‹ L'été à BadeChapitre 12 sur 46 · LE VIEUX CI! AÏE AL DE BADE · texte numérisé non relu

LE VIEUX CI! AÏE AL DE BADE

ïiard de Bade, animé d'un zèle pieux, parcourut l'Allemagne pour engager les princes à une nouvelle croisade en Palestine. Il mourut pendant cette grande mission, et fut canonisé par le pape Pie IV.

. Quatre siècles et demi s'étaient écoulés depuis que Hermann avait fondé la maison de Bade, lorsque le margrave Christophe, iils aîné et successeur de Charles Ier, quitta le vieux château, descendit la montagne, et construisit une nouvelle demeure au sommet de la \iile.

Bade se divise en deux parties bien distinctes : la vieille ville sur la hauteur, et la ville neuve au bas de la colline, avec ses beaux hôtels et ses gracieuses maisons. Le vieux quartier a conservé plusieurs monuments d'une précieuse vétusté, entre autres :

Le Bain romain, qui n'est qu'un fragment peu considérable des thermes construits par l'empereur, Caracalla ;

La Source, jadis protégée par une clôture de marbre dont il reste à peine quelques vestiges ;

La Galerie des antiques, à côté de la Source ; petit musée en forme de temple, dans lequel sont étalés quelques débris d'anti-

quités romaines, recueillis dans la ville de Bade et dans ses environs ;

L'Église, fondée dans le huitième siècle par les moines de Wissembourg, qui étaient propriétaires des bains; on y voit les mausolées de plusieurs margraves;

Enfin, le nouveau château qui domine la ville. Ce surnom de nouveau lui est resté depuis le quinzième siècle, époque de sa fondation. On l'appelait ainsi pour le distinguer de l'ancien, qui n'était pas encore tombé en ruines.

Ce qu'il y a de plus curieux à voir dans le nouveau château, ce sont les souterrains, vastes et noirs caveaux sur lesquels planent toutes sortes d'histoires mystérieuses et terribles. Quelquesuns prétendent que dans ces lieux sombres les Francs-Juges tenaient leurs conciliabules. Mais ceux qui ont hasardé cette opinion auraient été fort embarrassés d'en soutenir les preuves. Il est probable que ces souterrains étaient tout simplement des cachots, des oubliettes, où l'on plongeait les criminels. Une des salles s'appelle la chambre de la question. Près de là , on a retrouvé une trappe qui s'ouvrait sur le baiser de la Vierge. Singulier nom pour une pareille chose! Précipité par cette trappe, le condamné tombait sur une statue qui l'attendait les bras ouverts , et cette statue , nommée la Vierge , était toute hérissée de dards et de lames tranchantes qui donnaient à la victime le baiser de la mort. Une autre version explique ainsi le baiser de la Vierge : — Après avoir été jugé, le condamné n'entendait pas prononcer sa sentence; l'exécuteur des hautes œuvres lui annonçait qu'il allait être rendu à la liberté, et il le reconduisait comme pour le faire sortir du château. A moitié chemin du sombre labyrinthe, se trouvait une statue de la Yierge, placée daus une niche ; là, on faisait faire une station au malheureux, et on lui disait : « Rendez grâce à la mère du Sauveur, et touchez de vos lèvres sa sainte image. » Lorsqu'il s'approchait pour accomplir cet acte pieux, une trappe s'ouvrait sous ses pieds, et il tombait précipité dans les profondeurs du gouffre homicide.

En quittant ces souterrains si tristes, on va respirer dans les jardins du château, qui sont charmants, surtout la partie réser-

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vée que l'on nomme le Jardin aux limaçons. Là se trouvent encore des constructions romaines. A l'entrée de ce jardin, on remarque une élégante tourelle, nommée, on ne sait pourquoi, la Tourelle de Dagobert. — Assurément cet édifice ne saurait être attribué au roi de France qui eut saint Éloi pour ministre.

L'intérieur du château a été décoré avec beaucoup de bon goût et de magnificence par le grand-duc Léopold. Une splendide galerie réunira les portraits de tous les souverains qui ont régné sur le pays de Bade depuis Hermann de Zaehringen jusqu'à nos jours.

Christophe Ier, qui fonda le nouveau château vers la fin du quinzième siècle, est un des princes les plus distingués de cette famille de Bade, si féconde en grands hommes. Telle était déjà la puissance de cette maison, que nous voyons le margrave Christophe accompagner l'empereur Frédéric IV dans plusieurs expéditions, et lui prêter assistance contre les villes de Gand et de Bruges, avec trois mille fantassins et quinze cents chevaux. Bien ne se faisait en Allemagne sans son concours. Les princes le prenaient pour arbitre dans leurs différends, et il les aidait de ses conseils aussi bien que de son épée. Il reçut de l'empereur le gouvernement du duché de Luxembourg. L'archiduc Philippe d'Autriche lui conféra l'ordre de la Toison d'Or et plusieurs fiefs considérables. Jaloux d'augmenter sa puissance par des moyens nobles et légitimes, il refusa toujours, avec un magnifique désintéressement, les avantages que n'aurait pas avoués une scrupuleuse loyauté. Ainsi, lorsque l'électeur palatin fut mis au ban de l'empire, l'empereur offrit au margrave la restitution de quelques domaines que sa famille avait été obligée de céder en des temps malheureux. Christophe refusa de recouvrer par ce moyen une possession volontairement aliénée, et il répondit à l'empereur qui lui demandait le motif de son refus :

« Honneur et serment valent mieux que pays et vassaux. »

Ce grand et beau caractère ne se démentit en aucune circonstance. L'empereur avait donné à l'un des fils du margrave les biens du comte d'Eberstein proscrit et dépouillé. Plus tard, le margrave, fidèle à ses principes de loyauté, rendit au comte ses terres et son château, en lui disant que la maison de Bade ne

voulait pas s'enrichir par la confiscation, et ne s'était considérée que comme simple dépositaire.

