‹ L'été à BadeChapitre 15 sur 46 · GEROLDSAU. — LES ROCHERS, ETC · texte numérisé non relu

GEROLDSAU. — LES ROCHERS, ETC

l'endroit où le diable s'est engouffré , l'empreinte de ses cornes et de son pied fourchu, marquée profondément dans le granit.

Près de la Chaire-du-Diable, vous irez voir l'imposante ruine d'Ebersteinburg.

Cascade de Geroldîaii.

i:berstein le vieux.

La famille des comtes d'Eberstein, 4|f éteinte aujourd'hui, fut une des plus illustres et des plus belliqueuses maisons du pays de Bade. Elle tenait de près aux Zœhringen, et son origine, comme celle de cette race souveraine, se perd dans la nuit du passé. Dès le dixième siècle, on trouve un Louis d'Eberstein, accompagnant l'empereur Henri Ier dans ses belliqueuses entreprises contre les Danois, les Slaves, les Hongrois et les Huns. — Mais en ce temps-là déjà le nom d'Eberstein était ancien, et les murailles du burg étaient sillonnées par les traces de la vieillesse et les cicatrices de la guerre.

A l'époque où la féodalité régnait l'épée à la main, où les seigneurs vivaient au milieu de luttes continuelles, se battant tantôt

contre les rois, tantôt contre leurs voisins et tantôt contre les passants, ces infatigables guerroyeurs établissaient leur demeure, non pas dans les sites les plus riants, mais dans les positions les mieux défendues par la nature. Ils se souciaient peu du paysage et de la perspective, pourvu que le lieu fût d'un accès difficile et hors de toute atteinte.

Un seigneur d'Eberstein, qui florissait au temps de Charlemagne, avisa, en parcourant ses domaines, un rocher escarpé, formidable, et créé tout exprès pour le nid d'un aigle ou pour le logis d'un châtelain. L'aigle était venu le premier, il occupait la place, et lorsque le sire d'Eberstein, devançant les gens de sa suite, eut gravi la cime du rocher, l'oiseau de proie fondit sur lui et voulut disputer le terrain. Mais le chevalier le frappa d'un coup mortel, puis, du bout du pied, il poussa le nid dans le précipice, et, de la pointe de son épée, il traça le plan de sa forteresse. Paysans et soldats se mirent à l'œuvre aussitôt, et, grâce à la corvée que le seigneur menait rudement, le château fut construit en moins de temps que l'aigle n'en avait mis pour faire son nid.

C'est ce château que vous voyez en ruines aujourd'hui ; — et, tandis qu'assis sur ses débris vous contemplez les belles vallées du Rhin et de la Mourg, écoutez :

Les comtes d'Eberstein avaient déjà rendu leur nom célèbre dans les guerres et dans les tournois, lorsque l'empereur Othon se fit déclarer souverain de toute l'Allemagne. La ville de Strasbourg et la seigneurie d'Eberstein refusèrent de lui prêter foi et hommage en cette qualité. L'empereur vint alors mettre le siège devant les deux places rebelles. Strasbourg céda au premier assaut, mais l'armée impériale trouva une tout autre résistance à Eberstein. C'est que la ville était défendue par un évêque, tandis que le château avait pour défenseurs trois frères vaillants, trois comtes résolus à s'ensevelir sous les ruines de leur forteresse, plutôt que de la voir tomber entre les mains de l'ennemi.

Pendant plus de deux ans, toutes les forces de l'empire, commandées par l'empereur, une armée immense qui couvrait la campagne comme une mer en couroux, essaya vainement d'escalader Eberstein. Le flot se brisait contre l'écueil et battait le

rocher sans pouvoir monter jusqu'à la citadelle. C'était un beau spectacle, une grande gloire pour les comtes, une grande honte pour l'empereur.

Le découragement s'était emparé des troupes impériales ; tant d'efforts impuissants avaient abattu leur courage. Othon luimême, le fier Othon, perdait l'espoir d'un succès qu'il avait regardé comme certain dans son aveugle confiance.

« Ainsi donc, s'écriait-il dans sa fureur, il faudra que je subisse cette humiliation! Il faudra que je m'avoue vaincu, que j'abaisse ma bannière impériale devant le pavillon d'Eberstein, et que je batte en retraite avec toute mon armée, laissant debout et triomphant ce repaire de bandits qui me bravent et que je n'ai pu châtier, moi, l'empereur d'Allemagne ! »

Les chefs qui l'écoutaient gardaient un morne silence ; l'un d'eux, pourtant, le comte Bernard de Schwartsbach, s'avança et dit :

« Sire, je sais un moyen de vous épargner cet échec.

