‹ L'été à BadeChapitre 22 sur 46 · SAS BACH. SI · texte numérisé non relu

SAS BACH. SI

grand pécheur ; mais n'y aurait-il pas moyen de fléchir le courroux céleste et de trouver un remède pour mes yeux?

— Avant de vous répondre, avant que j'examine votre mal, il faut que vous vous mettiez en état de grâce ; sans cela ma science serait vaine. Rendez-vous donc sur-le-champ à l'église de Saint-Etienne ; entrez dans le second confessionnal à gauche, un prêtre y sera et entendra l'aveu des actions coupables qui ont souillé votre carrière. Mais surtout que rien ne soit omis dans votre confession; l'oubli d'une seule faute, la plus légère dissimulation, vous priverait sans retour du soulagement que la Providence peut vous accorder par mon entremise. »

Wulfrand exécuta ponctuellement l'ordre d'Idalové.

Ce qui advint de tout cela est facile à deviner. Odille, qui s'était cachée depuis dix ans sous le nom d'Idalové, rentra en possession du cœur de son époux, qui la ramena en triomphe à Windeck. Elle obtint la grâce de Wulfrand, à condition qu'il quitterait le pays. Depuis lors on n'entendit plus parler de lui.

Le baron fit élever une chapelle à la place où il avait tué l'infortuné Conrad.

Le temps a détruit ce pieux monument; mais il reste encore au pays de Bade bien d'autres chapelles et bien d'autres histoires. En parcourant ces contrées, dans les vallées riantes, au bord du fleuve et des ruisseaux, au penchant des collines et dans l'épaisseur des forêts, vous ne trouverez pas une pierre qui ne soit consacrée par un souvenir, pas un buisson qui ne fleurisse à l'ombre d'une légende.

Près de Windeck se trouvent la Houb, qui a des eaux thermales, et Neusatz, dont le fertile vallon est couvert de ces cerisiers nains qui produisent l'excellent kirschwasser de la Forêt-Noire. — De là on se rend à Sasbach pour saluer la tombe d'un héros.

Au printemps de l'année 1675, le maréchal de Turenne avait recommencé la campagne. Se sentant vieux et ayant assez fait pour sa gloire, il voulait consacrer le reste de sa vie au repos et à de pieux exercices; mais le roi le pria d'ajourner ses projets

de retraite, et lui représenta que le salut et l'honneur de la France exigeaient qu'il reprît le commandement de l'armée. Turenne së rendit à ses raisons, et il revint sur les bords du Rhin, qu'il avait si souvent parcourus.

Cette fois, on lui avait opposé un adversaire digne de lui, le célèbre comte de Montecuculli.

Les deux plus grands capitaines du temps se trouvaient donc en présence. Tout ce que la science militaire peut imaginer de ruses savantes et d'habiles manœuvres fut mis en jeu par ces deux grands hommes de guerre; ils passèrent deux mois h s'observer, à se tendre des pièges, à se tromper et se surprendre par des marches rapides et des évolutions inattendues. Enfin, après avoir épuisé toutes les combinaisons de cette partie d'échecs, Turenne amena l'ennemi là où il le voulait pour lui livrer bataille.

Le moment était venu où ce grand duel allait se terminer par un coup décisif. Après avoir pris sa position, Turenne, accompagné du marquis de Saint-Hilaire, lieutenant général de l'artillerie, et suivi de quelques officiers, se dirigea vers une éminence qui dominait le pays et d'où l'on voyait l'armée ennemie tout entière. Son vaste et puissant coup d'œil lui fit promptement juger les chances qui s'offraient en sa faveur, et, voyant la partie si belle, lui, ordinairement réservé, impénétrable, et qui jamais ne laissait percer l'espoir d'un succès, s'abandonna cette fois à l'élan d'une vive satisfaction :

«Enfin! s'écria-t-il, je les tiens. Ils ne peuvent plus m'échapper. »

Comme il achevait ces mots, une lueur brilla dans la plaine, un peu de fumée s'éleva, une détonation retentit, et c'en était fait de la fortune de la France !

Parti d'une batterie commandée par le prince Hermann de Bade, un coup de canon venait d'être tiré sur le groupe que les ennemis avaient aperçu.

Le boulet ricocha contre un noyer, emporta un bras du marquis de Saint-Hilaire, et frappa Turenne au milieu de la poitrine.

Le grand homme tomba mort sur la place.