Tel était le margrave Christophe , dont le règne dura plus d'un demi-siècle. Devenu vieux, et sentant le besoin du repos, il régla les affaires du pays, fit dresser un acte d'hérédité par Ulric Zazius, le savant professeur de Fribourg, et, quittant le gouvernement, il remonta au vieux château pour finir paisiblement ses jours dans ce lieu où il était né. Ses deux fils, Bernard et Ernest, se partagèrent ses États. Bernard, qui était l'aîné, fonda la ligne de Baden-Baden ; Ernest, la ligne de Baden-Dmiach, qui s'est perpétuée seule et qui règne aujourd'hui.

La ligne éteinte de Bade-Bade nous montre :

Bernard, qui introduisit dans le haut margraviat la religion réformée ;

Philibert, aventureux guerrier, qui, après s'être battu contre les Turcs, alla offrir ses services au roi de France, prit part à la bataille de La Bochelle, et disparut dans cette journée sans que l'on ait jamais pu savoir s'il était resté parmi les morts, ou si, tombé entre les mains de l'ennemi , il a terminé ses jours en prison ;

Philippe ; qui fit reconstruire sur un nouveau plan le château de Bade;

Edouard-Fortunatus, prince frivole et léger, qui passa sa vie à voyager, à se divertir, et à faire des dettes que la branche de Bade-Durlach eut beaucoup de peine à éteindre ;

Guillaume, qui fut longtemps considéré comme incapable de gouverner ; après la bataille de Wimpfen, l'empereur le réintégra dans le margraviat, où il rétablit le culte catholique sous le patronage des jésuites ;

Enfin, Louis-Guillaume, que l'histoire désigne ordinairement sous le nom du prince Louis de Bade, et qui fut un des plus grands capitaines de son temps. Ce prince naquit à Paris ; il eut Louis XIV pour parrain et Montecuculli pour maître dans l'art de la guerre. Sa vie tout entière est une suite d'actions héroïques. Né dans une époque belliqueuse, il se trouvait toujours là où l'on guerroyait, et partout il recueillit de la gloire ; mais il se distingua surtout dans la guerre que l'Autriche eut à soutenir contre

la Porte Ottomane. Il mérita dans cette campagne l'honneur d'être surnommé le Turc, comme Scipion avait été surnommé Y Africain.

Le prince Louis laissa deux fils. L'aîné, Louis-Georges, intrépide chasseur, mourut sans postérité mâle. Son frère Georges- Auguste, qui avait embrassé l'état ecclésiastique, fut appelé à la succession et quitta l'Église pour le trône. En lui s'éteignit la ligne de Baden-Baden. De sorte qu'après sa mort, en vertu des lois de l'État, la ligne de Baden-Dmiach fut appelée à la souveraineté du margraviat.

Si nous remontons à l'origine de cette ligne, que l'on nomme aussi Èmestienne, du nom de son fondateur, ou branche de Pforzheim, à cause du lieu primitif de sa résidence, nous trouvons que le margrave Ernest eut pour successeurs : — Charles II, qui construisit à Dmiach un château, le Kaiisburg, où il résida;

Jacques III, qui consolida la puissance de sa maison ;

Georges-Frédéric , qui leva une armée pour aller combattre avec l'Autriche contre les Turcs, et se distingua dans la guerre de Trente Ans;

Frédéric Y, qui paya par de nombreux sacrifices son dévouement à Gustave-Adolphe ;

Frédéric YI, dont le règne fut plus paisible et non moins glorieux .

Frédéric-Magnus, qui eut beaucoup à souffrir des ravages apportés par les armées françaises à la suite de la guerre du Palatinat. Le château de Kaiisburg fut réduit en cendres, et le dommage, dans le margraviat de Bade-Dmiach, s'éleva à plus de neuf millions de florins. Le margrave fut obligé de se réfugier à Bâle, et mourut peu de temps après ces tristes événements.

Charles-Guillaume répara les désastres du règne précédent ; il ferma les plaies de la guerre, et immortalisa son nom en fondant la ville de Gaiisruhe.

Charles-Frédéric, petit-fils de ce prince habile et sage, fut en quelque sorte le second fondateur de Caiisruhe, par les embellissements dont il l'orna. Il possédait toutes les qualités d'un grand administrateur. Ce fut lui qui hérita de la ligne de Baden-Baden en 1771, et qui réunit ainsi les possessions des deux branches. A l'époque de la révolution française, il conclut un traité parti-

culier avec la république, abandonna ses terres d'outre-Rhin, et reçut en échange, par le traité de Lnnéville, une étendue de pays considérable, environ soixante-dix lieues carrées, et deux cent quarante mille habitants ; de plus, on lui conféra la dignité électorale. Ainsi, le pays de Bade s'était notablement agrandi, et devait devenir encore plus vaste. La paix de Presbourg lui donna le Brisgau. En 1806, Frédéric reçut, avec la souveraineté de plusieurs Etats médiatisés, le titre de grand-duc. En 1809, le territoire badois s'agrandit encore par les cessions que lui fit le Wurtemberg. Toutes les prospérités étaient réservées au règne de cet excellent et noble prince. Cependant sa santé s'était affaiblie par l'âge et les travaux. Trois ans avant sa mort, qui fut un deuil pour ses sujets, il remit le gouvernement à son petit-fils.