— Comment ? s'écria l'empereur en relevant vivement la tête.

— Oui, sire, j'ai dressé mon plan, et je puis, avant que quinze jours se soient écoulés, mettre Eberstein en votre pouvoir.

— Si tu fais cela, Bernard, tu ne seras plus comte, tu seras duc. J'élèverai ta fortune ;plus haut que ne pourrait le rêver l'ambition la plus insensée. Si tu fais cela, tu seras mon frère, car je te donnerai pour épouse Hedwige, ma sœur.

— Je ferai cela, reprit Bernard, dont le regard brilla d'orgueil et de joie... Mais, continua-t-il, j'ai besoin que Votre Majesté approuve le moyen qui s'est offert à mon esprit.

— Quel qu'il soit, je l'adopte. Tous les moyens sont bons contre les traîtres et les rebelles.

— Eh bien, Sire, je le jure, dans quinze jours votre drapeau flottera sur la tour d'Eberstein, et sous le drapeau se dresseront trois potences où seront pendus les trois comtes... Il ne me reste plus maintenant qu'à vous expliquer mon projet. »

Bernard développa le plan que lui avait inspiré son imagination rusée. L'empereur aurait préféré sans doute agir ouvertement par la force; mais la force avait déjà échoué, et d'ailleurs

Othon s'était engagé d'avance à sanctionner de son approbation le moyen proposé, quel qu'il fût. Fidèle à sa parole, l'empereur se rappela de nouveau qu'il avait affaire à des rebelles qui ne méritaient aucun ménagement, et, chassant un vain scrupule, il se mit aussitôt en devoir de prêter son concours à la ruse de son futur beau-frère.

Un héraut d'armes sortit de la tente impériale, et se dirigea vers le château d'Eberstein. Son message avait pour objet d'annoncer aux comtes que l'empereur allait se rendre à Spire pour célébrer, au milieu des fêtes, l'anniversaire de sa naissance. Pendant un mois, les hostilités devaient être suspendues, et le magnanime Othon poussait la courtoisie jusqu'à expédier aux comtes d'Eberstein un sauf-conduit qui leur permettait de sortir de leur forteresse où ils avaient été si longtemps enfermés, et les invitait à venir à Spire, prendre part aux divertissements de la cour impériale.

L'armistice fut accepté.

Le soir même, l'empereur quitta son camp et se dirigea vers le Rhin, ne laissant autour du château qu'une faible troupe que les assiégés auraient pu détruire aisément ; mais cette marque de confiance ne devait pas être trahie : les comtes d'Eberstein étaient incapables d'une action déloyale.

Ces trois frères, unis par une étroite amitié non moins que par les liens du sang, possédaient en commun de brillantes et solides vertus, mais chacun d'eux se distinguait par des qualités prédominantes.

L'aîné, Henri d'Eberstein, avait été surnommé le Lion, à cause de sa force merveilleuse et de son courage indomptable.

Jacques d'Eberstein , le second frère, s'appelait le Renard, à cause de sa rare prudence, de sa finesse ingénieuse et de son esprit fertile : précieux avantages dont il n'usait que pour la défense du bon droit et de la justice.

Le plus jeune, Eberhard d'Eberstein, avait reçu le surnom de l'Ange, à cause de sa bonne mine et de sa grâce charmante.

« Quand partons-nous pour Spire? demanda Henri à ses deux frères, après avoir lu le sauf-conduit.

— Si vous m'en croyez., répondit Jacques, nous resterons ici.

— Et pourquoi donc? reprit l'aîné.

— Parce que, dans l'âme de l'empereur Othon, l'orgueil est plus fort que la loyauté. Il lui en coûterait plus d'avouer son impuissance que de commettre une perfidie, et je vois un piège dans ses avances.

— Crainte chimérique! s'écria le Lion. L'empereur ne voudra pas se déshonorer par une action infâme. Spire nous offre un tournoi dans lequel viendront se mesurer les plus vaillants chevaliers de l'Allemagne ; je veux leur disputer le prix de la lutte.

— Et après le tournoi, dit l'Ange, il y aura un bal, et je veux voir si les dames de la cour d'Othon méritent la réputation de beauté que leur ont faite les ménestrels.

