WIN DEC K
pleurait sur l'absence d'Eberlin, Wulfrand se réjouissait, en songeant que le moment était peut-être venu de donner carrière aux inspirations de son génie malfaisant. Le château de Windeck, presque entièrement dégarni de défenseurs, était confié à sa garde ; son frère l'avait investi de toute son autorité ; l'occasion était belle sans doute pour rentrer dans les biens et dans les prérogatives dont on l'avait frustré. Mais, comme il n'était soutenu par aucune sympathie puissante, comme il était détesté par les vassaux et honni par ses voisins, à cause de ses vices et de sa mauvaise renommée, il se résigna à ne rien tenter contre le domaine de son frère, et il dirigea vers un autre but ses efforts perfides.
Il faut vous dire que les attraits d'Odille avaient allumé une passion criminelle dans le cœur de Wulfrand. La nature, quand elle s'y met, n'est pas cruelle à demi ; elle se plaît à semer des germes qui ne sauraient fleurir; elle verse impitoyablement le poison du désir dans le cœur des êtres disgraciés qui ne peuvent recueillir que la risée ou l'insulte en retour de leur absurde tendresse. Odille s'aperçut du pouvoir de ses charmes, et d'abord cette passion ne lui parut que ridicule. La passion d'un bossu! un amour qui se présente dans une pareille enveloppe ! voilà ce qui eût fait rire toutes les femmes aussi bien que la baronne de Windeck. Dans le veuvage toutes les distractions sont bonnes, et celle-ci semblait peu dangereuse à Odille. Elle se divertissait à voir son beau-frère, ce mal bâti, se donner des airs de tourtereau, rouler sentimentalement ses gros yeux verts, et soupirer de cette voix rauque, particulière aux bossus, et qu'ils firent de leur dos. Mais au bout de quelque temps la comédie changea d'aspect et de ton ; Wulfrand s'irrita de voir ses hommages repoussés par une dédaigneuse raillerie, et, dans un moment de colère indiscrète, il fit entendre à Odille qu'il était le maître du château, et qu'il emploierait la violence, s'il le fallait, pour obtenir un meilleur traitement.
Odille eut peur. Elle regarda autour d'elle, et elle se vit sans protection. Wulfrand n'avait gardé dans le château que quelques valets qui lui étaient entièrement dévoués, et des mesures habilement prises rendaient impossibles toutes communications au
dehors. Ainsi Eberlin de Windeck, comme tant d'autres barons, avait laissé sa femme à la merci des infidèles, et pendant qu'il se battait contre les Hongrois, son honneur était menacé chez lui par un ennemi plus redoutable. On sait combien les guerres du moyen âge furent désastreuses sous ce rapport. Wulfrand n'était pas le seul homme en Allemagne qui, en pareille occasion, rendît grâce à l'esprit belliqueux de l'époque.
Tout recours étranger lui étant interdit, la châtelaine de Windeck, prisonnière dans son château, chercha en elle-même assez de force et assez de ruse pour se défendre contre l'ennemi. Réduite aux manœuvres de la coquetterie, elle cessa de manifester à Wulfrand le sentiment qu'il lui inspirait; elle ne plaisanta plus avec cette passion si bien armée ; elle fit mieux, elle l'encouragea avec une habile réserve, lui donnant tout à espérer de ses soins et du temps. L'illusion entre facilement dans un cœur épris. Wulfrand pensa que sa difformité pouvait disparaître aux yeux de la belle Odille, et, sans se relâcher toutefois de sa prudence, il renonça du moins aux moyens violents. Gomme Pénélope, la chaste épouse qui trouva dans son aiguille et dans ses ciseaux une sauvegarde contre de t3Tanniques galanteries, Odille indiquait à Wulfrand une lointaine échéance qu'elle avait l'art de différer toujours et de retarder par quelque adroit subterfuge. Et quand l'amoureux bossu devenait trop pressant, elle savait prononcer à propos le nom redoutable d'Eberlin, et montrer au pusillanime Wulfrand le baron de Windeck revenant un jour de la guerre, et interrogeant son frère, comme Dieu avait interrogé Caïn après le meurtre d'Abel.
« Et que lui répondrez-vous , disait-elle, quand il vous demandera : Qu'as-tu fait de la femme que je t'avais confiée?... Car je ne serai plus là, moi qui n'aurai pas survécu à mon déshonneur! Une femme peut se donner, mais elle ne souffre pas qu'on la prenne. »
Dans cette lutte pénible, Odille fut secourue par un allié. C'était un jeune page nommé Conrad; un enfant aux blonds cheveux et au doux sourire ; un cœur de seize ans qui s'ouvrait à la vie et qui recevait du ciel l'amour comme la fleur reçoit une goutte de rosée ou un rayon de soleil . La belle châtelaine avait