Charles de Bade avait épousé, en 1806, Stéphanie-Louise- Adrienne Tascher de la Pagerie, fille adoptive de Napoléon. Cette alliance contribua puissamment à la fortune du pays. Le grand-duc Charles donna une constitution à ses États, et ce n'est pas là son seul titre de gloire ; il sut, par sa fermeté, conserver l'intégrité de son territoire et repousser les prétentions de la Bavière, qui faisait de secrets efforts pour enlever l'Odemvald et le Palatinat. Etant mort sans postérité mâle, sa succession remonta de droit à son oncle Louis, margrave de Bade, fils du grand-duc Charles-Frédéric .

Le grand-duc Louis administra ses Etats avec une rare prudence ; il protégea l'industrie, et mourut, après douze ans de règne, sans laisser d'enfants aptes à lui succéder : par conséquent , la couronne revint, par droit de naissance, à son frère Léopold.

Le grand-duc Léopold, né en 1790, monta sur le trône en 1830. Il avait épousé, en 1819, la princesse Sophie, fille de l'ancien roi de Suède, Gustave IV. Son avènement fut accueilli avec enthousiasme par le peuple, qui connaissait ses qualités éminentes, la supériorité de son esprit, la bonté de son caractère. Ce prince réunissait en lui toutes les vertus de sa race, et résumait noblement les neuf siècles de gloire qui datent du berceau de Zaehringen. Il n'y eut pas de guerre pendant son règne: la paix lui permit de développer l'étendue de ses vues politiques, sa profonde intelligence des intérêts commerciaux et industriels du

pays. Sous son règne, le grand-duché de Bade s'éleva au plus haut point de splendeur et de prospérité.

Lorsque le grand-duc Léopold mourut, en 1852, la régence échut à son second fils, S. A. R. Frédéric-Guillaume-Louis de Bade, né le 9 septembre 1826. Le jeune prince sut tenir d'une main ferme et habile les rênes du gouvernement. Plus tard, le 5 septembre 1856, il a été proclamé grand-duc. Le vœu de la nation, exprimé par ses représentants et par les dignitaires de l'État, l'assentiment de toutes les puissances de l'Europe, ont sanctionné le légitime avènement du noble et digne descendant de tant de souverains illustres.

Quelques jours après avoir été proclamé, le grand-duc Frédéric a épousé la princesse Louise-Marie-Élisabeth, née le 3 décembre 1838, fille du prince de Prusse.

Le mariage s'est fait à Berlin le 20 septembre 1856, et lorsque les deux jeunes époux sont rentrés dans leurs États ils ont été accueillis par les transports d'un peuple enthousiaste. Les fêtes qui ont eu lieu à cette occasion laisseront dans le grand-duché de Bade d'impérissables souvenirs.

Modèle accompli de grâces et d'exquises perfections, parée de toutes les qualités , de toutes les vertus qui peuvent rehausser en une femme l'éclat delà couronne, la jeune grande-duchesse a gagné tous les cœurs et partage, avec son royal époux, l'affection profonde et reconnaissante de toute la population badoise.

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Voici l'emploi de la journée, selon les usages , pratiqués par la plupart des étrangers qui résident à Bade. — Le matin est consacré aux excursions à pied, à cheval, en voiture. Aux endroits les plus fréquentés se tiennent de solides chevaux de louage et de bonnes petites calèches, dont le prix à l'heure, à la course ou à la journée, est fixé par un tarif très-modéré. Les promenades lointaines se prolongent souvent jusqu'à une heure très-avancée de l'après-midi. On trouve alors la société réunie dans le parc, dans l'allée des boutiques et sur la belle terrasse qui s'étend devant le palais de la Conversation. Vers trois heures commencent les sérénades et les concerts en plein vent. C'est un mélodieux avertissement qui précède la cloche du dîner. A cinq heures, tout le monde dîne, chez soi,

dans les hôtels, ou au magnifique restaurant de la Conversation. Après dîner , et avant l'heure où les salons reçoivent le beau monde, on se promène dans l'allée de Lichtenthal, belle et longue avenue qui s'étend de l'extrémité du parc jusqu'au monastère qui lui a donné son nom.

Le couvent de Lichtenthal est au bout de l'avenue, dans une situation riante, entre l'Œlbach et le Cœciliensberg, abrité par la montagne, rafraîchi par la rivière, égayé par la vallée.

Cette pieuse maison fut fondée, dans le milieu du treizième siècle, par la princesse Irmengarde, veuve du margrave Henri Y de Bade. Lorsque l'église du couvent eut été consacrée par Févêque de Strasbourg, la fondatrice fit ensevelir devant le maîtreautel la dépouille mortelle de son époux ; puis elle se retira dans le monastère, où elle passa le reste de sa vie. Depuis lors, Lichtenthal devint l'asile des nobles veuves, le refuge des cœurs blessés, des ambitions déçues et des douleurs que le monde ne pouvait apaiser.