— Soit! reprit Jacques. Puisque le langage de la raison ne peut rien sur votre ardeur, et que vous êtes tous les deux contre moi, je vous suivrai ; car s'il y a péril ici pour le château, il y a danger là-bas pour vous, et vous aurez sans doute besoin de mes conseils.»

Les trois comtes s'étant mis en route, escortés seulement de leurs écuyers, arrivèrent bientôt à Spire. L'empereur Othon leur fit l'accueil le plus distingué ; il leur donna un splendide appartement dans son palais, et il voulut qu'ils fussent servis comme les princes de la famille impériale.

Les fêtes de la cour de Spire brillèrent d'un merveilleux éclat, Othon n'avait rien épargné pour éblouir ses hôtes. Dans le tournoi, auquel prit part l'élite des chevaliers, Henri d'Eberstein défit tous les champions qui entrèrent dans la lice, et il reçut le prix impérial, qui était une bourse contenant cent florins d'or. Aussi adroit que beau, Eberhard partagea les honneurs de la journée : il remporta le prix du tir de l'arbalète, et tous les assistants admirèrent son élégance et sa grâce lorsque, après sa victoire , il vint fléchir le genou devant la princesse Hedwige , et recevoir de sa belle main l'écharpe qu'elle avait brodée pour le vainqueur.

Eberhard n'avait pu voir Hedwige sans éprouver au fond de l'âme une vive émotion et un tendre sentiment qui gagnèrent

EBERSTEIN LE VIEUX. r>f

bientôt la princesse. Ces deux jeunes cœurs avaient été touchés en même temps. L'amour naissant d'Hedwige trouva deux puissants auxiliaires dans l'aversion qu'elle ressentait pour le comte Bernard de Schwartsbach, et dans la pitié que lui inspirait Eberhard; car elle connaissait la trame perfide imaginée par l'odieux Bernard. Son inquiète curiosité, éveillée par quelques paroles indiscrètes, lui avait révélé ce complot dans tous ses détails. La vie des trois comtes d'Eberstein était menacée , et , pour comble d'horreur, la main d'Hedwige devait être le prix du forfait , — le prix du sang d'Eberhard !

Hedwige n'hésita pas. Après le tournoi, il y eut un bal que la princesse ouvrit avec Eberhard. Elle lui dit, le sourire aux lèvres, et comme si elle répondait à un compliment :

« Ce soir, vous et vos frères êtes encore les hôtes de l'empereur ; demain, vous serez ses prisonniers. Le comte Bernard partira cette nuit pour s'emparer à l'improviste du château d'Eberstein.

— Merci ! » répondit Eberhard.

Puis, profitant du tumulte du bal, le jeune comte emmena ses frères dans un endroit écarté, et leur fit part du précieux avis qu'il venait de recevoir.

A cette nouvelle, le Lion d'Eberstein tira son épée et voulut s'élancer dans la salle où était l'empereur. Le Renard l'arrêta.

« Eberstein, dit-il, vous n'avez pas voulu me croire, écoutezmoi du moins maintenant. Ceci n'est point un péril dont nous puissions sortir l'épée haute. Il faut agir avec une adroite circonspection; à la ruse il faut opposer la ruse. Laissez-moi donc faire, et retournez dans la salle du bal, où vous aurez soin d'apporter un visage insouciant et un masque joyeux, afin de n'éveiller aucun soupçon. »

Le Lion et l'Ange se conformèrent aux sages conseils du Renard. Ils rentrèrent dans le bal, qui touchait à sa fin ; Henri dissimula sa colère, et la douce physionomie d'Eberhard ne laissa pas deviner la plus légère préoccupation. Ils se retirèrent avec tout le monde, après avoir salué l'empereur. Quand ils furent dans leur appartement, ils demandèrent à Jacques ce qu'il avait, résolu.

« Nous partirons dans une heure, répondit le Renard.

— Dans une heure ! non, sur-le-champ, s'écria le Lion en se dirigeant vers la porte.

— Je me tromperais fort, reprit froidement Jacques, si nous n'étions pas enfermés. »

En effet, Henri fit vainement jouer la clef dans la serrure, la porte ne céda pas à ses efforts.

« Eh bien ! dit-il, par cette fenêtre !

— Si elle n'était pas gardée, reprit Jacques avec le même sangfroid, ce serait une grande maladresse. »

Henri alla vers la fenêtre ; il l'ouvrit, et il aperçut au-dessous deux sentinelles en faction.

