirent alors avec un respectueux étonnement que ce religieux, dont les dernières années s'étaient écoulées au milieu d'eux, et qui leur avait donné l'exemple de la piété, de la résignation, de l'humilité, du travail et de toutes les vertus chrétiennes, était le prince Hermann, fils du duc de Zsehringen.
Cet Hermann fut surnommé le Saint. L'éclat de la maison de Bade commença par cette pieuse gloire. A peine formée, sa couronne s'illumina d'une auréole céleste. — Hermann II, fils du Saint, fut le premier qui prit le titre de margrave de Bade. Cet événement eut lieu au concile de Baie en 1130. De cette époque datent le titre et le nom d'une maison souveraine qui s'est élevée à un si haut degré de splendeur. — Puis vint Hermann le Grand, qui gagna son glorieux surnom sur les champs de bataille : au siège de Weinsberg et en Terre Sainte, où il accompagna l'empereur Conrad à la seconde croisade. Il mourut en Palestine. — Digne fils de ce vaillant capitaine, Hermann IV se distingua comme lui par des actions héroïques. Après avoir fait ses premières armes en Italie, il alla en Terre Sainte avec l'empereur Frédéric Barberousse, commanda l'armée impériale à la bataille d'Iconium, et mourut de la peste peu de temps après que l'empereur Frédéric eut perdu la vie pour s'être baigné dans les froides eaux du Cydnus, folie renouvelée d'Alexandre le Grand; mais Alexandre était jeune lorsqu'il commit cette imprudence, tandis que Barberousse avait soixante-dix ans accomplis. Le corps du margrave de Bade fut inhumé dans la cathédrale d'Antioche. — Henri, le plus jeune de ses deux fils, eut la principauté de Hochberg; le margraviat de Bade échut à l'aîné.