Les religieuses de Lichtenthal étaient des Bernardines de l'ordre de Cîteaux ; elles vivaient dans un calme profond et dans une prospérité toujours croissante, lorsque la guerre du Palatinat vint frapper de son formidable retentissement les échos de leur pieuse retraite. L'armée de Mélac avait envahi le pays de Bade et s'approchait de Lichtenthal. La terreur s'empara du couvent, menacé de subir les outrages d'un vainqueur qui partout laissait des traces lamentables de son passage. Dans ce péril extrême, que rien ne semblait pouvoir détourner, la sainte demeure fut protégée par la plus humble des sœurs qui l'habitaient. Une pauvre religieuse de Lichtenthal avait autrefois servi dans la maison de Mélac, lorsqu'il était gouverneur d'Haguenau. Elle se rendit seule auprès du général, et, lui présentant une corbeille pleine de charmants petits ouvrages façonnés par les sœurs de Lichtenthal, elle le pria d'accepter cette offrande pour ses enfants. Mélac fut touché de cette démarche ; il fit dire àl'abbesse que ses troupes passeraient devant le couvent sans y entrer, et il tint parole.

Aujourd'hui, les vœux prononcés à Lichtenthal ne sont plus éternels; on les renouvelle tous les trois ans. Les religieuses

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de cette maison se consacrent à l'éducation des jeunes filles.

Plusieurs princesses de Bade, veuves ou filles des margraves, ont été abbesses de Lichtenthal. Plusieurs princes ont leur tombeau dans le monastère.

La chapelle des morts renferme de curieux monuments funéraires : — le plus remarquable est celui du colossal Rodolphe le Long, représenté dans toute sa grande taille, revêtu de son armure et couché sur un lit de pierre.

A la promenade du soir, l'allée de Lichtenthal oflre un brillant coup d'œil. H y a foule de beaux équipages, de fringants cavaliers et d'élégants piétons. C'est là qu'on passe en revue la société de Bade ; c'est là que se débitent les nouvelles du jour. Les anecdotes manquent rarement; la chronique est toujours bien fournie et se prête aux fines observations, aux piquants bons mots, aux douces railleries, aux charmantes surprises, à la curiosité toujours éveillée de ce monde aristocratique et frivole, qui parle avec tant de charme, qui écoute avec tant de grâce. A défaut de petites nouvelles, on a les grandes histoires, qui, mieux que toute description, mettent en lumière les mœurs des eaux de Bade, et renferment des renseignements profitables, comme on le verra par le récit suivant.

A seize ans, Amélie était charmante ; la nature l'avait comblée de grâces et d'attraits; aux agréments de la beauté, elle joignait un esprit fin, délié, pénétrant, et un caractère plein de résolution et de fermeté. Ces avantages sont souvent dangereux et fatals pour celle qui en est douée, lorsque le hasard de la naissance l'a placée dans une humble condition, Aurélie appartenait h une famille de pauvres ouvriers. Orpheline dès le bas âge, elle avait été élevée par charité ; une vieille parente recueillit et soigna son enfance abandonnée. Cette fleur de beauté, rare et merveilleuse, s'épanouit dans l'ombre d'une vie obscure et misérable. Quand la jeune fille fut grande, l'abandon revint avec tous ses périls; on l'avait mise en état de gagner sa vie à la pointe de l'aiguille; c'était assez, c'était tout ce qu'on pouvait faire pour elle. « Maintenant, ma belle enfant, lui avait-on dit, tu as seize ans, tu peux voler de tes propos ailes; sois labo-

rieuse, sois forte, sois honnête, sois patiente, sois courageuse, et Dieu te bénira ! »

Aurélie ne demandait pas mieux que de pratiquer toutes ces vertus : mais il lui semblait qu'elle serait dupe, si, à ce prix, elle n'obtenait qu'une existence pénible et précaire. La jeune fille était prête à faire de grands sacrifices, à supporter de rudes épreuves, à tenter de vaillants efforts ; mais il lui fallait pour récompense l'accomplissement de ses rêves ambitieux.

Son miroir lui disait qu'elle n'était pas faite pour vivre obscure et pauvre. Les romans qu'elle lisait avec ardeur lui apprenaient qu'on a vu des princes épouser des bergères. Aurélie savait bien que son miroir ne la trompait pas , les romans lui paraissaient dignes de la même confiance, et l'avenir s'illuminait aux feux de son imagination, a Je veux être riche et grande dame, disaitelle; je veux avoir de brillantes parures, de fringants équipages, des palais, des châteaux. J'aurai tout cela, mais comment? »

Une belle fille de seize ans ne manque jamais d'amoureux; Aurélie en eut bientôt de plusieurs espèces. — Les uns lui parlèrent de mariage ; mais ceux-là étaient des jeunes gens pauvres comme elle, de simples ouvriers, et elle n'en voulait pas, car il lui aurait fallu renoncer à ses rêves; — les autres étaient riches et bien posés dans le monde, mais avec ceux-là il n'était pas question de mariage., et la jeune fille voulait s'élever, mais non pas tomber. Son ambition s'appuyait sur de solides principes; un sens exquis, un jugement droit et profond, lui avaient fait mesurer le triste néant des chutes les plus éclatantes. Le sort des courtisanes les mieux favorisées ne lui inspirait qu'un juste dédain. Elle savait que la fortune est sans valeur si elle n'est honorée, sans durée si elle n'est légitime ; et d'ailleurs, la fortune n'était pas le seul but de son ambition, il fallait encore à son orgueil un nom et un titre que le mariage seul pouvait lui donner.

La vertu basée sur le calcul est invincible. Aurélie, qui habitait une petite ville du midi de la France, n'eut d'abord à lutter que contre des entreprises peu dangereuses; la séduction ne se présentait que sous des formes vulgaires et avec de médiocres avantages ; à la rigueur, la sagesse pouvait se défendre seule et

sans le secours de l'ambition ; mais enfin, après une année passée dans ces épreuves sans portée, la jeune fille eut l'occasion de déployer tout son mérite dans un engagement sérieux et difficile.