Plus loin, de nombreux soldats se promenaient devant un poste établi dans la cour du palais.

Un instant après, on entendit un grand bruit d'armes et de chevaux.

« Fort bien ! dit Jacques en souriant ; voici le capitaine Bernard de Schwartsbach qui part avec sa compagnie pour aller à la conquête du château d'Eberstein... Patience, frères, nous arriverons avant lui. »

L'heure étant écoulée, et le calme de la nuit s' étant répandu dans le palais, Jacques conduisit ses frères dans une petite pièce située à l'extrémité de l'appartement. Il y avait là une fenêtre ouverte sur des jardins, et sous cette fenêtre un soldat.

« Il faut le tuer ! dit le Lion.

— Non, répondit le Renard, faites comme moi. »

Et, franchissant l'appui de la fenêtre, Jacques se coula le long du mur, posa ses deux pieds sur les épaules du soldat et sauta lestement à terre.

Ses deux frères, l'ayant suivi, reconnurent que le soldat de garde n'était autre qu'un de leurs écuyers. Ils traversèrent le jardin et arrivèrent à une petite porte que Jacques ouvrit avec une clef qu'il avait.

« Cette clef, dit-il, le soldat gagné pour faire place à notre écuyer, et les trois bons chevaux que nous trouverons à dix pas d'ici, m'ont coûté les cent florins du tournoi. C'est de l'argent bien placé, je crois, et ce qu'il y a de piquant dans cette affaire, c'est que l'empereur aura payé de sa bourse notre évasion. »

EBERSTEIN LE VIEUX. 5a

Montés sur de rapides coursiers qu'ils menèrent par des chemins de traverse, les trois comtes d'Eberstein arrivèrent à leur château quelques heures avant l'ennemi, et ils eurent tout le loisir de préparer une embuscade dans laquelle le perfide Bernard de Schwartsbach se laissa prendre comme un sot.

Au nombre des prisonniers se trouvaient trente des meilleurs et des plus nobles chevaliers de la cour impériale. Les comtes d'Eberstein voulurent qu'ils fussent traités avec toutes sortes d'égards. Quant à Bernard, le Lion lui dit :

« Un de tes compagnons vient de nous apprendre que tu avais l'intention de faire dresser sur la tour du château trois potences ; on n'en dressera qu'une, et tu y seras pendu. »

Ce fut l'affaire d'un quart d'heure. Lorsque le traître eut reçu le châtiment qu'il avait si bien mérité, le Renard dit aux prisonniers :

« Vous avez vu que la forteresse d'Eberstein est bien gardée 7 vous allez voir maintenant qu'elle est non moins bien approvisionnée. »

A ces mots, les deux autres frères, Eberhard et Henri, échangèrent un regard plein de surprise et d'inquiétude ; ils savaient que l'approvisionnement était la partie faible du château.

Mais Jacques, sans rien perdre de son assurance, fit descendre les chevaliers d'Othon dans les souterrains du château, et il leur montra une très-grande quantité de tonneaux remplis jusqu'au bord et des sacs regorgeant de grains. C'était encore là une ruse du Renard. L'abondance ne régnait qu'à la surface des sacs et des tonneaux. Les tonneaux avaient un double fond placé tout près de leur orifice, et une légère couche de grains recouvrait le sable qui remplissait les sacs.

On entendit bientôt le bruit des clairons qui annonçait l'arrivée d'Othon au camp des assiégeants. Alors Eberhard, sourd aux instances de ses frères qui voulaient le retenir, se fit suivre de quatre de ses prisonniers, et se rendit auprès de l'empereur.

ce Sire, lui dit-il, un de vos capitaines, au mépris de l'armistice signé de votre main , a voulu traîtreusement s'emparer de notre château. Il vous faisait l'injure de croire que cette trahison vous serait agréable et que vous accepteriez une victoire si indi-

gnement volée. Nous avons fait subir au comte Bernard de Schwartsbach le traitement que vous lui auriez vous-même infligé. Nous l'avons fait pendre.

— Et vous n'avez pas craint le même sort en venant vous mettre en ma puissance? s'écria l'empereur irrité.