SASBACH. Si

A la nouvelle de cet événement, qui devait avoir pour lui de «i grands avantages, la première pensée de Montecuculli fut un regret exprimé par de nobles paroles :

« Ce sera la gloire de ma vie, dit-il, que de m'être mesuré avec lui ; et je regrette qu'il ne soit plus, parce que c'était là un homme qui faisait honneur à l'espèce humaine. »

Le marquis de Saint-Hilaire avait dit à son fils, qui pleurai à ses côtés : «Ce n'est pas moi qu'il faut plaindre, c'est la France, qui vient de faire une perte irréparable.

— Nous avons perdu notre père, » s'écriaient les soldats dans un désespoir difficile à décrire.

Ainsi commença l'oraison funèbre qui eut un long et douloureux retentissement dans la France entière.

Sur la place même où tomba le grand homme s'élève un monument consacré à sa mémoire. Le cardinal de Rohan, évêque de Strasbourg et seigneur de Sasbach, donna ce terrain à la France. Le monument fut érigé le 27 juillet 1829.

Au milieu d'une enceinte formée par une haie vive entremêlée de beaux arbres, un obélisque de granit porte cette simple inscription : « La France à Turenne. »

Sur les quatre faces du piédestal, se trouvent : le buste de Turenne , — ses armoiries ; — le nom des batailles qui Font immortalisé : Arras, les Dunes, Sinzheim, Entzheim, Turkheim,

— et cette inscription : — « Ici Turenne fut tué, le 27 juillet J675. »

A l'entrée de l'enceinte est la demeure d'un soldat invalide, chargé de garder le monument et de cultiver le gazon, les fleurs et les arbres qui l'environnent. A quelques pas de la pyramide, on a placé une pierre où se retrouve l'inscription du piédestal :

— ce Ici fut tué Turenne, » — répétée en trois langues : en français, en allemand et en latin. Un autre petit monument indique la place où le grand homme tomba de cheval après avoir reçu le coup mortel. A droite de l'obélisque, une palissade en bois noir entoure un vieux tronc d'arbre mort, ombragé par ses jeunes et vigoureux rejetons. La tradition, — pieusement conservée par le gardien du lieu, — dit que cet arbre en ruine est celui-là même sur lequel ricocha le boulet fatal qui tua Turenne.

m L'ÉTÉ A BADE.

On peut aller dans la même journée de Windeck à Sasbàeh, et de Sasbach au Mummelsée, et revenir dîner à Bade, après avoir fait une curieuse et belle excursion.

Le Mummelsée est un lac situé dans les montagnes qui avoisinent la frontière de Wurtemberg. Ici, ce ne sont plus les graves souvenirs de l'histoire que vous allez rencontrer, ce sont les bizarres traditions de la légende fantastique. Une morne solitude, une sombre végétation, de sauvages aspects, recommandaient ce lieu aux êtres surnaturels et aux croyances superstitieuses. Mummelsée signifie : Lac des Fées. Au dire des chroniques, ces fées étaient de véritables sirènes qui se plaisaient à troubler le cœur des jeunes gens du pays. Mais il fallait que l'amant d'une fée fût discret, et s'il venait à trahir le secret de son bonheur, soudain un cri déchirant s'élevait du fond du lac, et une teinte de sang rougissait la surface des eaux.

Toutes les légendes du Mummelsée ne nous montrent pas, cependant, une belle fée à la robe argentée; souvent aussi c'est un nain difforme et grimaçant qui sort de Fonde pour accomplir une œuvre magique. — Prenons au hasard un de ces contes, aussi nombreux que les nénufars qui croissent dans les froides eaux du lac.

Par une riante matinée du mois de mai, la dame de Sedlig et le chevalier Rodolphe d'Hartberg, devisant de choses secrètes et tendres, et marchant à l'aventure dans leur douce promenade, étaient arrivés au bord du lac, qu'ils côtoyaient d'un pas nonchalant. La jeune dame, se trouvant fatiguée, s'assit sur l'herbe, et le jeune homme, tout en continuant une intéressante conversation, s'amusait à ramasser des pierres qu'il lançait dans l'eau. Tout à coup un nain sortit d'une touffe de roseaux; la jeune dame jeta un cri de surprise et d'effroi ; le jeune homme se mit à rire en voyant la grotesque figure du personnage.

« De grâce, dit humblement le nain, cessez de troubler mon repos; j'habite les eaux du lac, et les pierres que vous lancez peuvent m' atteindre.

— C'est bien dommage, en vérité ! s'écria le jeune homme avec un redoublement de gaieté.

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