Cette fois, la séduction se présenta sous la forme d'un jeune homme aimable, riche et titré. Lord Arthur B... était venu passer l'hiver avec sa mère dans la petite ville habitée par Aurélie ; il vit la jeune fille et en devint éperdument amoureux. Aurélie écouta très-attentivement ses tendres propos, et fut un instant éblouie par ses magnifiques promesses ; mais, évidemment, le jeune lord promettait plus qu'il ne pouvait tenir. Il remplissait toutes les conditions souhaitées pour un mari ; mais, par malheur, il n'avait que dix-huit ans, et Aurélie n'ignorait pas qu'à cet âge un jeune homme ne peut disposer de sa main sans l'aveu de sa famille. Or le consentement n'était guère probable ; il fallait donc renoncer à de douces chimères. Aurélie prit bravement son parti ; elle fit taire la voix de son cœur, et, après avoir triomphé de cette première émotion, elle songea froidement à l'honneur et au profit que pouvait lui rapporter sa victoire. Lord Arthur lui avait écrit une lettre passionnée, qui se terminait par une proposition d'enlèvement. Aurélie se rendit chez lady Sarah B..., et lui montra cette lettre en lui disant avec l'accent du désespoir et de la vertu résignée : « Protégez-moi contre la séduction! »

Lady Sarah fut profondément impressionnée par cette action qui lui paraissait noble et touchante; elle sentit tout le prix d'une démarche qui épargnait à son fils une folie dont les conséquences auraient pu devenir graves et fâcheuses. « Je vous prouverai ma reconnaissance, dit-elle à la jeune fille. Vous allez vous cacher pendant quelques jours à la campagne ; je profiterai de votre absence pour faire entendre raison à mon fils ; il partira pour l'Italie, où il restera pendant deux ans ; dès qu'il ne sera plus là, vous reviendrez auprès de moi, et je me chargerai de votre sort. »

Tout s'arrangea comme lady Sarah l'avait décidé; le jeune homme partit, et Aurélie revint auprès de sa protectrice, qui l'emmena passer l'été à Bade, avec le titre de demoiselle de compagnie.

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Le premier pas était fait. Aurélie sortait de son humble condition et de son étroite sphère ; le chemin s'ouvrait devant elle, et il lui était enfin donné de mettre le pied dans ce monde que ses rêves avaient si souvent parcouru .

Et quel plus beau théâtre pouvait-elle choisir pour son début? — Bade ! — Le rendez-vous de l'Europe en été, la ville des fêtes, le séjour enchanté de tous les plaisirs. Là, le monde s'offrait dans toute sa splendeur, dans toute son élégance aristocratique; c'était une cohue de grands seigneurs, de femmes éblouissantes, de brillants cavaliers, de princes et de millionnaires ; c'étaient chaque soir de splendides réunions, des. concerts, des bals. — Aurélie sentit qu'elle avait enfin trouvé son élément. Bade était bien le pays qu'elle avait rêvé ; ce monde était bien celui que son ambitieuse imagination avait créé, elle pouvait le voir de près maintenant, et l'admirer tout à son aise; mais il ne lui était pas encore permis d'y entrer, et de jouer un rôle sur cette scène élevée. Le titre de demoiselle de compagnie la reléguait au rang des simples figurantes. Aurélie comprit qu'il fallait absolument s'affranchir d'une position équivoque ; mais, pour en sortir, il n'y avait qu'une seule issue : le mariage. Les femmes n'ont que cette voie pour arriver honnêtement au but de leur ambition.

Un vieux médecin allemand, qui donnait des soins à lady Sarah, lui avait présenté un de ses élèves, le docteur Albert, jeune homme au front pâle et au regard mélancolique. Le jeune docteur conçut pour Aurélie une passion violente, et il lui déclara que tout son bonheur dépendait d'elle, et qu'il serait le plus malheureux des hommes si elle ne consentait pas à l'épouser. C'était pour la jeune fille un parti convenable ; c'était le seul qui s'offrît dans le moment où elle demandait si ardemment au mariage de lui ouvrir les portes du monde. «Acceptez, lui disait lady Sarah; je vais retourner en Angleterre, où vous ne pouvez pas me suivre, car mon fils viendra bientôt m'y retrouver. » Cependant Aurélie hésitait. Ce mariage devait lui faire une position honorable et indépendante, mais rien de plus, car le docteur n'était ni riche ni noble. — En l'épousant, pensait-elle, j'avance encore d'un pas ; mais là il faudra que je m'arrête, enchaînée par un lien que la mort seule pourra rompre ; ce serait dire à mes chè-

res espérances un adieu sans retour, ce serait renoncer pour toujours à la fortune et aux grandeurs.