— Non, sire, répondit froidement Eberhard, je n'ai pas eu cette crainte, car les délais de l'armistice ne sont pas écoulés. Je suis toujours sous la protection de votre sauf-conduit et je tiens votre loyauté pour un rempart aussi solide que les murs d'Eberstein. Que gagneriez-vous d'ailleurs à un acte de violence? Ma mort ne ferait pas tomber une seule pierre de la forteresse que vous assiégez. J'ai laissé là-haut deux comtes pour défendre le château, et vingt-six de vos chevaliers pour répondre de ma tête. »

Désarmé par ces fermes paroles, l'empereur reprit : « Je vous laisserai la vie sauve, à condition que vous rendrez les prisonniers. Nous réglerons nos comptes plus tard, lorsque je pourrai faire justice sans manquer à ma parole ; car il faudra bien que je finisse par avoir raison d'Eberstein. La force et la ruse ont échoué, mais il nous reste la famine.

— Interrogez, sire, les prisonniers que j'ai amenés avec moi, et ceux qui vous seront rendus ; ils vous diront qu'Eberstein est assez riche pour lasser votre patience, et que nous avons de quoi vivre plus longtemps qu'il ne conviendra sans doute à Votre Majesté d'arrêter son armée autour de notre domaine. Mais, sire, il y a un moyen d'avoir raison d'Eberstein, un seul, et je suis venu ici pour vous l'indiquer.

— Parlez, dit l'empereur, étonné de cette singulière proposition.

— Ce moyen, sire, c'est une alliance. Notre maison vaut bien celle du comte de Schwartsbach. Accordez-moi la main de votre sœur Hedwige, et alors Eberstein vous ouvrira ses portes, nous vous prêterons foi et hommage, et vous pourrez compter sur trois cœurs dévoués et sur trois bonnes épées. »

Disant cela , Eberhard fléchit le genou devant l'empereur, et attendit sa réponse.

Othon parut réfléchir un instant, puis il tendit la main au jeune comte et lui dit : « Relevez-vous, mon frère ! »

Ce fut ainsi qu'Eberstein devint fief de l'empire. Le comte Eberhard épousa Hedwige, et servit l'empereur Othon dans les guerres et dans les ambassades. Il fut envoyé en mission à Rome, et il reçut en présent, de la main du pape, une rose d'or enrichie d'un saphir. Cette fleur figura depuis dans les armoiries d'Eberstein.

Grâce à l'alliance souveraine qu'elle avait contractée , la maison d'Eberstein s'éleva au plus haut degré de splendeur. On la vit figurer dans toutes les grandes assemblées ; elle prit une part active et brillante à toutes les luttes armées dont l'Allemagne fut le théâtre, et sa prospérité continua jusqu'à l'époque où un comte Wolff d'Eberstein , d'humeur querelleuse, entreprit une guerre contre le Wurtemberg, et s'y ruina si bien qu'il fut contraint de vendre ses domaines au margrave de Bade.

Dépouillé de son héritage, le comte Wolff se vit réduit à une humble condition ; il se mit au service de l'Église , et fut capitaine des gardes de l'évêque de Spire.

Quelle humiliation pour cette noble et forte épée qui avait tenu en respect l'armée impériale commandée par l'empereur Othon î

Inférieur du vieux château d'Eberstein.

Du haut de la montagne que couronnent les ■A ruines du vieil Eberstein , les regards plongent dans % ' une vallée délicieuse, arrosée par la Mourg, qui lui donne son nom. Pour les étrangers qui passent l'été à Bade, cette vallée de la Mourg est le but et l'objet de plusieurs excursions intéressantes. Diverses routes y conduisent, et on les prend tour à tour. Mais ordinairement dans une première promenade, en partant de Bade, on suit la route nouvelle qui passe à Lichtenthal, parcourt une riante vallée , puis s'élève par une pente doucement ménagée jusqu'au nouveau château d'Eberstein.

Les ruines du vieil Eberstein nous ont déjà dit l'ancienneté, la noblesse et la splendeur d'une famille qui tient tant de place dans l'histoire du pays. Enrichis par de brillantes alliances, les Ebers-

tein se distinguèrent toujours par leur libéralité envers l'Église et fondèrent plusieurs couvents. De fantastiques légendes s'attachent à quelques-unes de ces pieuses fondations ; car la naïveté du bon vieux temps ne pouvait guère se passer de prodiges, et mêlait volontiers aux choses saintes les magiques enchantements et les merveilleuses féeries.

Yoici ce que dit une de ces naïves chroniques : Berthold d'Eberstein était allé se divertir au château de Magenheim, chez le comte Erchinger, qui recevait joyeuse compagnie. Il y avait là une assemblée de jeunes seigneurs adonnés aux plaisirs, peu scrupuleux, faisant fête à tous les vices, et offensant chaque jour le ciel par leurs excès et leurs débordements.

