LA FAVORITE. • G
Mais, le carême fini, la princesse et ses dames quittaient leur retraite, reprenaient leurs brillantes parures et leurs riants visages. Les plaisirs et la gaieté renaissaient à la Favorite. Satisfaites d'avoir expié leurs péchés passés, les belles pénitentes recommençaient sur nouveaux frais, avec l'heureuse confiance des âmes sereines et des cœurs ardents qui ont foi dans la miséricorde divine.
C'étaient là des mœurs étranges et charmantes, un adorable mélange de dévotion et de frivolité, de folies et de repentir, qui inspire de piquantes réflexions aux visiteurs de la Favorite, et laisse dans leur esprit un souvenir plein de grâce et d'attrait.
Ermitage de la princes?e Sibylle.
aspect nouveau ; les vignobles y abondent et produisent le fameux petit vin d'Affenthaler, si répandu dans le grand-duché de Bade et dans les pays environnants.
La petite ville de Buhl, située a trois lieues de Bade, est célèbre par son ancienneté ; on y trouve encore de curieux vestiges du temps passé. Il y avait jadis à Buhl une société d'amateurs dont la singulière mission consistait à recueillir toutes les folles aven-
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tures, les excentricités et les sottises qui se commettaient dans la ville et dans ses environs ; ces précieux documents étaient soigneusement inscrits dans un registre intitulé le Narrenbuch, dont ou faisait une lecture publique le dernier jour de chaque année. Il est fâcheux qu'un pareil usage ne se soit pas maintenu et n'ait pas été mis à la mode dans nos grandes villes. Quelle ample récolte, quels divertissants mémoires pour les contemporains et pour la postérité, si nous avions seulement le Narrenbuch de chaque saison des eaux de Bade ! Mais les meilleures choses sont précisément celles qu'on imite le moins ; les usages les plus piquants sont ceux qui s'effacent et disparaissent le plus vite. Le registre de Buhl s'est fermé il y a déjà longtemps ; la société qui le rédigeait s'est dissoute ; les feuillets du curieux manuscrit ont été dispersés, et aujourd'hui il n'en reste plus que le souvenir.
Gomme les Eherstein, les Windeck étaient une ancienne et puissante famille, éteinte aujourd'hui, mais dont l'illustration sera éternellement conservée dans les annales du pays. Trois châteaux s'élevaient dans leur vaste domaine, et chaque branche de cette noble famille avait ainsi sa seigneurie et sa résidence, au château de Windeck, au château de Buhl et au château de Lauf. D'après une charte datée de l'an 1309, Eberlin de Windeck vendit la ville de Stollhofen au margrave Bodolphe de Bade; quelques années plus tard, un autre Windeck fut nommé arbitre dans un débat qui s'éleva entre ce margrave et la ville de Strasbourg, au sujet de la navigation du Bhin. Un des plus illustres représentants de cette race belliqueuse fut Beinhard de Windeck, qui soutint le seigneur d'Eberstein dans sa querelle avec les comtes Ulrich et Eberhart de Wurtemberg. Les deux comtes étaient allés se reposer aux bains de Wildbad et ne se défiaient de rien, lorsque les sires de Windeck et d'Eberstein vinrent les surprendre ; ils n'échappèrent que par miracle, en se sauvant à pied à travers les bois épais qui couvraient la montagne. Une longue et terrible guerre suivit cet acte de perfide hostilité. Puis, toujours avide de combats, ce même Beinhard, profitant d'une mésintelligence qui régnait entre le prévôt et le doyen du chapitre de Strasbourg, prit le parti du prévôt, s'empara du doyen et le renferma prisonnier dans son château de Windeck. Les Stras-
bourgeois irrités assiégèrent le château et ravagèrent la campagne, tandis que Reinhard, de son côté, mettait à feu et à sang les environs de Strasbourg. Cette guerre ne se termina qu'au bout d'une année. — Les Windeck continuèrent leur renommée de vaillants guerriers et d'habiles capitaines jusqu'à la fin du seizième siècle, époque où leur noble race s'éteignit faute de descendants mâles. Le dernier Windeck étant mort, ses deux sœurs, Élisabeth de Hûffel et Ursule de Fleckenstein, se partagèrent un héritage qui plus tard fut réuni au domaine de la maison de Bade.
Mais la rapide esquisse de ces événements, empruntée à l'histoire du grand-duché, ne doit pas nous faire oublier une ancienne chronique dont le héros fut ce même Eberlin, qui céda au margrave Rodolphe la ville de Stollhofen.
Au commencement du quatorzième siècle, le château de Windeck appartenait au baron Eberlin, fils du baron Maximilieu, qui avait été de son temps un rude jouteur au jeu de guerre. Quoiqu'il fût maître et seigneur de la baronnie, Eberlin n'était venu au monde qu'après son frère Wulfrand. Mais la nature avait traité Wulfrand avec peu de cérémonie ; le pauvre garçon était né avec une bosse sur le dos. Ce fâcheux supplément l'avait destitué de son droit d'aînesse. Pour être baron de Windeck, il fallait, avant tout, être propre au métier des armes et n'avoir rien de moins ni rien de plus que ce qui doit entrer dans le vêtement d'un chevalier.
Donc Wulfrand, n'étant pas de taille à porter la cuirasse, ni d'encolure à perpétuer avantageusement la noble race des Windeck, avait été relégué au second rang. Eberlin, au contraire, était un jeune homme admirablement fait pour remplir une armure de guerre. Droit comme un peuplier et fort comme un chêne, habile à manier la lance et plein d'ardeur martiale, il promettait de continuer dignement ses illustres ancêtres. Aussi tous les vassaux de la baronnie, gens de cœur, avaient-ils fait retentir l'air de leurs joyeuses acclamations, lorsqu'un jour, le baron Maximilieu, devenu vieux et sentant approcher sa fin,