Àurélie était en proie à ces réflexions, lorsqu'elle reçut la visite du vieux médecin de lady Sarah. « Mademoiselle, lui dit d'un ton grave et solennelle vénérable docteur, je viens remplir auprès de vous un triste devoir, et vous éclairer sur un sujet qui intéresse votre avenir. Albert vous aime, et vous partagez peut-être ses sentiments ; il sollicite le bonheur de devenir votre époux, et vous êtes sans doute disposée à lui accorder votre main. Mais ce mariage, qui semble vous promettre une félicité sans nuages, serait pour vous une source de larmes, de désespoir et de regrets amers. Il vous faudrait bientôt quitter votre fraîche couronne d'épouse pour prendre le sombre vêtement des veuves, car les jours d'Albert sont comptés; un mal impitoyable dévore sa poitrine et le conduit rapidement au tombeau. L'amour qui rayonne sur son visage n'a pas effacé les traces de ses longues et cruelles souffrances; interrogez la pâleur de son front, l'abattement de ses traits, tout vous révélera les funestes symptômes d'une fin prochaine, Il est jeune, il aime, il se fait illusion sans doute, et il espère ; mais c'est en vain, l'arrêt est prononcé, sa vie s'éteint, et rien ne saurait la ranimer. »

Ces paroles produisirent sur Aurélie une vive impression. Le docteur s'y attendait, mais il ne devina pas le secret de cette émotion qui lui paraissait si naturelle. Le vieux praticien avait profondément étudié l'enveloppe humaine, mais il ne savait pas lire dans les replis cachés de l'âme.

<( Pauvre enfant ! dit-il en jetant sur la jeune fille un regard de commisération ; je vous ai porté un coup bien cruel !

— Oui, bien cruel! répondit Aurélie enlevant ses beaux yeux au ciel; mais, continua-t-elle avec anxiété, n'y a-t-il donc aucun espoir ?

— Aucun.

— Et vous dites qu'il n'a que peu de jours à vivre ?

— Six mois tout au plus.

— Vous en êtes sûr ?

— Trop sûr, hélas !

— Ah! c'est affreux! s'écria Aurélie d'une voix tremblante;

je ne yeux pas vous croire; Albert vivra, et je serai sa femme.

— Je vous devais ce douloureux avertissement, reprit le docteur ; maintenant, espérez un miracle, obéissez à la voix de votre cœur, je ne puis plus que vous dire une dernière fois : Si vous épousez Albert, dans six mois vous porterez son deuil. »

Aurélie n'hésitait plus ; l'arrêt qu'elle venait d'entendre l'avait décidée. Albert reçut le jour même une réponse favorable à ses vœux, et, le cœur plein de joie, il hâta les préparatifs du mariage. Lady Sarah, que le docteur avait aussi avertie, essaya vainement de combattre la détermination de sa belle protégée.

« Faites donc entendre raison à une jeune fille que la passion entraîne ! disait le vieux docteur, qui se croyait un fin psychologiste.

— C'est plus que de l'amour, ajoutait lady Sarah, c'est du dévouement; elle veut embellir les derniers jours de l'homme qu'elle aime. »

Le mariage fut célébré sans faste et sans bruit. La saison des eaux touchait à son terme. Lady Sarah partit pour l'Angleterre, et le docteur Albert emmena sa femme à Munich, où il résidait. Six mois après, Aurélie était veuve.

Veuve et libre à dix-huit ans, sans appui, sans fortune, mais forte de son caractère et riche d'espérance, ses larmes furent vite séchées, et, abrégeant l'année de deuil, elle quitta Munich et revint à Bade. Le mince héritage que lui avait laissé son mari pouvait suffire aux parures et aux dépenses d'une saison: c'était tout ce qu'il fallait.

Dès qu'elle parut, l'admiration et les hommages se pressèrent sur ses pas. « Cette fois, dit-elle, je pourrai choisir. Une noble alliance me placera au premier rang de ce monde que je veux dominer. Mon cœur et ma main à celui qui m'offrira un beau nom et un titre de comtesse ou de marquise ! »

Parmi les courtisans d' Aurélie, il y avait des comtes et des marquis de premier choix ; mais ces messieurs, pleins d'attentions et de petits soins, féconds en beaux discours et en gracieux compliments, ne prononçaient jamais le mot de mariage. Les uns, qui étaient riches, savaient que la belle veuve était sans fortune, et comptaient sur cette brèche pour obtenir une capitulation. Les au-

très, qui étaient pauvres, ne pouvaient songer à épouser qu'une opulente dot.

Dans les circonstances difficiles, Aurélie était habile et prompte à prendre une décision. Si elle se laissait aisément enivrer par l'exaltation de ses espérances, elle savait reconnaître son erreur et envisager froidement la ruine de ses illusions les plus chères. « Je me suis trompée, dit-elle; il me reste encore un échelon à monter avant d'atteindre les honneurs aristocratiques. Si j'étais riche, ces h* ers gentilshommes désespéreraient de vaincre mes rigueurs ; si j'étais riche, quelqu'un de ces fats illustres ne dédaignerait pas de redorer son écusson en épousant une femme sans naissance. Eh bien ! je serai riche. C'est une partie remise et une nouvelle épreuve à subir ; mais j'ai de la patience, et je suis assez jeune pour pouvoir attendre. »

Bade comptait au nombre de ses hôtes les plus remarquables un vieux négociant hollandais puissamment riche et d'une avarice sordide ; c'était un véritable Harpagon. Il avait passé quarante belles années à gagner des millions, et il consacrait le reste de sa vie à les conserver avec une sollicitude ingénieuse et stoïque. On citait de lui des traits merveilleux, de sublimes actions qu'il avait accomplies sans effort pour ménager unécu. Jusqu'alors il n'avait songé qu'à l'argent ; mais la beauté d' Aurélie fit entrer dans son âme une passion nouvelle. Harpagon devint amoureux.

Il n'est pas d'extravagance dont ne soit capable l'amour d'un vieillard. Sûre de son triomphe, Aurélie voulut essayer sa puissance. Avant d'accepter le mariage que l'avare lui offrait, elle engagea une lutte entre les deux passions de son adorateur. C'était là une épreuve importante ; l'avenir en dépendait.

