WINDECK
conquis, sans le savoir, ce charmant esclave qui l'adorait tout bas, avec le respect et le frémissement d'une âme pieuse à la pensée de Dieu. Jamais Conrad n'osa trahir, par le moindre mot, par le plus timide regard, cet amour profond et caché qui l'enivrait et qui l'effrayait tout à la fois. Mais s'il fut muet pour dire son tourment, il ne fut pas aveugle pour les peines de celle qu'il aimait. Son instinct jaloux lui révéla d'abord l'odieuse passion de Wulfrand; puis il employa, pour venir en aide à Odille, toute son intelligence et toutes les ressources que pouvait lui fournir son imagination. Il savait interrompre à propos un entretien fâcheux, fermer une porte indiscrète, et signaler l'approche d'un importun qui arrivait sans se faire annoncer. Odille, qui remarqua cette assistance, en fut touchée, et un jour elle remercia son jeune page du secours qu'il lui prêtait avec tant de zèle.
« Madame, répondit Conrad, je ferai de mon mieux pour vous continuer ces faibles services; Dieu veuille que je ne sois pas obligé de vous en rendre un plus grand !
— Que veux-tu dire? demanda Odille avec une inquiète surprise.
— Je sais les peines que vous avez et le péril qui vous menace. Mais soyez sans crainte. Si jamais le danger devenait trop imminent, appelez-moi, je serai là... Oui, madame, je serai là, je viendrai, et je tuerai cet homme ! »
Odille donna un baiser au jeune page, et l'enfant fut ainsi payé d'avance de ce qu'il devait souffrir un jour pour elle.
Doué de la pénétration que possèdent les méchants, Wulfrand avait découvert l'amour secret de Conrad ; mais il vit bien aussi que, loin d'être partagé, cet amour n'était pas même connu d'Odille. Cependant, comme le page le gênait, il avait résolu de s'en défaire, et ce dessein allait s'accomplir, lorsque tout à coup un homme d'armes, parti avec le baron Eberlin, arriva au château et annonça que son seigneur le suivait de près. En effet, on pouvait déjà, du haut de la tour la plus élevée, apercevoir au loin dans la campagne les cuirasses qui brillaient au soleil et la bannière de Windeck qui flottait auvent.
« Je suis donc sauvée! s'écria Odille.
— Et moi perdu, n'est-ce pas? dit Wulfrand.
— Oui, traître; car votre seigneur et maître saura tout.
— Vous n'aurez pas pitié de moi, madame?
— Non : j'ai trop souffert. Vous ayez fait entrer la haine dans mon cœur ; que cette haine retombe sur vous ! »
Après un premier moment donné à la stupeur et à l'effroi, Wuifrand se sentit ranimé par une pensée que le démon lui inspirait. Un moyen lui restait pour échapper au châtiment qu'il avait mérité ; il sortit en toute hâte du château et il courut au-devant de son frère. Eberlin lui serra cordialement la main, et le premiermot qu'il lui adressa fut le nom d'Odille.
<( Hélas!... répondit Wulfrand de sa voix hypocrite.
— Pourquoi ce soupir? reprit vivement Eberlin.
— Parce que j'ai un grand malheur à vous annoncer.
— Eh quoi ! Odille est-elle morte ?
— Mieux vaudrait pour vous, mon frère, car le déshonneur est pire que la mort.
— Que veux-tu dire? s'écria Eberlin, le front pâle et le regard flamboyant. Que veux-tu dire ? répéta-t-il, et, saisissant le bossu par le collet, il le souleva d'une main puissante et le fit asseoir suite cou de son cheval.
— Je veux dire, monseigneur, répondit Wulfrand, que, si vous étiez venu sans vous faire annoncer, vous auriez bien pu trouver votre épouse en tête-à-tête avec votre page Conrad. »
Pendant que cette scène se passait à une petite distance du château, Odille attendait Eberlin avec une tendre impatience ; Conrad entra dans la chambre, pâle, échevelé, tremblant, et lui dit :
« Madame ! sauvez- vous ! votre époux veut vous tuer !
— Me tuer? lui!