Le comte avait annoncé à ses hôtes que depuis quelque temps on apercevait dans la forêt voisine un cerf d'une taille colossale, mais si rusé, si habile et si prompt à la course, qu'il mettait veneurs et chiens en défaut, et que jusqu'alors il avait été impossible de le forcer. Un jour, pendant le repas du matin, un gardechasse vint dire que le cerf était en train de se désaltérer dans un étang situé à peu de distance du château. Tout aussitôt les convives quittèrent la table, jurant que cette fois la bête n'échapperait pas. Ils montent à cheval et les voilà partis. Le cerf les laisse approcher, comme pour les braver, puis il détale et disparaît avec une vitesse qui tenait du prodige. Les chasseurs se dispersent à sa poursuite ; l'un d'eux, le chevalier Albert de Simmern, ayant galopé longtemps et vainement, vit tout à coup apparaître un homme d'une figure tellement épouvantable que le plus brave n'aurait pu l'envisager sans frémir. Cet homme lui dit :

— Je ne vous veux aucun mal, messire, croyez-le bien; je vous prie seulement de me suivre, car je suis envoyé pour vous faire voir des choses surprenantes.

Le chevalier, doué d'une âme fortement trempée, n'hésita pas un instant; il répondit à l'inconnu :

— Marchons! — et il suivit vaillamment son guide jusqu'à un endroit où la forêt changea d'aspect comme par enchantement.

Une allée droite et majestueuse conduisait à un manoir d'une architecture étrange. Un domestique, revêtu d'une riche livrée,

vint au-devant du chevalier et prit la bride de son cheval sans prononcer un seul mot.

— Ne vous étonnez pas de la taciturnité des gens que vous allez voir, dit le guide, et ne leur adressez pas la parole ; car ici règne un silence que rien ne doit rompre...

Le chevalier mit pied à terre et entra dans une grande et belle salle où était une table splendidement servie et entourée de nombreux convives, parmi lesquels on remarquait plusieurs femmes singulièrement belles. Un seigneur d'une figure mélancolique présidait le banquet. Lorsque le chevalier de Simmern entra tous les assistants se levèrent, et, après lui avoir fait un profond salut, ils reprirent silencieusement leurs places. Rien de plus étrange que ce festin muet. Les convives échangèrent entre eux des regards doux et tristes, mais pas un seul mot. On n'entendait que le choc des coupes pleines de vin, et le cliquetis argentin de la vaisselle. Le chevalier avait mis en entrant l'épée à la main, mais nul ne parut remarquer cette prudente et belliqueuse manifestation. Après qu'il eut considéré ce tableau pendant un quart d'heure, le guide lui fit signe de se retirer ; ils sortirent ensemble. A la porte étaient le cheval et un domestique qui tenait l'étrier. Albert s'éloigna, toujours accompagné du mystérieux inconu.

Quand ils eurent dépassé l'avenue du manoir, comme le chevalier questionnait son guide sur ce qu'il avait vu, celui-ci lui dit:

— Le seigneur qui tenait la place du maître au festin est ton oncle, le baron Frédéric, que tu n'as pas connu, mais dont tu dois avoir entendu parler. C'était, de son temps, un homme brave et magnifique, mais dur aux pauvres gens, opprimant ses vassaux, cruel et débauché. Il souffre maintenant la juste expiation du mal qu'il a fait, et son exemple doit te servir de leçon. Tourne la tête, et tu verras ce que deviennent les vanités et les vices de ce monde.

Albert se retourna, et le spectacle qui s'offrit à ses yeux remplit son âme d'une inexprimable terreur.

Le manoir était dévoré par les flammes ; du milieu de l'incendie sortaient d'affreux gémissements, des cris de désespoir et de douleur. Le guide avait disparu, et le cheval effrayé prit le galop et ramena son cavalier au château de Magenheim.

Le comte et les compagnons d'Albert ne le reconnurent pas d'abord, tant il était changé : la terreur avait bouleversé son visage et blanchi ses cheveux et sa barbe. Il raconta son aventure, qui produisit une salutaire impression sur les auditeurs dont l'âme n'était pas encore complètement endurcie.

Le chevalier Albert de Simmern demanda au comte la permission de faire élever une église dans la forêt. Non-seulement le comte le permit, mais encore il voulut concourir à cet acte de piété.