Elle feignit d'être sensible aux splendides hommages d'un riche baron qui brillait par son luxe, et elle obligea impitoyablement Harpagon à se montrer aussi fastueux que son rival.

Une vente au profit des pauvres fut organisée par ses soins. Chaque dame de la société apporta son lot. Aurélie avait brodé une charmante bourse. — « Yoici, dit-elle, un ouvrage de ma main. Voyons quel est celui de vous, messieurs, qui attache le plus haut prix à mes œuvres. Je mets la bourse aux enchères. » Invité à parler le premier, Harpagon offrit en soupirant dix florins.

Le baron sourit dédaigneusement et s'écria: — « Vingt-cinq louis ! » L'avare frémit, mais pouvait-il abandonner la victoire à son rival? — Trente louis, reprit-il avec un douloureux effort. — Quarante, dit le baron. — Cinquante, murmura l'avare d'une voix défaillante. Mais il n'était pas au bout de ses peines, et ce fut seulement lorsqu'il eut dit: — Deux cents louis — que le baron s'inclina en répondant : J'abandonne !

A ce mot, Harpagon, épuisé parla violence qu'il s'était faite, épouvanté du sacrifice qui lui était imposé, chancela comme un homme ivre et tomba évanoui sur le parquet.

<( C'est bien, dit Aurclie, maintenant je puis l'épouser. »

Le jour même où expirait le délai prescrit par les lois, la veuve du pauvre docteur épousa le millionnaire hollandais. Il est superflu de dire que tous les biens de la communauté devaient appartenir au survivant. Telle est la clause fondamentale de tout contrat de mariage entre un vieillard riche et une jeune femme pauvre.

Une brillante métamorphose signala bientôt la présence d'Aurélie dans la maison de l'avare. On eût dit que cette triste et froide demeure avait été touchée par la baguette d'une fée qui la transformait tout à coup en un palais resplendissant de luxe. Ce fut en vain que l'avare voulut se révolter ; la baguette magique l'avait touché, lui aussi; il était sous le charme, il devait payer son bonheur. Quels tourments, quelles dévorantes angoisses n'éprouvait-il pas lorsqu'il voyait les blanches mains d'Aurélie se plonger dans sa cassette et en retirer des poignées d'or qu'elle éparpillait avec une grâce ineffable ! L'enchanteresse lui avait dérobé le secret de ses trésors enfouis ; elle avait appris à faire jouer le ressort des panneaux qui cachaient de mystérieuses richesses ; elle savait le mot des serrures énigmatiques ; elle avait pris sous l'oreiller du lit nuptial la clef du coffre-fort. Malheureux Harpagon î Mieux eût valu lui arracher le cœur. Sa vie n'était plus qu'une longue agonie, un supplice perpétuel ; il avait beau prier et gémir, c'étaient tous les jours de nouvelles dépenses et d'insupportables tortures auxquelles le pauvre homme succomba. Chaque pièce d'or sortie de ses coffres lui ôtait une goutte de sang. A ce compte, il ne pouvait pas vivre longtemps. Aurélie fut bientôt veuve pour la seconde fois.

Maintenant, rien ne pouvait plus s'opposer à l'essor de son ambition. Cette chaîne rompue lui ouvrait une carrière sans bornes . Elle attendit avec impatience le retour de la saison des eaux qui lui avait toujours été si favorable. — Aussitôt que le printemps eut épanoui les fleurs qu'elle avait fait planter sur la tombe de son second mari, la belle veuve se mit en route. Lorsqu'elle arriva au but de son voyage, Bade était dans toute sa splendeur.

Jeune, belle et riche, Aurélie obtint un grand succès. Cependant elle n'était pas encore satisfaite de son triomphe ; quelque chose manquait à sa gloire. Ses rivales faisaient sonner leur titre de comtesse ou de marquise; elles avaient le droit de la regarder du haut de leur grandeur, et de dire d'un air dédaigneux : « Oui, sans doute, cette dame possède quelques attraits et beaucoup d'argent; mais, après tout, ce n'est qu'une petite bourgeoise, et nous autres, nous sommes des femmes de qualité. »

Il fallait donc imposer silence à ces propos insolents. Pour que le triomphe fût complet, pour dominer ce monde, pour devenir la reine des eaux, il fallait monter encore. Les millions aidant, rien n'était plus facile. Les comtes et les marquis se tenaient prêts, et Aurélie n'avait qu'à choisir. «Ah! disait-elle en soupirant, que n'ai-je déjà un titre de noblesse ! je pourrais prétendre au rang le plus élevé. Mais les envieuses ont raison, je ne suis qu'une petite bourgeoise, et, malgré tous mes avantages, les plus illustres, parmi ces grands seigneurs, croiraient déroger en m'épousant. »

Aurélie savait comment on arrive à une position désirée, en usant de patience, en s'y reprenant à diverses fois, et en procédant par gradations. Ce système, qu'elle avait déjà pratiqué avec succès, pouvait continuer à lui réussir : il ne s'agissait que de faire encore un bon choix, en attendant mieux. Après avoir passé en revue les prétendants titrés qui se disputaient sa main, elle choisit le plus vieux et le plus ridicule. C'était un marquis taillé sur l'ancien modèle, infatué de sa personne, et qui avait conservé, de ses bonnes fortunes passées, un cœur ardent et une imagination sentimentale. Le céladon sexagénaire s'épuisait en finesses de toutes sortes pour cacher son âge sous les apparences d'une jeunesse factice. Aurélie flatta cette manie et l'exalta en

disant au marquis : « Pour me plaire, il faut être jeune, leste, fringant , beau danseur, intrépide cavalier. — Eh bien ! répliquait le marquis, ne suis-je pas tout cela? »

Et afin de prouver sa jeunesse, il redoublait de soins, de mensonges et d'exagération; il papillonnait avec effort, il se parait des couleurs les plus séduisantes, et l'impitoyable Aurélie lui disait :

«Nous avons demain une course au clocher; tous nos jeunes dandys en seront. Je suis bien sûre que j'aurai le plaisir de vous voir remporter la victoire ou du moins la disputer vaillamment. »

Le marquis montait à cheval, s'élançait dans la carrière, tombait cinq ou six fois, et se relevait moulu, brisé, demi-mort, mais plus jeune et plus amoureux que jamais.