— Oui, madame. Ce misérable Wulfrand est allé lui débiter d'horribles calomnies. Le baron vient ici, Fépée à la main, s'écriant qu'il va vous tuer; et il le fera, madame, caria colère Fa rendu fou. Il n'écoutera rien ; il vous frappera. Fuyez donc, madame, si vous ne voulez pas mourir. »
En ce moment on entendit retentir la voix tonnante du baron. Odille épouvantée se laissa entraîner par Conrad. Le jeune page connaissait un chemin souterrain qui s'ouvrait au loin dans la campagne, sur un sentier qui conduisait au bord du Rhin, à un
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endroit du rivage où une barque était cachée dans les roseaux. Là, il confia la belle châtelaine à un serviteur fidèle qui se chargea de la conduire auprès de sa sœur Berthe, mariée au comte de Tylburg, dont la seigneurie était située sur la rive gauche du fleuve. Le baron, qui les avait poursuivis, arriva trop tard pour atteindre Odille, mais il trouva Conrad, qui était resté sur le rivage et qui suivait d'un regard joyeux la barque fugitive.
« J'accomplirai du moins la moitié de ma vengeance ! » s'écria le châtelain furieux.
Et, d'un coup de sa lourde épée, il étendit le jeune page à ses pieds.
Un cri douloureux frappa les échos du fleuve, et le baron , brandissant le fer ensanglanté, menaçait la barque rapide en disant :
«Ton complice est puni, Odille, tu auras ton tour! »
Dès le lendemain, le sire de Windeck se remit à la tête des soldats qu'il avait ramenés de Hongrie, et il se dirigea vers le château de son beau-frère, le comte de Tylburg; — mais le comte lui ouvrit les portes du château, en déclarant que nulle femme n'était venue lui demander asile; et, en effet, les recherches du baron furent inutiles.
Dix ans se passèrent. Le baron de Windeck , qui pendant ce long espace de temps n'avait pu bannir de son cœur le souvenir d'Odille, se décida enfin à prendre une seconde femme, pour que sa race ne s'éteignît pas. Il se rendit donc en grand équipage à Fribourg, capitale du Brisgau, où se trouvait la noble et riche héritière qu'il devait épouser. Son frère Wulfrand l'accompagnait; il avait voulu profiter de cette occasion pour consulter les médecins sur une maladie cruelle qui menaçait de le rendre aveugle, et que jusque-là rien n'avait pu guérir.
Il y avait en ce temps -là, à Fribourg, une femme qui était célèbre dans toute l'Allemagne. Elle se nommait Idalové. On la disait Grecque, mais un profond mystère l'enveloppait , et nul n'aurait pu donner sur son origine et sur sa personne d'exactes notions; nul n'avait vu son visage, toujours couvert d'un voile impénétrable aux regards. Cette femme mystérieuse possédait l'art de deviner le passé, de prédire l'avenir, de découvrir les crimes
et les trésors cachés, d'enseigner les remèdes à tous les maux, et bien d'autres talents encore, qu'il serait trop long d'énumérer.
Mécontent des médecins de Fribourg, qui ne s'étaient pas montrés plus habiles que leur confrère de Windeck, Wulfrand pensa qu'Idalové serait mieux avisée, et il décida le baron son frère à l'accompagner dans la petite maison qu'habitait la sorcière, et où il avait peur d'aller seul.
Idalové, voyant entreries deux étrangers, leur dit: «Je ne reçois qu'une personne à la fois. Seigneur Wulfrand, sortez; vous reviendrez quand je me serai entendue avec le baron de Windeck.
— Vous savez donc qui nous sommes? dit Wulfrand étonné.
— Je sais tout, » répondit Idalové.
Et quand elle fut seule avec le baron, la devineresse continua : « Je sais que vous êtes venu à Fribourg pour un second mariage,
tandis que votre première épouse existe encore, vous aime, et n'a
pas cessé un seul instant d'être digne de vous.
— Odille ne m'a pas trahi ?. . . Ah ! si je pouvais vous croire !
— Je porte un voile sur mon visage, mais je ne déguise pas la vérité dans mes discours. Voulez-vous être sûr de ce que je vous dis?
— Je donnerais pour cela, s'il le fallait, la moitié de ma vie et la moitié de mes domaines.
— Eh bien! rendez-vous sur-le-champ à l'église de Saint- Etienne; entrez dans le second confessionnal à gauche, prenez la place du prêtre et demeurez-y pendant une heure. Jusque-là ne prononcez pas un seul mot. Votre rôle doit se borner à écouter. Quelqu'un se présentera et vous donnera les preuves que vous demandez. »
Le baron sortit et passa silencieusement devant son frère qui entrait.
« Vos yeux vont se fermer à la lumière, dit Idalové à Wulfrand; bien d'autres infirmités encore vont s'emparer de vous et vous feront mourir lentement au milieu des plus cruelles souffrances. Ce sera la juste punition de vos crimes.
— Hélas! répondit Wulfrand, je suis, il est vrai, un bien