Partageant l'émotion profonde et les bons sentiments de ses compagnons de plaisirs, Berthold d'Eberstein fit vœu de bâtir un couvent dans la vallée de l'Alb, pour l'expiation de ses fautes et en mémoire de l'avertissement que le ciel lui avait donné par l'entremise d'Albert de Simmern.

Telle est l'origine du couvent de Frauenalb , dans la Forêt- Noire.

Le second fils de Berthold, Otton d'Eberstein, passe pour avoir construit le nouveau château dans le treizième siècle. La famille d'Eberstein s'était alors divisée en deux branches , et il fallait à chacune sa forteresse. Les deux châteaux d'Eberstein eurent souvent à souffrir des chances de la guerre, jusqu'au jour où l'un tomba pour ne plus se relever, tandis que l'autre , après être resté longtemps en ruines, s'est redressé une dernière fois, et se tient fièrement debout.

Reconstruit au commencement de ce siècle par le margrave Frédéric , embelli avec beaucoup d'art et de bon goût par le grand-duc Léopold, le château qui aujourd'hui mérite parfaitement son titre de nouvel Eberstein, est situé d'une façon pittoresque et charmante. De ses fenêtres, de ses terrasses, de sa haute tour, le point de vue est admirablement varié : ici, c'est la forêt sombre ; là, le vallon riant, la rivière aux flots argentés, et plus loin, les vertes montagnes de la Forêt-Noire, et les Yosges au front nébuleux. — Les visiteurs reçoivent dans ce domaine de la couronne le bon accueil que l'on retrouve dans tous les lieux intéressants du grand-duché de Bade. Toutes les portes leur sont ouvertes. On remarque surtout dans les appartements du château la gothique salle des chevaliers, ornée d'une magnifique collection d'armures.

rasse, d'où l'on découvre un magnifique paysage, et là, le concierge du château, remplissant les fonctions d'aubergiste, vous servira un excellent déjeuner. Puis, le repas terminé, vous vous remettrez en route pour continuer votre voyage dans la vallée de la Mourg.

Au penchant de la montagne, vous verrez une roche escarpée qui s'avance sur la vallée, et que l'on nomme — le Saut du Comte. — Yoici à quel propos :

Un comte d'Eberstein, ayant fêté plus que de raison le vin de ses coteaux, eut l'imprudence de monter à cheval en sortant de table. Le coursier, mal mené , s'aventura sur cette roche , et comme le cavalier qui ne voyait pas le danger continuait à piquer des deux, la bête s'élança et tomba sur ses quatre pieds dans le vallon, le comte n'ayant pas quitté la selle ; — de sorte que ni l'homme ni le cheval ne se firent aucun mal, ce qui pouvait passer pour un miracle.

Le lendemain, le comte d'Eberstein fit part de cette prouesse à quelques-uns de ses voisins qui étaient venus le visiter, et, pour

faire briller à leurs yeux tout le mérite de l'action, il les conduisit à l'endroit où l'aventure s'était passée.

Lorsqu'ils eurent mesuré la hauteur de la roche d'où s'était élancé le cheval du comte, les assistants ne purent se défendre de témoigner un léger doute. Quelques-uns même poussèrent la franchise jusqu'à déclarer que le fait leur semblait impossible.

Piqué au vif par cette incrédulité, le comte voulut la détruire en recommençant le saut périlleux. Il montait son cheval de la veille, et, l'ayant fait avancer par le chemin qui conduisait au sommet de la roche, il le poussa vers le bord, lui fit sentir l'éperon, et le coursier s'élança de nouveau.

Mais la Providence, qui soutient l'homme privé de sa raison, abandonna l'homme à jeun et sain d'esprit. Dieu peut prendre en pitié l'ivresse, mais non la vanité. Cette fois donc le saut périlleux eut ses conséquences naturelles : — ni l'homme ni le cheval ne s'en relevèrent.

Quelques chroniqueurs racontent autrement l'histoire du Saut du Comte.

Un comte d'Eberstein, disent-ils, était assiégé dans son château par les Wurtembergeois. La trahison ayant livré la place à l'ennemi, l'infortuné châtelain n'eut que le temps de monter à cheval et de prendre la fuite ; mais, serré de près par les soldats qui le poursuivaient, il allait tomber entre leurs mains, lorsqu'il trouva devant lui cette roche escarpée qui dominait la plaine. S'élancer parla, c'était échapper aux ennemis, qui certainement ne le suivraient pas dans une voie si périlleuse. D'un côté, il y avait danger à risquer une pareille chute ; d'autre part, la captivité se présentait avec toutes ses misères ; le comte d'Eberstein n'hésita pas, et, après avoir recommandé son âme à Dieu, il franchit l'espace, et s'en tira sain et sauf, ainsi que sa monture. Puis, traversant la Mourg, aux yeux des ennemis stupéfaits, il gagna la rive opposée, et alla rejoindre des amis qui plus tard l'aidèrent à reconquérir son domaine.