Une autre fois, Aurélie prenait son air le plus gracieux, son sourire le plus perfide, pour lui dire à demi-voix :

« Ce soir, au bal, je ne veux valser qu'avec vous, et vous savez que je ne manque pas une seule valse. »

Le pauvre marquis s'inclinait devant cette faveur inespérée; il rassemblait ses forces, il rappelait à lui son élasticité juvénile, -et, après avoir fait des prodiges de valeur, il sortait du bal non moins brisé que de la course.

Pour récompense de ses rudes travaux, Aurélie lui accorda sa main; mais le mariage ne termina pas les épreuves du marquis. Bien au contraire ! la jeune marquise tenait plus que jamais à la jeunesse de son mari ; elle paraissait se faire sur ce sujet une illusion complète, qu'il fallait entretenir à grands frais. Aurélie s'était composé une existence pleine d'éclat, de mouvement, de bruit, d'action, de fêtes; le repos était rayé du programme. Le marquis fut obligé de se livrer à ce tourbillon dévorant : sa femme le voulait. L'amour, la vanité, la jalousie surtout, l'attachaient aux pas d' Aurélie et l'entraînaient dans les courses les plus vagabondes, dans les entreprises les plus téméraires. Bref, le pauvre vieux jeune homme fut si peu ménagé et mené à si grand train, qu'il déclina rapidement et mourut à la peine.

Lorsque la marquise reparut dans les salons de Bade avec tout l'éclat de sa jeunesse, de sa beauté, de sa fortune et de son titre

elle pensa que la critique serait réduite au silence. Cependant la royauté qu'elle rêvait lui échappa. Une Parisienne, une grande dame du Faubourg-Saint-Germain, eut les honneurs de la saison. L'année suivante, la marquise Aurélie revint parée des mêmes avantages, et lutta vainement contre une princesse russe qui fut proclamée la Reine des Eaux.

— Ne suis-je donc pas assez haut placée? dit Aurélie ; — eh bien, je puis m'élever encore ; je puis, par un quatrième mariage, devenir l'égale des femmes les plus noblement titrées.

Cette ambition se réalisera-t-elle ? La marquise deviendra-t-elle duchesse? C'est possible, mais elle aura beau s'élever, elle n'atteindra pas le but suprême qu'elle se propose. Il lui manquera toujours l'aristocratie native; on pourra toujours lui reprocher les moyens par lesquels elle est parvenue, et cet esprit d'intrigue qui a fait son élévation, à la fois si rapide et si laborieuse.

Le beau monde n'est pas aussi frivole qu'on pourrait le penser; il ne décerne pas légèrement cette royauté qui s'étend sur le domaine de la mode, de l'élégance et des plaisirs. Le prestige des grâces, l'éclat de la fortune, ne lui suffisent pas. Pour qu'il reconnaisse la supériorité et accepte la loi d'une femme, il faut que cette femme ait non-seulement le charme de la beauté, la séduction de l'esprit, mais encore qu'elle joigne à l'éclat du rang une considération incontestée, un mérite éprouvé, une influence justement acquise.

Voilà pourquoi la marquise Aurélie, même après un quatrième mariage, n'arrivera pas à son but. Elle pourra être admirée, adulée, fêtée, mais rien de plus; elle sera une lionne, mais non pas une reine.

Ce titre a toujours été noblement et dignement porté dans le monde dont nous parlons ici. Les grandes dames que d'universels hommages environnent le recherchent avec empressement. Le comble du succès pour elles, c'est, lorsqu'elles ont dominé les salons de Paris ou de Londres, de Vienne ou de Pétersbourg, c'est, disons-nous, de devenir la reine de la saison à Bade, d exercer la souveraineté des grâces et de l'élégance dans cette réunion sans égale, que composent l'élite et la fleur de toutes les aristocraties de l'Europe.

GEROLDSAU. - LES ROCHERS.

LE MONT MERCURE. r.A. C II \ I R E- DU -DI A BL E,

Un des sites les plus fêtés des environs de Bade est la cascade de Geroldsau. C'est une charmante promenade à faire en voiture ou à pied, — ou, mieux encore, moitié d'une façon, moitié de l'autre. Ainsi, on ira à pied jusqu'à Lichtenthal; là, on montera en voiture jusqu'au village de Geroldsau, situé à trois quarts de lieue; — même distance à peu près du village à la cascade; — cette dernière partie de la route doit se faire à pied, par un chemin facile, doucement frayé à travers le bois de Brandhald, - ou Colline-de-Feu. De chaque côté de cette route s'élèvent de pittoresques masses de rochers et d'énormes sapins qui forment une voûte impénétrable aux rayons du soleil. Le Kruckenfels, — autrement dit le Rocher-des-

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