‹ L'été à BadeChapitre 17 sur 46 · LA FAVORITE · texte numérisé non relu

LA FAVORITE

Rien n'est plus joli, plus coquet, plus gracieux que la Favorite, si bien nommée. On voit tout de suite que l'imagination d'une femme a créé ce ravissant et mignon palais d'été. Le charmant édifice montre la date de son origine inscrite partout, au dehors et au dedans, mais au dedans surtout. C'est le style du dix-huitième siècle, fleuri et rebondi, galant et pimpant; c'est ce luxe attrayant et commode, qui veut plaire plutôt qu'éblouir; cherchant à séduire par les grâces de la forme plus qu'à briller par la richesse de la décoration. Là, rien ne heurte vos regards; tout fait éclore en votre esprit de douces idées. Les peintures n'ont que de tendres couleurs et d'anacréontiques sujets; les moulures se déroulent avec mollesse ; tous les ornements, tous les meubles, semblent vous inviter à la volupté.

Ah ! si ces lambris pouvaient parler, combien de charmantes histoires ils nous raconteraient! La fée qui créa cette demeure, la princesse Sibylle, était, nous dit-on, douée d'une beauté, d'une grâce et d'un esprit enchanteurs. Sa cour se composait de jolies femmes et d'aimables cavaliers, qui vivaient en fort bonne intelligence, dans une familiarité élégante et polie. Les historiens, pleins de réserve, ne nous en disent pas davantage ; et c'est, dommage, car leur discrétion a laissé périr de délicieux mystères.

Il y a dans la principale chambre du château une tapisserie qui fut brodée par la princesse et par ses dames d'honneur ; si les figures de cette tapisserie, moins discrètes que les historiens, s'animaient et nous disaient ce qu'elles ont vu, ce qu'elles ont entendu, quels jolis romans, quels ravissants mémoires cela ferait !

La Favorite renferme une infinité de chinoiseries, de médaillons, de figurines et de porcelaines rares, d'ivoires sculptés, de cristaux précieux ; toutes ces curiosités sont répandues avec profusion jusque dans les cuisines souterraines, qui possèdent une superbe collection de verres de Bohême très-anciens, soufflés, taillés, gravés et colorés avec un art merveilleux.

Les jardins de la Favorite sont ravissants. Dans le parc, on voit un ermitage où la princesse Sibylle passait le temps du carême dans les pratiques les plus austères de la pénitence. C'est

L'ÉTÉ A lîADE.

un pavillon très-simple et très-agreste, intérieurement divisé en plusieurs petites pièces qui ont toutes leur pieuse destination. Les murailles sont nues et n'ont pour ornement que quelques images maintes. Dans une des chambres , la princesse Sibylle avait fait placer le portrait de sa mère au lit de mort. Le portrait est encore là. Tout, dans cet ermitage, est resté à peu près comme du temps de la fondatrice. On a conservé dans la cuisine les ustensiles de ménage dont elle se servait : car c'était elle-même qui apprêtait ses repas, qu'elle prenait en compagnie de trois figures de cire. Autour de la table étaient quatre escabeaux, sur la table quatre couverts; trois places étaient occupées par saint Joseph, sainte Madeleine et le Christ, représentés de grandeur naturelle, ayant le visage et les mains en cire, et qui sont encore là, revêtus des habits que la princesse Sibylle leur avait taillés et cousus elle-même. Dans la chambre à coucher, près d'une natte qui servait de lit à l'auguste pénitente, se trouvent tous les instruments expiatoires : la rude discipline, le cilice de crin, la ceinture à grosses mailles et à pointes de fer, une croix également à pointes acérées qui se plaçait entre les deux épaules nues, de petites rondelles toujours armées de pointes, et sur lesquelles la pénitente s'agenouillait pour faire sa prière. Tous les raffinements de la dévotion la plus exaltée étaient réunis dans cet ermitage, où la princesse Sibylle demeurait quarante jours et quarante nuits de suite, sans se permettre la plus légère distraction mondaine pendant cette longue retraite, uniquement consacrée au recueillement et à la prière.

Les dames de la cour ne manquaient pas d'imiter ces pratiques sévères. Chacune avait sans doute aussi sa cellule expiatoire où elle se renfermait pendant le saint temps du carême, pour méditer, dans la solitude, sur les vanités et les faiblesses des choses humaines.

Rien n'est plus étrange que le contraste des appartements de la Favorite, si gracieux, si gais, si voluptueux, avec le sombre «ermitage, le lit de paille, le cilice, la discipline et la ceinture armée de pointes.

Il fallait que les péchés eussent été bien doux pour que la pénitence fût si rude !

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