‹ L'été à BadeChapitre 23 sur 46 · LE MUMMELSÉE · texte numérisé non relu

LE MUMMELSÉE

— Je vous en supplie, madame, intercédez pour moi, » reprit le nain en s'adressant à la jeune femme; mais celle-ci, remise de sa frayeur, partageait l'hilarité de son compagnon, et ne songeait guère à exaucer la prière du malheureux.

Cependant le chevalier avait ramassé un grand nombre de cailloux, et, au lieu de les jeter simplement dans l'eau, il se mit à viser le nain, qui se donna beaucoup de mal pour éviter ces atteintes; le pauvre diable courait de droite et de gauche, baissait la tête, étendait les bras, agitait tout son corps difforme et criait merci d'une voix dolente.

Loin de se laisser attendrir, la baronne de Sedlig semblait prendre un grand plaisir à cette chasse, et ses applaudissements redoublaient l'ardeur du chevalier.

Enfin une pierre, mieux lancée que les autres, frappa rudement le nain au milieu du front, et rebondit si fort qu'elle se perdit dans l'espace.

« Bien touché ! s'écria la baronne en battant des mains.

— Oui, vraiment ! dit le chevalier, et il faut que le drôle ait la tête singulièrement dure pour que je ne l'aie pas tué du coup.

— Je vivrai encore assez longtemps pour me venger et te punir, chevalier Rodolphe ! »

Gela dit, le nain disparut sous les ondes.

Le chevalier haussa les épaules ; mais la baronne se sentit troublée par ces dernières paroles. Tous deux s'éloignèrent du lac pour retourner au château de Sedlig.

Le lendemain, vers le milieu du jour, un cavalier couvert de poussière arrêta sur le bord du lac son cheval couvert d'écume. Le cavalier se coucha sur la mousse, et le cheval, qui avait grand'soif, s'approcha de l'eau et tendit le cou ; mais à cet endroit le bord «Hait escarpé, et le pauvre animal faisait de vains efforts pour atteindre l'onde. Alors le nain du Mummelsée sortit de sa retraite, et, s'avançant à la nage, il éleva ses longs bras au-dessus de sa tête et présenta au cheval ses deux mains réunies en forme de coupe et pleines d'eau. Le cheval but et fit entendre un hennissement joyeux qui attira l'attention du cavalier ; celui-ci , voyant le service que l'on venait de rendre à son fidèle destrier, voulut récompenser le

serviteur, et, prenant une pièce de monnaie dans son escarcelle, il lui dit :

«Tiens, mon ami, voilà pour te payer de ta peine.

— Merci, baron de Sedlig, répondit le nain.

■ — Quoi ! s'écria le baron surpris, après une si longue absence tu me reconnais? Je suis pourtant bien changé !

— C'est possible, reprit le nain; mais je ne saurais en juger, monseigneur, car je vous vois aujourd'hui pour la première fois.

— Alors comment se fait-il que tu saches mon nom?

— Je sais cela comme beaucoup d'autres choses.

— Qui es-tu donc?

— Je suis le génie qui règne sur ce lac. Le miroir du Mummelsée réfléchit les événements de tous les pays et de tous les temps. Rien de ce qui se fait dans le monde ne m'est étranger. Je lis dans le passé, dans le présent et dans l'avenir.

— Que me contes-tu là? Veux-tu te jouer de moi?

— M'en préserve le ciel, monseigneur! je vous dis la vérité. Je sais que vous êtes parti pour la Terre sainte il y a sept ans ; c'était un vendredi, jour de mauvais présage : aussi n'avez-vous pas eu bonne chance au jeu de la guerre. Sous votre cuirasse j'aperçois les cicatrices de quatre blessures mal fermées. Vous êtes resté une fois parmi les morts sur le champ de bataille ; une autre fois vous êtes tombé entre les mains de l'ennemi, et vous avez subi une longue et dure captivité. A force de ruse et à travers mille périls, vous avez brisé vos fers et vous êtes parvenu à vous échapper. Vous voici. Hier vous êtes arrivé à Strasbourg, et ce matin vous vous êtes remis en route, impatient de rentrer dans votre manoir, où vous avez laissé une épouse jeune et belle, que vous aimez de toute votre âme et qui vous aimait de tout son cœur. Elle n'avait que seize ans, et votre union ne datait que de six mois à peine lorsque vous avez quitté votre paisible bonheur pour courir après la gloire.

— C'était faire mon devoir; maintenant je reviens, et je vais retrouver ce bonheur abandonné, qui sera plus doux encore après tant de fatigues et de traverses. Mais, dis-moi, toi qui sais tout, l'absence ne m'a fait aucun tort en ce pays, n'est-ce

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