La noble race d'Eberstein s'éteignit dans son dernier rejeton mâle au milieu du dix-septième siècle ; les biens et les titres de cette illustre famille passèrent alors à la maison souveraine de Bade.

Après avoir quitté le château, et en descendant vers ia Mourg, cette jolie chapelle que vous voyez au bas delà montagne se nomme le Klingel (la Clochette) .

Non loin de là vivait jadis un pieux ermite, qui, s'étant endormi dans la prière un soir, fut réveillé au milieu de la nuit par une vision céleste. Il lui sembla que la forêt brillait tout à coup d'un éclat surnaturel, et que des chants d'une angélique mélodie sortaient du feuillage étincelant. Il se leva, et, après avoir suivi le chemin que lui traçait un rayon de lumière, il trouva au pied d'un arbre une image de la sainte Yierge. C'est à cet endroit que fut construite la chapelle nommée le Klingel, à cause d'une petite cloche placée au-dessus de la porte, et qui sonnait d'elle-même lorsque dans lé voisinage quelqu'un était en danger de mort.

Chapelle de Klingel.

contrées les plus pittoresques et les plus riantes de la Suisse. A chaque pas le paysage se pare de nouveaux agréments, et vous montre, tantôt les richesses de sa végétation, tantôt l'industrieuse activité de ses habitants.

Près du Klingel, voici Gernsbach, petite ville qui tire un excellent parti de sa position sur les deux rives de la Mourg. Gernsbach exploite les sapins de la forêt Noire. Sa population se compose de charpentiers et de flotteurs.

Les sapins abattus restent couchés dans la montagne, sur la pente des ravins. Lorsque vient la fonte des neiges, les torrents

qui s'écoulent et se précipitent de toutes parts, entraînent les arbres gigantesques et les jettent dans le lit de la rivière. Gernsbach les arrête au passage, les prend, les travaille ; puis on les réunit en petits radeaux que la Mourg fait voyager jusqu'au Rhin, où elle se jette près de Steinmauern, dans le voisinage de Rastadt.

Lorsque la rivière les a livrés au fleuve, et que l'espace s'ouvre plus large et plus puissant, les petits radeaux se réunissent pour en former de grands. De dix ou douze on en fait un seul, et rien n'est plus curieux à voir que ces immenses trains de bois venant de la Mourg, du Necker, du Mein, de la Moselle, de la Kinzig, et s'élançant dans le Rhin qui les transporte aux chantiers de la Hollande.

L'épaisseur d'un grand radeau est de trois couches d'arbres superposés et revêtus d'une sorte de parquet formé par les madriers et les planches. Des branches vertes fortement tressées, des liens d'osier et des crampons de fer, assurent la solidité de la construction. Les interstices sont soigneusement bouchés avec le menu bois. La bordure et les chevrons qui unissent entre elles les diverses parties de ce vaste assemblage, sont faits avec les sapins de la Mourg, dont la qualité supérieure est reconnue. Dans la plus grande dimension, la longueur d'un train est de dix de ces sapins, que l'on conserve entiers pour la mâture des vaisseaux. Un radeau de cette taille porte plusieurs centaines de passagers, ouvriers et rameurs. C'est un pays qui flotte avec ses habitants, ses maisons et ses troupeaux. Douze ou quinze grandes baraques sont disposées pour le logement des voyageurs. Le maître du convoi et le pilote ont chacun une cabane séparée, plus élégante que les autres. Il y a des magasins pour les approvisionnements, une cuisine publique, une salle pour les repas ; le bétail qui sert à la nourriture de l'équipage est parqué dans une bergerie ; une large tente permet de prendre l'air à l'abri de la pluie et du soleil. L'utile et l'agréable se trouvent réunis dans ce vaste établissement nautique. Rien n'y manque.

Il faut d'habiles pilotes pour conduire ces immenses radeaux. Les nombreuses sinuosités du Rhin rendent la manœuvre difficile ; de sorte que les accidents sont assez fréquents, malgré les précautions les plus minutieuses.

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